Société

40% des marocains et leurs familles souffrent


Pour le 5ème Forum Impact Mental Health de Sanofi, psychiatres et familles de malades ont lancé un appel poignant sur la prise en charge des malades au Maroc. Si le bilan n’est pas catastrophique et que le ministère de tutelle a fait de la santé mentale l’une de ses priorités, le stigmate social et professionnel reste lourd à porter.

«Lorsqu’un malade souffre, ce n’est pas lui seul qui souffre. Sa famille souffre également et par extension la société elle même,” analyse le Pr Driss Moussaoui. C’est aussi, ce qui ressort des travaux du 5e Forum Impact Mental Health, organisé par les laboratoires Sanofi Aventis et l’Association Mondiale de Psychiatrie Sociale. Il est maintenant établi, que la maladie mentale prend plusieurs formes, loin des clichés à qui on assimile certaines manifestations au “fchouch”. C’est même devenu un thème d’actualité dans la vie de l’entreprise. Le Professeur nous cite le cas qui serait courant, celui d’un travailleur sans problème, jusqu’au jour où il se trouve confronté à une dépression: “Imaginez une personne en pleine dépression dont les symptômes sont la fatigue, la somnolence pendant la journée et la difficulté à se réveiller à l’heure et donc à respecter les heures de travail”. Pr Moussaoui ajoute “Dans la plupart des cas, l’entreprise prendra des mesures disciplinaires, et achèvera de dyssocialiser une personne déjà socialement précaire.” Ce cas de figure, ne serait pas exceptionnel dans l’entreprise marocaine. Elle relève d’une double injustice: Les Hommes ont le droit de tomber malade, même mentalement. Cela ne devrait pas impacter leur carrière professionnelle. En deuxième lieu, la stigmatisation des malades dans la société marocaine reste très forte. C’est ce que relève Naïma Trachen, présidente de l’association AMALI : “les malades mentaux sont ostracisés dans l’entreprise et même avant, dès leur cursus scolaire. Je me souviens du cas d’une femme, qui s’était vue empêcher de gravir les échelons dans son entreprise en raison de sa maladie. Tout comme le cas d’un enseignant qui a expliqué à un étudiant que sa place n’était pas en cours, parce qu’il somnolait en classe. Ce qui est pourtant un effet secondaire de son traitement. Des cas similaires, sont hélas très nombreux et pourtant si injustes. D’autant plus qu’un malade mental stabilisé, ne diffère en rien des autres”.

26,5% de Marocains dépressifs

Si la maladie mentale est encore taboue, elle n’en est pas pour autant moins répandue. A cet égard les chiffres sont éloquents: 40% de la population marocaine de plus de 15 ans est touchée, selon la dernière enquête épidémiologique nationale. A ce compte, on peut considérer que pas une famille n’est épargnée. D’autant plus que 26,5% des Marocains sont atteints de troubles dépressifs. Pour ce qui est des troubles psychotiques, qui comprennent la terrifiante schizophrénie, 5,6% des marocains en sont atteints. C’est réaliser les “dégâts” des maladies mentales dans notre pays où la société pardonne moins les faiblesses de ses membres, encore moins celles de leurs malades. Pour Pr Driss Moussaoui, souvent, commence dès lors la spirale infernale de la drogue et des excès.
Le cas de Rachid, stigmatisé qui perd son emploi un certain temps, et dont la vie s’est alors orientée autour du tabagisme et des différentes “substances”. “C’est souvent le cas pour les malades qui restent à la maison. Ils passent leur journée à fumer, à se droguer pour ceux qui en consomment, et en tout cas, à ne rien faire de constructif. Or ce qu’il faut, c’est sociabiliser les gens et les sortir de leur isolement”. Cette histoire se retrouve et se perpétue dans beaucoup de cas relatés. Des jeunes tombent dans la marginalité et la solitude, se renferment sur eux-mêmes, pour petit à petit tomber dans des états plus graves. “Le particularisme du Maroc, c’est que contrairement à d’autres pays, lorsqu’un malade explique sa situation à un employeur, il est rejeté: “vous ne pouvez pas faire ce travail en raison de votre maladie”, lui repond-on. Alors qu’ailleurs, dans des pays plus développés, on capitalise sur les qualités potentielles du malade, qui sont ailleurs, et qui pourraient profiter à l’entreprise. On lui demandera plutôt: “que puis-je faire pour vous aider à faire ce travail”. De ce côté là, le Maroc a encore beaucoup à faire en matière de diversité dans l’entreprise”.

