Portrait

Architecte esthète amateur d’art

Il est l’incarnation d’un esthète du siècle passé. Sa passion aura été la clé de son succès, et cet architecte amateur d’art a su capitaliser sur son bon goût pour tailler sa voie. Par Noréddine El Abbassi


L’architecture est la mère de tous les arts, dit-on, et unit le maçon et l’artiste. N’est-elle pas la mère de toutes les villes, et toutes les civilisations et même les générations, qui trouvent en elle, les lieux qui les abritent. Saïd Berrada est de ceux qui ont choisi «l’esthétisme»: «j’ai toujours su que ce goût pour les belles choses, ferait partie de ma vie. Si je n’étais pas devenu architecte, je me serais fait chirurgien plasticien.» Cette manière de vivre l’anime à chaque instant de son parcours: «sous la douche je suis architecte, lorsque je me couche je le suis encore. De fait, je le suis à chaque moment. C’est un choix de vie qui se nourrit de toutes les inspirations que l’on trouve dans la vie elle même», explique-t-il, lorsqu’on l’interroge sur ses motivations profondes.
Mais Saïd Berrada, c’est également une grande sensibilité, une «manière d’être» d’homme du XXIe siècle, pour lui, qui est né en 1970.
Son père est un universitaire de renom. Premier démographe du pays, il a officié dans la fonction publique. La famille est alors établie à Rabat, et M. Berrada père se fera enseignant ensuite, avant de lancer un institut de sondage et de statistiques. Sa mère, elle, travaille dans l’enseignement. Le couple a trois enfants, dont Saïd est le deuxième au milieu de deux soeurs. Déjà à l’époque, c’est un élève discipliné, qu’on devine sage et assidu à l’école, comme le sont souvent les enfants d’enseignants. Ses passions tournent autour du tennis, qu’il pratique dans les clubs de la capitale, auquel s’ajoutent la lecture et le cinéma. A ce moment, la bibliothèque rose et verte forge une génération de francophones. Par ailleurs, même si Saïd est scolarisé dans le privé, il passera dans le public, au Lycée Dar Essalam, dès l’âge de 16 ans.

Architecte à Paris
Son ouverture sur le monde lui sera inoculée, à l’occasion d’un voyage de famille. Saïd a 11 ans, et la famille part sur les routes découvrir l’Europe, en voiture. «Nous avons fait plus de 15 pays. Nous sommes allés jusqu’aux portes de la Scandinavie,» se remémore-t-il. Il ira à la «découverte» également du Maroc, quelques années plus tard. Ce sera avec un groupe d’amis, qu’ils parcourent le pays, du Nord au Sud, en aventuriers, à une époque où les moyens de transports sont limités. Le bac en poche, en 1989, Saïd s’envole pour Paris. Là, il use les bancs de l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris (ESA).
«C’était totalement différent du système éducatif auquel j’étais habitué. C’était réellement une bouffée d’air, tant par son académisme que par l’exploration de nouvelles formes d’expressions», développe-t-il. Dans son récit, il manie les concepts, multiplie les références culturelles, et ne cache pas sa passion pour son métier qui le définit dans chaque parcelle de son être. Mais les études d’architecture sont également une manière de partir à la découverte de soi: «au Maroc, on ne connaît pas réellement son Identité. C’est à Paris que ce processus s’enclenche. Où l’on se découvre, on sait qui on est et d’où l’on vient», analyse-t-il.
Nous sommes en 1995 lorsqu’il achève son cursus couronné par le diplôme d’Architecte de l’ESA. Son mémoire de fin d’études abordait la problématique des bidonvilles, et leur résorption. Mais sa réflexion ne s’arrête pas au pas de l’école. Il continue de réfléchir à ces problématiques, à nourrir sa réflexion, et à se cultiver. Le cheminement prendra 6 mois, avant qu’il ne rentre au Maroc: «ma décision de rentrer était déjà prise. J’avais déjà un emploi, mais je voulais mûrir ma réflexion», explique-t-il.

Retour au bercail
En 1997. Saïd aura déjà passé deux années dans la fonction publique, en fonction à l’Agence de lutte contre l’habitat insalubre. Une certaine continuité en quelque sorte. Ses études, sa réflexion, lui auront été profitables, au sein même de son cadre de travail professionnel. Un passage aux travaux pratiques… La lutte contre les bidonvilles, concept dont le Royaume a la triste paternité, est au coeur de la politique de la ville. «Il y a plusieurs volets. On réhabilite, mais on recase et réaménage également. Les bidonvilles sont «des quartiers hors la loi», anarchiques, qui échappent aux contraintes des autorisations réglementaires», expose-t-il. Même dans des explications professionnelles, sa pensée diverge vers des concepts plus larges, comme pour donner de la «profondeur de champ» à sa réflexion. Son «intellectualisme» le révèle plus comme un artiste que comme un simple professionnel du BTP. : «l’Architecture est le plus «viril» des métiers artistiques. Mais on peut être architecte à la Zahra Hadid ou faire des logements sociaux», assène-t-il, philosophe, admettant néanmoins, que la «mythique» Hadid n’aurait jamais pu réaliser ses conceptions, si les progrès technologiques, n’avaient pas élargi le «champ des possibles».
1998 sera l’année du virage. Saïd s’installe à son compte, et lance le cabinet Saïd Berrada Architecte (SBA) et dès le départ, ne boude pas son «plaisir»: «nous présentons un concours par mois. Nous avons concouru plusieurs fois à celui du Musée Royal de Rabat, dont nous avons été lauréat ex-aequo, sans que le projet ne voit le jour,» regrette-t-il. Entre-temps, il fait plusieurs réalisations, telles que les pavillons de l’Office de Tourisme à travers le monde: «dans toute architecture, il y a également de l’architecture d’intérieur, ainsi que l’art sous toutes ses formes, puisqu’il faut «habiller» les lieux», lance-t-il. De frustrations en succès, Saïd poursuit sur sa voie, développant les différentes facettes de son «art majeur», tout en dévoilant ses plus belles réussites. «Je me suis marié en 1998, et mes vraies oeuvres sont mes enfants nés en 2002 et 2004», confie-t-il, la voix toujours douce et policée. «Un concours c’est toujours se «mettre à nu», anonymement», conclut-il, en attendant le prochain.

BIO EXPRESS

1970: naissance à Rabat
1989: Bac S au Lycée Dar Essalam
1995: architecte diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture
           entrée à l’Agence de lutte contre l’habitat insalubre
1998: fondation de Saïd Berrada Architecte

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