Portrait

Chef d’entreprise, informaticien et geek

A 33 ans, ce jeune entrepreneur s’est rêvé inventeur avant que la raison ne le pousse vers l’informatique. Après des débuts difficiles, il a décroché nombre de reconnaissances nationales et internationales et n’a plus rien à prouver dans le domaine des applications mobiles.  


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n peut concilier parfois ses envies et ses passions, et réussir néanmoins son parcours. Mais, on a plus de chance de réussir lorsque l’on se concentre  sur ce que l’on sait faire de mieux. Encore faut-il que la nature vous dote d’atouts, qu’il s’agira alors de valoriser par le travail et la volonté. Le parcours personnel de Mehdi Alaoui semble avoir profité d’une telle conjonction de facteurs favorables. Ce qui lui a permis, tout en suivant le cours de ses passions, de réaliser, progressant, jour après jour ses ambitions propres. Le jeune Mehdi est natif de la grande métropole Casablancaise où il vit le jour  en 1980. Il est l’ainé d’une famille de quatre enfants, dont le père est un industriel du textile. Il grandit dans un cadre stable, dans une  ville moderne où il fait encore bon vivre. La capitale économique profite encore du coup de fouet de l’après indépendance qui a stimulé son dynamisme économique et culturel. L’industrie prospère, le commerce est actif, même si l’on perçoit déjà les prémices des difficultés qui ne tarderont pas à apparaitre et qui ne feront que s’amplifier. “Casa” est une fourmilière qui s’affaire, qui pulse et qui croît. Qui brise et qui dévore, et en même temps qui décrépit à petit feu. C’est un monstre qui a perdu son vernis de ville cosmopolite et multiculturelle qui s’agite. A chaque pas on manque de se briser les jambes sur ses trottoirs défoncés, et les routes mal bétonnées prennent l’eau à la moindre averse, qui paralyse la ville. Casa est une vieille femme moderne qui se recherche entre la modernité de son centre ville qui a vu trop d’hivers, et ses bidonvilles où s’entasse une population grossissante  désireuse de s’entasser dans ses usines. 

Le garçon qui rêvait d’inventions 

C’est dans ce Casablanca des années 80 que grandit Mehdi Alaoui. Il est à l’abri du besoin et des turpitudes de la ville et fréquente une des meilleures écoles privées de l’époque, dite Ecole Charles de Foucaud. Cette dernière est  alors tenue par des Sœurs où le système scolaire est à cheval entre celui de la mission française, performant mais où la langue arabe se contente de la portion congrue, et le système public marocain, qui ne se distingue pas par ses performances.

Le jeune Mehdi, à peine âgé de six ans, est déjà attiré par le football, sport populaire s’il en est, et pratiqué par tous les enfants ou presque de sa génération. Hasard du calendrier, l’été 1986 est celui de la Coupe du Monde de Football. Période bénie pour une équipe du Maroc qui réunissait des joueurs de valeur dont on garde encore en mémoire la participation plus qu’honorable. Le jeune Mehdi se rappelle encore ce laps de temps festif où lorsque le Maroc affronte l’Allemagne, équipe favorite du tournoi et qui aura toutes les peines du monde à venir à bout des Lions de l’Atlas. Cela avait  tout l’air d’une revanche du tiers monde sur l’occident, mais les espoirs s’envoleront lorsque Lothar Mattheus marquera son fameux but, de dernière minute. Depuis, le ballon rond accompagnera Mehdi sa vie durant. Elève studieux, il  est plutôt solitaire. Il  passe son temps libre entre les livres et les consoles. Il est également marqué par les japanimations (dessins animés japonais) de méchas (robots géants) que la première chaîne marocaine diffusait en semaine et en fin de journée. Il se rêve alors inventeur et conçoit de petits appareils en puisant des informations dans les nombreuses encyclopédies dont il disposait à la maison. Le bon élève  du système privé intègre l’enseignement public pour la suite de sa scolarité.  Il passe naturellement dans le trio de tête, sans réels efforts. “Je me suis bien intégré dans le public, même si j’étais confronté à des choses auxquelles je n’étais pas habitué. Néanmoins, au bout d’une année, mes parents ont décidé de me remettre dans le privé”, explique-t-il, dans une voix douce, presque à murmure. Tout au long de son récit, la voix reste basse, comme s’il avait peur de s’entendre parler, de déranger, alors que son corps se fige dans des postures durant chacune des différentes étapes. Dans le même temps, ses yeux semblent animés par un débat intérieur rapide, comme une dissection de ses paroles avant qu’elles ne franchissent ses lèvres. 

