Société

Contestation : est-il possible de contester sans leaders ?


Au moment où nos voisins reportent tous leurs problèmes sur la révolution tunisienne, un constat s’impose: le Maroc tarde à générer de  nouvelles élites. “La société se crée dans la marge”, mais reste que dans cette marge justement, de nouveaux leaders tardent à émerger, et c’est peut-être cela le rendez-vous manqué du Maroc avec l’histoire: renouveler ses élites.

«La révolution a été décommandée, faute de leaders”, a-t-on envie de dire. Un dimanche matin à Casablanca, les tenants de ce qu’on appelle l’anti-système se réveillent d’une gueule de bois de plus d’une année, et pour cause: depuis le printemps arabe, les révolutions locales ont été détournées, voire prises en otage, les mouvements contestataires se sont essoufflé de leurs propres revendications et l’on voit émerger une nouvelle stratégie d’assimilation des portes-paroles, ou d’embastillement des manifestants que pointait la semaine dernière le portail d’information Mediapart. Au Maroc, ils ont rejoint les Anonymous, divers groupuscules cyber-dissidents, et pourtant le constat est là: le seule fait d’armes des premiers est d’avoir appelé à trouver une solution pour les chômeurs (sic), une dénonciation réchauffée du clientélisme de l’Etat, sans pour autant se départir d’un monarchisme de rigueur. Question cyber-révolution, on repassera. Pour ce qui est des anti-systèmes, on pense plus à une crise d’adolescence qui a duré deux décennies, et qui s’excitent en attendant leur tour d’être starifiés par nos concurrents, mais néanmoins collègues. Pour les plus chanceux, il lorgnent du côté de la presse, leurrés par l’idée qu’on sert de force de proposition et de garde-fous de la société. Lorsqu’on regarde cet énorme gâchis, que l’on consulte les politologues qui resservent un éternel “Maroc malade de ses élites”, la question qui se pose presque fatalement est: qu’est-ce qui a cloché? 

Nihilisme comme valeur, sans projet de société derrière 

D’abord: les leaders. Les révolutions arabes, au Maroc comme ailleurs, si elles ont été incapables de créer un consensus, n’ont pas généré de leaders pour les mener. Globalement, depuis l’Egypte au Maroc, les manifestants savaient ce qu’ils dénonçaient, mais pas ce par quoi ils voulaient remplacer le système. Les partis, pour les plus malins d’entre eux, ont absorbé les figures montantes, rejoint les manifestants pour dénoncer les travers du système politique sans rien proposer en échange. Concrètement, les jeunes se sont égosillés dans la rue, obtenu de gestes forts, mais comme eux-mêmes n’avaient aucun projet de société, ce sont les mieux organisés qui en ont profité: les islamistes. Depuis, les thèses conspirationnistes fleurissent, à tel point qu’une étudiante de l’Université Mundiapolis demandait à Tariq Ramadan, au détour d’une question à l’assemblée la portée de ces thèses, ce à quoi le philosophe a avoué: ce n’est même pas un secret que les choses se décident en coulisse, mais que ce n’est pas pour autant une fatalité. Ensuite, le programme: absent. Un blogger célèbre: Omar Hyani, se taxait lui-même de nihiliste. Le fait que c’est effectivement le cas, mais la dernière fois que j’ai regardé, cela signifie juste détruire un système pour laisser le chaos derrière soi. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas contester la manière dont les affaires politiques, si tant est que cela existe encore puisque l’économique dicte ses conditions, sont gérées, mais à contester pour contester en se jetant à la figure des “Contrat social” de Rousseau et des formules -éculées depuis plus de deux décennies- de Proudhon “La propriété c’est le vol”, ne fait des contestataires que les parfaits manifestants. Et comme chacun le sait, “la dictature c’est ferme ta gueule, la démocratie, c’est cause toujours”

La cooptation pour renouveler les cadres des partis 

Un autre phénomène qui a résulté de ce nouveau paradigme est la promotion de la culture politique des jeunes. Sans citer l’association, elle déniche les “talents” de demain et leur offre une bourse d’études pour Harvard (rien que ça!). Là encore, la dernière fois que j’ai vérifié, les représentants du peuple au Parlement sont élus, et un balayeur siège dans l’enceinte sans jamais avoir eu aucun diplôme. Conclusion? On s’adapte aux élites et cherche à se faire coopter. Là encore, personne n’a jamais dit qu’un élu avait besoin d’un parti, et si Faouzi Chaabi a réussi à se faire élire sans parti (il a peut-être la faveur de la fortune) et des chômeurs par l’aide de leur “tribu”, sans même quitter leur salon, on cherche la solution de facilité. Parce que si une chose est constante, c’est que “l’arène politique”, comme l’explique si bien l’expression, c’est un combat à mort. “Les places ne se donnent pas, elles s’arrachent” ou “débattre c’est prendre les armes” sont d’autres formules philosophiques  qui ont leur place et qui ne sont que trop peu connues. Concrètement, on ne peut que regretter que les jeunes ne soient plus autant enclins à la conquête, mais préfèrent attendre qu’on leur assigne un siège. Mais là, j’oublie encore, la politique des quotas le fait déjà très bien à leur place. Pour les malchanceux, il leur reste toujours à changer de sexe, ou de boire à une fontaine de jouvence… Mais cela, c’est déjà de la science fiction. 

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