Portrait

Entrepreneur artistique et social, promoteur de talents

C’est une figure emblématique de la scène artistique et culturelle. Ce fils de gardien, régisseur et homme à tout faire, venu d’Errachidia a vécu sa vie dans le giron de la FOL, avant de décider de façonner, à sa manière, la scène artistique et culturelle du pays. Par  Noréddine El Abbassi

Mohamed Merhari, alias Momo, est un entrepreneur social pas comme les autres. Un de ces oulads echaab, qui ont su se construire eux-mêmes, en tirant le maximum de l’apprentissage qu’a été le cheminement de leur vie. C’est un homme facile à approcher, mais toujours entre deux rendez-vous et des discussions interminables au téléphone, entre amis, toujours attablé à la même table du Bar qu’il tient. C’est dans ce lieu de Aïn Diab qu’il nous reçoit. Le personnage largement médiatisé, tient salon entre musiciens, techniciens et autres hommes des médias. L’endroit  sent la fumée, et les produits de nettoyage, pendant que son équipe s’affaire, quelques heures avant l’ouverture. Il est encore tôt dans la soirée, mais le groupe Gnawa Diffusion lâche déjà ses paroles engagées. “Khassena n’ghesslou choiya oudinatnas”, commente-t-il, pendant qu’il coordonne la gestion du prochain L’Boulevard. Les problèmes ne manquent pas, comme dans tout évènement institutionnalisé, et que nombreux sont ceux qui ont tenté de récupérer, lors des dernières élections.
Momo, c’est un personnage, même s’il a depuis, troqué le béret vissé sur la tête pour les bouclettes folles. Lorsqu’il se dévoile, c’est toujours avec franchise, un ton parfois tranchant, mais  gardant le sourire. La culture de la bravade, face aux adversités de la vie.
Il est né en 1972, à Casablanca. Sa vie et son enfance tournent autour du quartier Gauthier, avant la gentrification, et à une époque où ce quartier était le lieu de tous les métissages culturels. Son destin sera lié à la Fédération des Oeuvres Laïques, jusqu’à très tard dans sa vie. “Mon père était gardien à la FOL et avait un logement de fonction.  C’est donc cette proximité qui m’a formé. Enfant, je passais des heures à la bibliothèque qui disposait de pas moins de 17 000 livres. Mais ce sont les bandes dessinées qui m’intéressaient le plus et dont j’ai lu pratiquement la totalité. Une autre façon de me cultiver. Les mercredis, c’était la séance de cinéma. Je me faufilais dans le ciné club pour voir les films pour adultes, sans pour autant dédaigner les films pour enfants”, explique-t-il. A ce stade de sa vie, le souci principal de son père était de confronter ses enfants à la réalité du Maroc, préférant les inscrire à l’école publique, alors qu’il avait la possibilité de les scolariser dans le système français, très recherché. Momo tisse des liens avec des camarades de différents milieux sociaux. Il côtoyait autant les enfants de l’ancienne Médina, qui sont ses camarades de classes, que ceux des habitants de son quartier, ses voisins, et avec lesquels il disputait les matchs de foot, et des partis de toupie et de billes.

Des “galères”, à l’institution

Arrive 1994, quand Momo doit s’envoler pour l’Italie, poursuivre ses études.  Mais hélas son père décède et ce coup du sort, marque un virage dans sa vie. “Lorsque mon père est mort, il m’a légué la charge de ma mère et de mes frères. J’étais donc le soutien de famille, avec toutes les responsabilités que cela comporte. Donc, pas d’études à l’étranger et j’ai repris le poste de travail de mon père”, explique-t-il, philosophe, le regard dans le vague et les yeux humides. Puis, chassant d’un revers la tristesse, il revient à la réalité de ses activités. Entre deux coups de fils et une discussion avec des amis, alors que la musique techno chasse la musique fusion et ses refrains “engagés”. Le moins que l’on puisse dire, est que Momo ne chôme pas. A la suite du “feu vert” de Dominique Triandafilo, il développe les activités de la FOL, introduit les concerts de “musique actuelle” dans les lieux et multiplie les ateliers. La vie lui refuse-t-elle de faire des études? Qu’à cela ne tienne. Il acquiert une formation d’ animateur de colonies de vacances, et à ce titre, accompagne des enfants plus chanceux, dans leurs campings, à travers le monde et pour des séjours linguistiques.
Nouveau virage en 2003, lorsque se tient l’affaire des rockers, inculpés pour satanisme. A ce moment, la consigne est de “ne pas faire de vagues”. Mais l’Association Culturelle  Artistique et Laïque décide de s’impliquer à titre personnel. “On ne pouvait pas se taire. Mais c’est dommage, parce que j’y croyais à la FOL. Vînt un jour, quand un vigile nous en a interdit l’accès,” explique-t-il, avec des accents de regrets, rapidement éteints par un geste de rejet. Ce sera à cette date que sera  lancé le premier Boulevard des Jeunes Musiciens, avant que cela ne devienne L’Boulevard, puisqu’il n’y en a pas eu d’autres. “Tout le monde nous a sponsorisés, depuis l’épicier qui nous faisait crédit sur les sandwichs, au COC, en passant par les photocopies. Ma mère accueillait les musiciens et nous envoyait le couscous,” se remémore-t-il. A ce moment, les sponsors ne se pressent pas au portillon, et il faut envoyer 200 demandes pour obtenir deux réponses. Suivront des années de “galère”, comme “SDF de l’entreprenariat”. Jusqu’à ce que Omar Balafrej nous propose de reprendre les anciennes cuisines du Technopark. Ce seront les débuts du Boultek. Depuis, L’Boulevard en est arrivé à sa 16e édition, et bénéficie du soutien de nombreux sponsors, dont l’ OCP et Inwi. “Ce n’est pas parce qu’on a des sponsors qu’on a vendu notre âme. Nous avons une association à but non lucratif, mais les bénéfices sont réinjectés dans le Boultek”, se défend-il, d’une accusation qui n’a jamais été portée. La consécration interviendra lorsque le Roi lui même, leur remet un chèque et que l’INDH  leur apporte son soutien . “Ça a payé les dettes. Aujourd’hui, 60 à 70 musiciens passent par le Boultek. Qui peut en dire autant?” Lors de son récit, Momo répond par un langage fleuri, face aux difficultés, aux lenteurs administratives et autres entraves. Nous le quittons entre deux coups de fils et un geste de tendresse envers sa femme, pendant que la fourmilière s’active sur le pied de guerre. 

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