La France pour les études supérieures 

Le cycle secondaire de Mehdi arrive à terme en  1998  par l’obtention de son baccalauréat . C’est l’heure des choix : doit-il satisfaire sa passion d’inventeur, et de s’orienter vers  l’électronique, ou bien opter pour l’informatique, discipline qu’il a découvert à l’âge de 17 ans. Ce sera cette dernière, pour des raisons de facilité d’accès aux moyens : “lorsqu’on fait de l’électronique, il faut du matériel, coûteux dès le départ, alors qu’en informatique, il suffit d’un ordinateur pour commencer à inventer des choses”, explique-t-il. Il s’oriente donc vers une école marocaine, censée avoir un partenariat avec un établissement français. Mais, il finira par s’envoler vers Toulouse, ledit accord s’avérant encore à l’état de projet. C’est donc, en France que Mehdi entamera ses études supérieures. Mais il doit faire face à une difficulté inattendue : le niveau de l’école française est supérieur à celui de sa formation. D’où un dilemme :  “J’avais le choix entre réussir mon année et risquer de ne pas terminer mes études, ou redoubler pour me donner plus de chances. Pour moi, la décision était simple. L’année suivante, je suis passé avec d’excellents résultats,” se remémore-t-il. Premières expériences dans le domaine des applications mobiles: en 2001, il participe à un premier concours de développement d’applications pour téléphone portable. Ce sera au cours de cette expérience qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme. Elle est architecte, il est développeur, et ensemble ils travaillent sur un programme de diététique sur téléphone. L’application sera primée, et sa vie prend alors un tournant. Nous sommes en 2002 lorsque Mehdi travaille sur un nouveau projet d’application mobile, Play and Meet, un jeu en réseau qui fait office de site de rencontres. C’était avant facebook et la mode des réseaux sociaux, et le portail recrute 50 000 utilisateurs en une année. Au détour d’un stage, alors qu’il est étudiant à l’Institut Universitaire Professionnel de la Sorbonne, son employeur lui propose de lancer une entreprise pour produire “Play & meet”. Cette dernière, sera lancée en 2005, alors qu’il est chef d’entreprise depuis deux années. C’est avec ce même partenaire qu’il lance une première régie publicitaire sur téléphone mobile pour l’opérateur Bouygues télécoms. Première déconvenue. Son associé l’a écarté du contrat, il fait alors le choix d’abandonner le projet et de repartir sur de nouvelles bases. Cette fois-ci seul. 

La reconnaissance au-delà des frontières 

Toujours en 2005, Mehdi fera ses premières expériences de présentations à un jury et à des investisseurs au cours du programme TV: Challengers. Déjà, il planifie son retour au Maroc et fait plusieurs aller-retours entre le pays et la France, où il réside. Mehdi participe également au réseau Maroc Entreprendre, qui lui apprend à développer son business modèle. Il en profite pour créer son entreprise, Media Mobility, celle-là même qu’il dirige actuellement. Il prend une courte pause et commence à travailler chez Lagardère. L’expérience ne durera que huit mois pendant lesquels il travaille sur sa mission comme sur son développement d’application mobile qu’il normalise pour coller avec toutes les plateformes de mobiles différentes. Puis, Mehdi décide de développer ses compétences, et prépare un Master à l’école de commerce parisienne ESSEC en 2007. Il prépare son entrée dans un incubateur pour l’aider à développer son projet. Il n’obtiendra pas de crédit  de capital risque, mais maintient son projet. C’est en 2008, que l’incubateur Télécoms Paritech l’accueille en son sein dans le but de développer son entreprise. Dès lors, tout s’accélère. Mehdi décroche un projet pour une entreprise de vidéosurveillance sur téléphone, un projet pour le Gouvernement de Dubaï et une dizaine d’autres projets. Ses clients sont entre autres: 2M, Hit Radio et la Banque Populaire. Mais, c’est au détriment de ses projets personnels, qui prennent du retard. La rencontre décisive aura lieu en 2011 lorsqu’il rencontre les Capital Venturist: Marc Cabaret et Emmanuel Lynn, qui lui fournissent les fonds pour  lancer effectivement ses propres projets. Suivront deux consécrations, en 2012, celle de CMG Logica comme l’une des huit entreprises les plus innovantes du monde et en 2013, le trophée de l’innovation lors du Med IT. Et la success story ne peut que continuer.

 
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