Agriculture

Aziz Akhannouch : « Le PMV a permis d’améliorer le revenu des agriculteurs de plus de 66% »

Depuis sa mise en œuvre en 2008, le Plan Maroc Vert (PMV) a insufflé une vraie dynamique au secteur agricole. A une année de l’échéance, ce programme érigé en priorité nationale devrait entamer une nouvelle orientation. En attendant, Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, dresse le bilan du Plan et dégage les perspectives.


Challenge : Vous avez rappelé dernièrement que le PMV est un projet de développement et non pas un projet politique. Croyez-vous qu’il est possible d’avancer sur la voie de la restructuration du secteur tout en bouleversant une certaine vision « conservatrice » du travail de la terre ?   

Aziz Akhannouch : Avant la mise en place du Plan Maroc Vert, le secteur agricole faisait face à plusieurs défis dont un réel potentiel latent extrêmement important et non encore exploité (atouts intrinsèques, avantages comparatifs…), des perspectives du marché national et mondial à court, moyen et long termes et des besoins de refonte des politiques transverses et conditions cadre. Ces défis ont nécessité des réexamens radicaux pour répondre à une exigence de changement, d’innovation et de réforme pour un progrès durable.

C’est dans ce cadre et en exécution des Hautes directives de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’Assiste, que le Département de l’Agriculture s’est investi dans la formulation de la stratégie du Plan Maroc Vert lancée en 2008.  Le PMV s’est basé sur une approche où l’agriculture est un moteur de croissance. Un secteur qu’il fallait rendre compétitif et durable, capable d’être un levier de lutte contre la pauvreté en milieu rural. C’est un projet de développement comme en témoignent les résultats importants qui ont été réalisés et ceux qui sont en cours de réalisation.

Avec ce modèle de développement agricole, l’agriculture marocaine a emprunté un chemin de développement prometteur comme le montrent les volumes d’investissements générés, la croissance de la production des principales filières agricoles, le nombre important des projets piliers I et II lancés, les réalisations importantes en matière d’irrigation et d’aménagement des espace agricoles, etc.

Le grand saut qualitatif et quantitatif qu’a connu le secteur, l’adhésion des professionnels à ce projet de développement, le soutien des partenaires internationaux confiants en l’avenir du secteur au Maroc, montrent toute la crédibilité dont bénéficie cette stratégie et qui a permis son exportation au niveau continentale en tant que modèle à suivre.

Cela dit, tout débat constructif autour de la situation actuelle de l’agriculture ne peut qu’être bénéfique pour l’amélioration de l’avenir du monde rural, d’autant plus que nous sommes en cours de préparation d’une nouvelle feuille de route dans laquelle, en application des Hautes Orientations Royales, de nouvelles ambitions accompagneront le secteur et son renouveau.

Avez-vous atteint tous les objectifs du PMV ?

Durant la période 2008-2019, le secteur agricole a enregistré des réalisations importantes dans plusieurs chantiers dont certains ont déjà, actuellement, dépassé les objectifs prévus à l’horizon 2020. Il s’agit notamment du programme national d’économie d’eau potable (PNEEI) qui a atteint 102% de l’objectif fixé en 2020 avec l’équipement de 560.000 ha en irrigation localisée avec une économie de l’eau de 1,6 milliards de m3.

Grâce au PMV, les réalisations des 19 contrats-programmes filières ont dépassé les objectifs fixés en termes de superficies et de production pour plusieurs filières. C’est le cas par exemple des agrumes et de l’arboriculture fruitière, qui ont dépassé les objectifs 2018 et 2020 respectivement de 21% et de 6% ; et des productions des céréales et de l’arboriculture fruitière qui ont dépassé les objectifs respectivement de 47% et 7%.

« Certains chantiers du PMV ont déjà, actuellement, dépassé les objectifs prévus à l’horizon 2020 »

Parmi les réalisations du PMV figurent également l’augmentation significative de couverture en besoins alimentaires pour plusieurs produits avec l’atteinte d’une couverture totale pour plusieurs produits (fruits, légumes, viandes rouge et blanche, lait). De surcroît, la consommation a augmenté pour ces produits.

En outre, il est à préciser que pour plusieurs autres chantiers, des taux de réalisation importants ont été enregistrés. C’est le cas de la valeur des exportations agricoles qui ont réalisé 75% de l’objectif 2020. Cependant, des défis relatifs à l’organisation des marchés et à la commercialisation, à l’accélération de la création d’emplois, notamment pour la catégorie des jeunes, et à l’émergence d’une classe moyenne, restent à lever dans un prochain horizon.

Le développement des filières est un grand chantier du PMV, quel bilan peut-on tirer de la réorganisation de ces filières et quels sont les impacts en termes de production et de rentabilité qu’on peut lire après des années du lancement du PMV ?

