Politique

Algérie et Soudan : deux nouvelles hirondelles

L’image fortement médiatisée des horreurs et des crimes abominables de l’Etat islamique en Syrie n’a pas pu étouffer l’aspiration des peuples à la liberté. L’Algérie et le Soudan en constituent aujourd’hui une preuve concrète. La durée du reflux s’annonce courte.   


L’Algérie et le Soudan ont en commun de nombreux aspects. Ayant un vaste territoire, les deux Etats, dont l’économie est basée principalement sur l’exportation du pétrole et du gaz, sont dominés par des régimes militaires. Au Soudan, après le coup d’Etat du général de brigade parachutiste, Omar Hassan Ahmad Al-Bachir, le 30 juin 1989, l’emballage politique s’est fait dans le religieux. En Algérie, depuis la décennie noire des années 1990, l’emballage a plutôt été mixé, essentiellement militaire sur la base d’un compromis avec certaines composantes islamiques. Cooptation, récupération et corruption ont caractérisé le mode de gestion du pouvoir politique en Algérie et au Soudan, durant les dernières décennies.

Mais le temps est un redoutable ennemi du mensonge. En effet, dans la durée, le discours politique se décolore et n’arrive plus à cacher les véritables intérêts en place et la nature despotique du pouvoir politique. La gouvernance par la peur, voire par la terreur, ne peut jamais être éternelle. Les dictatures ont toujours fini par exploser ou imploser.

Algérie et Soudan étaient presque à l’écart de la grande vague qu’ont connue la plupart des pays du Monde Arabe et de l’Afrique du Nord, au début de cette décennie 2010-2020. Mais les populations de ces deux pays observaient, scrutaient, apprenaient et intégraient les bonnes expériences.

Au Soudan, des manifestations ont été entamées dès le 18 décembre 2018. Le processus de contestation s’est structuré et a connu une lente mais irréversible maturation, pour donner d’abord naissance à l’Association des Professionnels du Soudan (SPA) et ensuite à une structure fédératrice plus large : la «Déclaration pour la Liberté et le Changement», incluant la coalition Nida Al-Sudan qui, dès le début, a su jouer un rôle moteur.

La révolte des Kandakas

La première victoire de ce mouvement s’est concrétisée par le renversement militaire du président soudanais Omar Al-Bachir et la formation d’un «Haut Comité des forces armées», en vue d’assurer une «transition en douceur» et, in fine, la transmission du pouvoir à une coalition de responsables civils. Dans ce mouvement, femmes et jeunes ont certainement joué un rôle déterminant. Parmi les femmes, il y a celles que l’on appelle les «Kandakas», titre historique donné autrefois aux reines mères du royaume de Koush qui nous rappelle la défaite des légions romaines d’Auguste face à une impératrice «Kandaka ».

Les femmes soudanaises sont très nombreuses dans les manifestations. Ce n’est pas un hasard. Elles sont majoritaires dans les domaines clés de la vie économique et sociale, tout en étant politiquement marginalisées. Elles représentent plus de 75% des diplômées en médecine, en architecture et même en agriculture. Malgré leur niveau d’études supérieures, elles demeurent sous-estimées dans tous les secteurs. D’où la prise de conscience et le sentiment d’injustice profondément vécu et devenu mobilisateur.

« Cooptation, récupération et corruption ont caractérisé le mode de gestion du pouvoir politique en Algérie et au Soudan, durant les dernières décennies »

Aujourd’hui, elles s’expriment ouvertement. Elles revendiquent une véritable rupture avec le système politique actuel qui les réduit à l’état permanent de mineures et fait obstacle à leur émancipation. Ces derniers jours, au cours du bras de fer entre militaires et civils, les manifestants ont scandé ouvertement : «tout le pouvoir aux civils, que les militaires s’en aillent (regagnent leurs casernes), sinon, ce sera la grève générale». Et dans ce contexte bouillonnant, la grève générale est synonyme d’insurrection politique généralisée avec un risque de guerre civile.

Au Soudan, le «Conseil militaire de transition» (TMC) semble résister au changement. La menace de violence est sous-jacente. Les  manifestants s’inquiètent. L’espoir est cependant maintenu pour un changement pacifique.

La situation est quasi-identique en Algérie où le président Bouteflika a été déchargé par l’armée, sous la pression de la rue. Cependant, le mouvement de contestation vise non pas un changement de personnes, mais un changement radical de système pour ouvrir la voie à l’instauration d’une véritable démocratie.

Les Algériens ont bien compris que les institutions actuelles ne sont que des marionnettes entre les mains de l’armée qui décide en dernier ressort. Et c’est là que les Algériens placent le curseur pour amorcer une rupture nécessaire. Le général Gaïd Salah symbolise l’ancien système politique entré en décrépitude. En fait, dans les situations extrêmes de crise, le pouvoir politique apparait dans sa vraie nudité, n’ayant pas le temps de mettre des habits et d’avoir ainsi des apparences trompeuses.

Dans les deux pays, Algérie et Soudan, religieux et soldats doivent rejoindre respectivement mosquées et casernes. Dans les deux cas, Etats voisins et surtout grandes puissances doivent rester neutres et respecter la volonté des populations engagées à forger leur propre destin (1).

Issus des volontés collectives algérienne et soudanaise, les nouveaux modèles politiques pourront redonner espoir aux peuples voisins.

(1) Il y a lieu d’insister sur cette neutralité/non-ingérence, car le Soudan de par son poids démographique (plus de 41 millions d’habitants) et sa situation géopolitique en Afrique, et l’Algérie en tant que grand exportateur mondial de gaz, et très bon client en achat d’armements, ne peuvent laisser indifférents les grandes puissances internationales.

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