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Adil Bennani : «Il reste beaucoup à faire pour dynamiser l’hybride et l’électrique au Maroc»

Des ventes en demi-teinte malgré une offre existante relativement étoffée, le segment des véhicules hybrides et électriques dans le Royaume peine à séduire la clientèle. Quels sont les freins qui retardent ce segment et quelles pourraient être les mesures incitatives et législatives à prendre pour favoriser son développement ? Adil Bennani, Président de l’Association des Importateurs Automobiles au Maroc (AIVAM), nous livre son éclairage.  


Challenge : Quel bilan faites-vous du segment des véhicules hybrides et électriques dans le Royaume ?   

Adil Bennani : Ces dernières années, plusieurs importateurs automobiles ont poursuivi leur incursion dans le segment des véhicules propres, qu’il s’agisse notamment des hybrides, des hybrides rechargeables et des électriques. Si Toyota au Maroc a été l’un des pionniers en la matière, l’ensemble des opérateurs ont suivi le mouvement et disposent à ce jour dans leur portefeuille de marques d’un ou de plusieurs modèles à mobilité propre.

Le fait est que les ventes de véhicules hybrides ou électriques ne représentent même pas 1% du marché global pour l’exercice 2020. Nous sommes évidemment très loin de ce qui se fait ailleurs, notamment en Europe. L’offre des importateurs automobiles au Maroc s’est considérablement élargie, mais paradoxalement le volume reste désespérément très limité.  

Challenge : Comment expliquez-vous le fait que le Maroc ne parvient pas encore à s’inscrire dans cette dynamique des énergies alternatives ? 

Adil Bennani : Dans tous les pays où l’on constate une propension de véhicules à énergie alternative, c’est qu’à la base il y a eu une réelle volonté politique et que cette dernière s’est traduite par des actions et par des mesures concrètes sous différentes formes. Par exemple, certains gouvernements mettent l’accent sur des «incentives», si vous préférez sur des motivations censées susciter l’intérêt du consommateur et qui se traduisent par des aides permettant à ce même consommateur d’opter plus facilement pour des véhicules propres.

De même que des mesures contraignantes favorisant la mise en place de normes environnementales pour préserver la planète ont été édictées à l’attention des constructeurs automobiles qui s’engagent scrupuleusement à les respecter, sous peine de se voir lourdement sanctionnés financièrement. En clair, le législateur édicte des lois et tout un chacun doit s’y plier. C’est, entre autres, ce genre d’action qui permettra à ces technologies propres de se développer, y compris au Maroc.

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Challenge : Précisément, quel regard portez-vous sur les mesures législatives qui ont été adoptées jusqu’à présent dans le Royaume ? 

Adil Bennani : Des mesures comme les droits de douane limités pour l’importation de véhicules propres ne provenant pas de zones déjà avantagées par des accords de libre-échange, comme l’exonération de la vignette, ou celles ayant trait à la taxe de luxe, ont été mises en place et c‘est tant mieux. Mais il reste beaucoup à faire pour impulser une réelle dynamique dans ce segment. Il faut qu’il y ait un encouragement de la part des pouvoirs publics, de manière à ce que les consommateurs puissent acheter des véhicules hybrides ou électriques.

Aujourd’hui, tous les constructeurs automobiles ont une deadline dans leur plan stratégique de «décarbonisation» totale. Et il est acté que le thermique va disparaître au profit de l’électrique, voire de l’hydrogène. 

Challenge : Vous l’avez souligné, les importateurs disposent déjà de nombreux modèles électrifiés dans leur gamme. Bien que le segment soit à ce jour embryonnaire, comment réagit la clientèle face à ces technologies ? 

Adil Bennani : La clientèle est prête à franchir le pas et d’ailleurs plus on monte en gamme, plus cette même clientèle se montre intéressée. En revanche, elle ne veut pas payer un surcoût à l’achat trop important. Aujourd’hui, quel est ce consommateur à même de mettre 20 ou 30 % de plus pour acheter un véhicule propre ? Par ailleurs, il ne faut pas se leurrer ; rares sont ceux qui optent pour un véhicule électrifié avec pour ambition première de sauvegarder la planète. On en est encore très loin au Maroc. Par ailleurs, il faut vulgariser les technologies, et sensibiliser le grand public quant au respect de l’environnement.  

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Challenge : Justement, quelles sont les autres pistes de développement à suivre pour favoriser l’émergence d’un segment automobile à même de promouvoir les énergies alternatives au Maroc ? 

Adil Bennani : Il faudrait par exemple agir sur le législatif en matière de carburant. Certes, nous avons déjà franchi le pas, il y a quelques années, avec le diesel 10 ppm. Mais nous devons disposer de carburants de qualité qui puissent correspondre avec les normes environnementales actuelles. Que nous le voulions ou pas, nous devrons composer en 2023 avec les normes Euro 6b en matière de carburant. Si nous ne disposons pas de cette qualité de carburant, comment allons-nous  importer nos nouveaux véhicules ? Sachez que dans le Royaume, nous sommes en Euro 4. Je le soulignais précédemment, il faut mettre sur pied un certain nombre d’initiatives, par exemple le fait d’agir sur le volet taxation du carburant, notamment sur les prix de l’essence et du diesel. Dois-je préciser que le taux de «dieselisation» est anormalement élevé chez nous, sachant que ce moteur est de plus en plus délaissé par les constructeurs.

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Autre levier à actionner, la mise en place d’un contrôle technique beaucoup plus strict, notamment en matière d’émission polluante. Outre le fait de rajeunir le parc automobile, la mise en place d’une prime à la casse constituerait une belle opportunité pour inciter le consommateur à changer de véhicule et à s’orienter vers des énergies alternatives. Pourquoi ne pas introduire également un système de bonus-malus selon les émissions polluantes ? Il s’agit de mesures concrètes qui, lorsqu’elles sont mises de manière cohérente dans un plan de développement précis, peuvent donner l’effet escompté. Encore faut-il que nous ayons une vraie politique de mobilité propre à l’échelle nationale impulsée par le ministère de l’Environnement, mais aussi par d’autres instances.

 
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