Le Plan Maroc Vert a opté pour une approche participative et partenariale garantissant une implication des différents acteurs opérant dans le secteur à travers notamment la promulgation et la mise en œuvre des dispositions de la loi 03-12 relative à l’interprofession agricole. Ainsi, 18 interprofessions filières regroupant l’ensemble des acteurs le long des chaînes de valeurs ont été créées. A ce jour, 16 interprofessions ont été reconnues par la loi sur l’interprofession dont les arrêtés d’application fixent les niveaux de représentativité et la structuration par maillon de la chaîne de valeur.

Le PMV a permis la conclusion de 19 contrats programmes filières depuis 2008 fixant les engagements de l’Etat et des professionnels. Un suivi régulier des réalisations de ces engagements se fait dans le cadre des comités de suivi et de pilotage.

Dix ans après le lancement du PMV et grâce aux efforts de l’Etat et des professionnels, des réalisations importantes ont été enregistrées entre 2008 et 2018. Les productions agricoles ont connu une amélioration notable durant cette période pour les filières végétales et animales. Les agrumes à titre d’exemple ont enregistré en 2018, une production de 2,3 millions de tonnes (+83% par rapport à 2008 et à 78% de l’objectif 2020), la production des céréales en 2018 a été de 103 millions de quintaux (+93% par rapport à 2008 et à 147% de l’objectif 2020) et celle des cultures arboricoles s’est située à 1,7 millions de tonnes (+93% par rapport à 2008 et à 107% de l’objectif 2020).

D’autres filières connaissent également une amélioration de production, telles les olives dont la production s’est située à de 1,56 million de tonnes en 2018 (+136% par rapport à 2008 et à 62% de l’objectif 2020) et les semences de Céréales avec une production de 2,2 millions de quintaux (+214% par rapport à 2008 et à 79% de l’objectif 2020). Quant aux viandes rouges, leur production a été de 590.000 tonnes en 2018 (+53% par rapport à 2008 et à 96% de l’objectif 2020), les viandes avicoles de  690.000 tonnes (+41% par rapport à 2008 et à 77% de l’objectif 2020) et le lait  de 2,59 milliards de litres (+44% par rapport à 2008 et à 65% de l’objectif 2020).

Ces améliorations des productions agricoles ont permis une augmentation du PIBA de près de 60% passant de 79 Milliards DH en 2008 à 125 milliards DH en 2018, avec un taux de croissance annuel moyen de +5,25% (soit moins de 20 % pour l’atteinte de l’objectif 2020).

Vous continuez à croire en l’impact du PMV sur l’agriculture solidaire. Vers quel objectif comptez-vous faire avancer cette composante essentielle de ce grand projet de développement ?

Le développement de l’agriculture solidaire a bénéficié d’une attention particulière dans le cadre de la stratégie du Plan Maroc Vert visant l’amélioration des revenus des agriculteurs et la lutte contre la pauvreté. Entre 2008 et aujourd’hui, 984 projets pilier II ont été réalisés, soit 110% de l’objectif 2020, pour un investissement de 14,5 milliards de dirhams au profit de 733.000 bénéficiaires. 60 projets d’agrégation ont été également lancés au profit de 52.000 agrégés sur une superficie de 155.000 Ha et 124.000 têtes de cheptel. Ces projets concernent particulièrement les petits agriculteurs. En effet, 80% des agrégés exploitent moins de 5 ha pour les filières végétales et 65% ont moins de 5 têtes de cheptel pour les filières animales.

Dans le cadre du Fonds de Développement Agricole (FDA), entre 2008 et 2018, 57% des subventions totales ont été octroyées au profit des petits agriculteurs exploitant moins de 10 ha, moins de 5 têtes de bovins et moins de 20 ovins. Il a également été procédé à l’aménagement de 750.000 ha dans le cadre des programmes d’irrigation, soit 47% de la superficie irriguée au niveau national au profit de 220.000 exploitations.

S’ajoutent à cela la distribution de 1,7 million de plants de palmier dans le cadre de la réhabilitation et 2,25 millions de vitro plants dans le cadre de l’extension du palmier-dattier ; l’installation d’une capacité de 6.445 t d’entreposage frigorifique et de 19.000 t de conditionnement de dattes ; la réhabilitation de 121.456 ha de forêt d’arganier entre 2012-2017 ; la labellisation de 62 produits de terroir et 227 produits sont certifiés «Territoire du Maroc» ; la vaccination annuelle contre la fièvre aphteuse d’une moyenne de 90% du cheptel bovin (2,8 millions de têtes) ainsi que la réalisation d’un programme annuel de surveillance et de vaccination (une vaccination contre le charbon bactérien en moyenne de 244.000 têtes vaccinées/an,…), etc.

Grâce à ces multiples mesures pour le soutien de l’agriculture solidaire, le PMV a permis d’améliorer le revenu des agriculteurs de plus de 66%. Une des priorités pour l’agriculture solidaire est d’assurer la pérennisation des projets pilier II compte tenu de leur enjeu socio-économique en termes d’amélioration des revenus des petits agriculteurs et de lutte contre la pauvreté, d’amélioration de la valorisation et de la commercialisation, d’implication des organisations professionnelles et du genre, etc.