Seulement 1 psychiatre pour 100 000 habitants

Le cas du Maroc se retrouve également ailleurs. Dans les pays en développement, les troubles psychiatriques posent de plus en plus de problèmes. Selon l’Association Mondiale de Pshychaitrie Sociale, représentée par son président Tom Craig: “Quatre troubles mentaux figurent parmi les dix premières causes d’incapacité: les épisodes dépressifs majeurs, les troubles liés à l’alcool, la schizophrénie, et les troubles bipolaires.” Ce que les chiffres dévoilent, c’est qu’il s’agit avant tout d’une maladie sociale. Les troubles psychiatriques touchent les femmes plus que les hommes (48,5% contre 34,3%), les citadins, les divorcées et les personnes sans-emploi. Des personnes déjà vulnérables socialement, et touchées par la maladie ne pourront guère améliorer leurs chances de s’insérer correctement dans la société. Le Pr Moussaoui rappelle néanmoins les propos suivants: “Le Ministre de la Santé, Hussein El Ouardi a dit qu’il avait deux priorités; les urgences et la santé mentale,” Le fait est que, lorsqu’un malade souffre, c’est la famille qui doit prendre le relais. La réalité des faits est qu’il n’y a qu’un psychiatre, 33 infirmiers spécialisés et 0,04 psychologues pour 100 000 habitants. Selon Roger Sebbag, vice président aux accès aux médicaments chez Sanofi: “Il ne faut surtout pas oublier la maladie mentale. Sanofi a signé un partenariat en 2013 avec le Ministère de la Santé, l’Association Mondiale de Psychiatrie Sociale et le Ligue Marocaine contre l’épilepsie en soutenant la formation de 160 médecins généralistes, 160 infirmiers, environ 40 psychiatres et 40 neurologues.” L’apport est là, mais lorsqu’on sait qu’il n’y a que 104 lits dans l’Aile 36 dont 100 ont été construits par des bienfaiteurs… On ne peut que regretter qu’il n’y ait pas plus de moyens investis.

Enseignants et employeurs incompréhensifs envers les malades

Pour Naïma Trachen: “lorsque quelqu’un est malade mentalement, c’est parfois un quartier qui est immobilisé. Mais ce n’est pas pour autant de sa faute.” On a presque envie de dire que c’est celle de son environnement. Les enfants jettent parfois des pierres à ces malades, qui subissent brimades et vexations. Comme si être malade dans ce pays signifiait être une cible plus visible que l’on stigmatise. Mais selon les responsables du Forum, le bilan n’est pas si négatif: “le Maroc a adopté une réforme profonde durant ces dix dernières années: décentralisation, intégration des soins de santé mentale dans les soins de santé de base, réduction du nombre de lits dans les hôpitaux psychiatriques, diminution des structures d’asile non adéquates. Tout en améliorant l’accès aux soins par l’orientation vers une psychiatrie communautaire et de proximité.” Ils ajoutent que l’urgence est de développer et d’améliorer la prise en charge des patients atteints de troubles mentaux dans les centres de santé communautaires. Là encore, les parents de patients regrettent l’absence de structure d’accueil, en dehors des périodes d’accès maniaques ou de bouffées délirantes (crises des Bipolaires et Schizophrènes). En effet, on ne compte pas d’hôpitaux publics “de jour” qui permettent un suivi et un accompagnement contre la solitude et la reconstruction. La seule structure qui propose ce service est privée. Mais dans la maladie mentale, à l’instar des autres, les riches restent favorisés… Même dans le plus grand des malheurs. 

Challengenews
Le meilleur de la rédaction sélectionné par Challenge :
 

Article précédent

Les Marocains résidents à l’étranger : manne financière, intégration et retour

Article suivant

Le cimetière des éléphants