Politique au Maroc

Chabat le zaïm

Il n’a jamais fréquenté les rangs de l’université ni ceux des grandes écoles. Il n’est ni professeur, ni avocat, ni ingénieur et pourtant il est devenu leader de parti en 2012. Ouvrier, syndicaliste, maire, parlementaire, faiseur de carrières et acteur d’un changement historique au sein de son parti et partant, du paysage politique marocain, Chabat est sous les lumières de l’actualité. Le score ayant écrit cette histoire fait trembler les partis du consensus et des compromis « non historiques ». Les amis de la Koutla sont sommés d’exister ou d’accepter le dépérissement. Le signal est envoyé aux acteurs se prévalant de l’héritage, de la famille et d’une certaine histoire militante.


L’intelligence d’un message
Devant un parterre d’hommes politiques conviés, le 26 mai 2009, à paraître mais aussi à cautionner le spectacle de l’ancienne émission « Hiwar » de Mostafa al Alaoui, Chabat a brillamment communiqué tout en mettant en difficulté ses interlocuteurs. A la question : Allez-vous briguer le poste de SG de l’Istiqlal ? L’actuel Zaim avait répondu. « Aacha man aarafa kadrah » (vivra celui qui reconnaît sa valeur). Présents à l’émission en direct, les leaders istiqlaliens semblaient rassurés par l’intelligence et les préséances respectées par le nouveau leader de l’UGTM. La réponse était porteuse d’interprétations à volonté. La plus simple était celle annonçant le cantonnement de Chabat dans son rôle de patron de syndicat. Mais l’homme a pu percer les secrets de la gestion istiqlalienne, il a bien appris les gestes et les paroles socialement intégrateurs et il a fini par faire bouger la machine du parti et de ses organisations.

L’homme, le contexte d’évolution
Rares ont été les moments où la scène politique istiqlalienne a enregistré de telles vibrations sonores porteuses de tant de singularité et ce, depuis des années. Allal El Fassi était un grand leader, Boucetta un sage qui a continué à donner une image respectée au parti même devant le surpuissant Driss Basri. Depuis, le rideau est tombé sur  une scène partisane banalisée par la gestion des carrières et la sauvegarde d’une culture interne de consensus. A vouloir continuer à exister au sein d’une société marocaine en mutation, le parti devait recruter de nouvelles « forces » capables de porter « son message » au monde ouvrier et dans les quartiers populaires nouvellement créés par les dysfonctionnements de la politique de l’urbanisme. La déconfiture d’une grande partie  de l’élite, déjà installée, avec les contraintes du terrain a grandement ouvert la voie aux activistes. La suite sera faite d’une recherche de parrainage. M’hammed Douiri, figure historique contrariée dans sa marche vers le SG de l’Istiqlal, a couvert de sa bienveillance les ambitions de ce syndicaliste en mouvement et la vitalité de ses réseaux. Les autres figures du conseil des sages du parti ne pouvaient que contempler les mouvements en cours et regretter le manque de préséance dont ils ont été victimes depuis le départ volontaire de si M’hamed Boucetta.
Chabat a bien compris le fonctionnement du parti et du système politique marocain. En grand communicateur, il ne manque aucune occasion de se mettre en relief et exposer ses qualités d’orateur. Le message est trop bien diffusé sur les supports journalistiques virtuels qui sont friands du genre. La voix de Chabat est devenue habituelle tellement sa dose d’injection dans le réseau est forte. Le futur zaïm a un journal local, un site Internet, un compte facebook très riche en contacts et une facilité de communiquer qui a fait, en partie, sa victoire contre une légitimité familiale, historique et surtout traditionnelle et fermée.

Itinéraire d’un leader singulier
La SIMEF, une usine publique de montage de motocycles, privatisée et reprise pour liquidation par les pouvoirs publics, a vu naitre les premières qualités de dirigeant syndical de l’ouvrier Hamid Chabat. Les manifestations suivies de troubles à Fès survenues le 14 décembre 1990 constituent une référence pour le nouveau leader pour communiquer sur sa capacité à « mettre en feu » sa ville d’adoption et partant, la paix sociale. La lecture faite sur les événements de Fès à l’époque par la CDT, faisait référence à une manoeuvre de l’ancien ministre de l’Intérieur pour discréditer l’action syndicale. L’enfant de Taza, aujourd’hui âgé de 59 ans, compte dans son CV d’homme politique, trois mandats de parlementaire, un poste de SG de l’UGTM, le poste de maire de la capitale spirituelle du Royaume et depuis le 23 septembre 2012 celui de SG du parti de l’Istiqlal. La liste de ses victimes s’allonge. Elle regroupe tous les prétendants au poste de maire de Fès depuis 2003, les deux secrétaires généraux (Afilal et Andaloussi) de l’UGTM (syndicat affilié depuis 1959 à l’Istiqlal) et la famille El Fassi qui a régné sur le parti durant de longues années. Chabat est aussi respecté que craint par ses adversaires représentant les partis politiques dans sa ville. N’a-t-il pas réduit l’USFP à deux parlementaires  et à l’absence de la gestion municipale ? N’a-t-il pas contraint le PJD à accepter sa vision de développer Fès ? N’a-t-il pas contrarié les ambitions du PAM à le concurrencer dans sa gestion municipale ?

Le dernier round…la consécration
Abdelwahad El Fassi, fils du grand zaïm est venu un peu tard à la bataille. La seule affiliation au père ne peut garantir l’engrangement de l’héritage politique. Le terrain et les réseaux en mutation ont une mémoire qu’on ne peut conjuguer indéfiniment au passé. Chabat s’est depuis longtemps positionné en zaïm. Il s’est entouré de beaucoup de cadres dans tous les domaines, il s’est rapproché des organisations de la jeunesse du parti et de ses organes de presse. Les victimes collatérales des volontés de réseautage de l’ancien patron du parti ont grandement contribué au  renforcement  de sa présence dans les rangs des istiqlaliens.
Il reste néanmoins légitime de s’interroger sur l’avenir d’un parti dont les dirigeants ont toujours été choisis dans un esprit de consensus et en parfaite symbiose avec la bienveillance de feu Hassan II. L’actuel zaïm a grandi dans une logique de changement avec la tradition. Ses promesses contenues dans son programme de campagne sont une arme qui peut servir ses ambitions comme elle peut le condamner. Chabat se vante publiquement comme étant un homme d’affaires ayant eu l’intelligence d’avoir pu fructifier ses investissements et d’être à l’abri des retournements du temps. C’est là une des contraintes dont le poids pèsera dans le futur. La gestion de la vie de la petite famille dorénavant plus regardée et notamment dans ses déboires avec la justice, est une contrainte supplémentaire. Le score ayant permis l’accès au SG du parti est tellement réduit (20 voix) qu’il ne permettra pas une aisance dans l’introduction d’un réel changement  dans la vie du parti.

Et demain !
Chabat a affirmé lors de sa campagne contre la famille El Fassi, que le parti a besoin d’un leader qui peut contrer Ilyas El Omari du PAM et Benkirane du PJD, et que lui seul était capable d’assurer ce rôle. Il a par ailleurs mis l’accent sur ses alliances politiques, et notamment sur une redéfinition de la relation de son parti avec la majorité actuelle. Les ministres istiqlaliens en poste sont sommés de lire autrement leur avenir. Est-ce que Chabat est à ce point autonome pour changer certaines règles du jeu ? Seul un futur très proche nous apportera les débuts d’une compréhension…

 

                                                                                                                                                                                                   PAR Driss ALANDALOUSSI

 
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