Dans ce cadre, ces projets pilier II, étant déjà organisés en organisations professionnelles, peuvent servir de pilote pour l’introduction de nouvelles dimensions (nouvelles technologies et orientations agricoles, conseil agricole, développement durable….) au niveau des territoires ruraux.

La rationalisation de l’utilisation de l’eau au niveau du secteur agricole demeure une priorité du gouvernement, croyez-vous qu’il est possible d’atteindre un niveau de maîtrise des ressources hydrauliques orientées vers l’agriculture dans les années à venir ?

Depuis le lancement du Plan Maroc Vert, le département de l’agriculture mène une politique volontariste de rationalisation et de valorisation de l’eau pour lever la contrainte de la raréfaction des ressources en eau et relever le défi de produire plus avec moins d’eau et de manière compétitive et durable. Le ministère a lancé, en 2008, un programme ambitieux d’économie d’eau en irrigation et de modernisation de l’agriculture irriguée pour équiper 550.000 ha de terres irriguées en irrigation localisée, en vue de faire des économies d’eau de l’ordre de 1,4 milliard de m3 et doubler la valeur ajoutée par mètre cube d’eau, grâce à la transition d’une agriculture traditionnelle à faible valeur ajoutée vers une agriculture à valeur ajoutée supérieure et orientée vers le marché. Ce programme s’appuie sur la modernisation des infrastructures hydro agricoles existantes au niveau périmètres irrigués, l’équipement des exploitations agricoles en irrigation localisée, et l’amélioration de la mise en valeur et de l’aval agricole pour une meilleure valorisation de l’eau.

La mise en œuvre de ce programme a impulsé une dynamique sans précèdent en matière de généralisation des techniques d’irrigation économes en eau en irrigation, les superficies équipées en irrigation localisées ont plus que triplé passant de 160.000 hectares à 560.000 hectares actuellement, soit près de 35% des terres irriguées au niveau national, et la modernisation intégrale des périmètres collectifs d’irrigation a porté sur près de 120.000 hectares. Grâce à ces efforts, nous arrivons à maitriser la consommation d’eau dans les bassins agricoles irrigués et surtout à augmenter la productivité et la valorisation de l’eau. On estime les économies d’eau réalisées grâce au système goutte-à-goutte à près de 1,6 millions de m3 par an.

Le PMV a également initié un tournant décisif dans le recours aux innovations institutionnelles et aux technologies modernes, notamment à travers la généralisation des technologies de maîtrise de l’eau et d’économie d’énergie de pompage. C’est ainsi que les techniques d’irrigation localisée sont généralisées avec l’octroi d’incitations financières variant de 80 à 100% du coût d’investissement selon la taille de l’exploitation. De même, le recours à des systèmes d’adduction et de distribution d’eau en conduites sous pression et des technologies modernes de pompage d’eau sont généralisés pour une meilleure maîtrise d’utilisation de l’eau et de l’énergie.

La promotion du partenariat public-privé en irrigation a connu, quant à elle, un franc succès. Depuis la mise en œuvre du PMV, quatre projets de PPP pour la sauvegarde et l’extension de l’irrigation dans les zones à haut potentiel de production agricole sont concrétisés (Guerdane sur 10.000 Ha, Azemmour – Bir Jdid sur 3.200 ha, et deux projets d’irrigation par dessalement de l’eau de mer dans la zone de Chtouka sur 15.000 ha et dans la province de Dakhla sur 5.000 ha).

Le recours aux ressources en eau non conventionnelle, notamment aux technologies de dessalement de l’eau de mer et au mix dessalement/Energies renouvelables est un axe important de développement de l’irrigation des cultures à haute valeur ajoutée. Deux projets de partenariat avec le secteur privé sont en cours de déploiement. Ils permettront de produire 105 M m3 d’eau de mer dessalée par an. Il s’agit du projet Chtouka dans la région du Souss-Massa qui consiste en la construction d’une station de dessalement de l’eau de mer mutualisée entre l’eau potable et l’irrigation. Cette station, dont la production est estimée à 400.000 m3 d’eau/j à terme, permettra à partir de 2020 de sécuriser les besoins en eau potable du Grand Agadir et de renforcer les ressources en eau pour la sauvegarde de l’irrigation sur plus de 15.000 ha dans la plaine de Chtouka, à haut potentiel de production. Quant au  projet Dakhla, innovant à plus d’un titre, il consiste à créer un nouveau périmètre d’irrigation au Nord de Dakhla sur une superficie de 5.000 ha. L’eau d’irrigation proviendra d’une station de dessalement prévue pour produite plus de 70.000 m3/j. la station sera alimentée en énergie par un parc éolien dédié.

Dans cette perspective, une nouvelle ère de l’irrigation s’annoncerait au Maroc : L’ère de l’utilisation conjuguée des ressources en eau conventionnelles et non conventionnelles et des énergies renouvelables dans le cadre d’une approche Nexus « Eau-Energie-Alimentation », qui promeut une agriculture économiquement soutenable, socialement équitable et respectueuse de l’environnement.

 

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