Interview

Coronavirus : la deuxième vague sera économique

Le déconfinement est amorcé dans une grande majorité des pays de la planète. Malgré l’impact du Coronavirus sur les économies de plusieurs pays, il va sans dire aujourd’hui qu’il est impératif de redémarrer la machine au risque de sombrer dans une autre crise, économique cette fois-ci, plus aiguë que la crise sanitaire, et qui constituerait la deuxième vague tant redoutée de la pandémie. Mehdi Hijaouy et Adil Mesbahi, experts en Intelligence Economique et Stratégique, doublement diplômés de l’Ecole de Guerre Economique de Paris, et fondateurs du Washington Strategic Intelligence Center, décryptent la nature de cette éventuelle deuxième vague de la pandémie.


Challenge: Peut-on dire que la première vague du coronavirus fut sanitaire pour tous les pays du monde ?

Mehdi Hijaouy: Absolument, puisque nous sommes face à une pandémie. Première vague sanitaire qui a testé le niveau de préparation et la capacité de réaction des pays touchés. 

Adil Mesbahi: A date, plus de 5 millions de personnes ont été officiellement diagnostiquées positives au Coronavirus, parmi elles, on compte plus de 300.000 décès. Et après un pic mondial à la mi-avril, la tendance actuelle est à la régression de l’épidémie, du moins pour cette première vague, selon les épidémiologistes, infectiologues et virologues. D’ailleurs, ces spécialistes avaient unanimement indiqué depuis le début de la pandémie, qu’aucun traitement existant ne peut être efficace à 100% contre un nouveau virus, et qu’en l’absence de traitement efficace, c’est un vaccin qui peut le faire reculer, au mieux, sous plus ou moins 2 ans. Enfin, ces spécialistes estiment que le Coronavirus va probablement revenir tous les ans, sous une forme plus ou moins différente, comme c’est le cas du virus de la grippe saisonnière.

Challenge: La crainte d’une deuxième vague sanitaire post confinement est-elle fondée ?

M.H.: A ce jour, l’Iran est le seul pays au monde qui a connu une deuxième vague de contaminations. Cette exception a toutefois une explication. En début de crise, la République islamique avait sollicité un accès immédiat à l’instrument de financement rapide du FMI, à hauteur de 5 milliards de dollars, afin de faire face aux conséquences de la crise. Toutefois, sa requête n’a pas été satisfaite, à cause de la politique de Trump vis-à-vis du régime iranien. Résultat, malgré son lourd bilan humain, l’Iran a privilégié l’économique sur le sanitaire, avec ce risque de rebond des contaminations, et cette deuxième vague singulière à laquelle nous assistons.

Challenge: Quelle vague est la plus à craindre, la sanitaire ou l’économique ?

A.M.: Rappelons que ce n’est pas la hauteur d’un tsunami qui fait sa force destructrice, mais sa longueur d’onde. Aussi, la vague sanitaire a surpris par sa soudaineté et son ampleur initiale, obligeant les systèmes de santé des pays successivement touchés de s’adapter et d’augmenter significativement leurs capacités. Toutefois, à la différence de la survenance brusque de la vague sanitaire, tous les pays ont vu venir la vague économique, puisque consécutive à la sanitaire. Aussi, les mesures prises pour freiner la propagation du virus, notamment la stratégie du confinement, ont donné du temps aux gouvernants pour mettre en place des plans de soutien socioéconomiques et des mesures de relance économiques. 

Challenge: Qu’en est-il de l’ampleur de cette vague économique à venir ?

M.H.: L’ampleur de la vague économique à venir peut se mesurer à la hauteur des plans de soutien et de relance mis en face de cette crise par les Etats. Les premiers chiffres sont stratosphériques ! Les Etats-Unis mobilisant 3.000 milliards de dollars, et l’Union Européenne 1850 milliards d’euros. Malgré cela, tous les économistes s’accordent pour dire que ces efforts sont insuffisants pour inverser les récessions, éviter certaines faillites et l’envol du chômage, tant que la pandémie ne sera pas vaincue. 

A.M.: Examinons ensemble, les trois leviers macroéconomiques à la disposition des Etats. D’abord, la réduction de la dépense publique ne peut être d’actualité, car la nécessité est au soutien économique tous azimuts, plutôt qu’aux coupes budgétaires. Ensuite, l’augmentation de la recette publique ne peut être d’actualité, car en temps de difficultés socioéconomiques, toute pression fiscale est malvenue. Enfin, le recours à la dette publique est l’unique levier possible, résumé par la formule prononcée par Macron : « Quoi qu’il en coûte ! ».    

Challenge: Qu’en est-il de la Chine?

A.M.: Faut-il rappeler que depuis la sortie de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis n’ont pas quitté la place de première puissance économique mondiale. Quant à la Chine, armée de son soft power, elle a avancé masquée ces deux dernières décennies. Jusqu’à la présente crise, qui a révélé au monde entier un nouveau visage de la Chine, celui d’une « puissance dangereuse » à bien des égards. Aussi, l’actuelle inhabituelle fébrilité des gouvernants chinois trahit celle du parti unique craignant le pire pour l’avenir. Crainte d’un ralentissement économique durable rompant avec les taux de croissance insolents des années passées. Et crainte de la non maîtrise des risques exogènes, et des risques endogènes, notamment celui du contrôle de l’opinion publique. Risques amplifiés durablement par la présente crise. Enfin, en termes de lecture géopolitique, la Chine vient d’ouvrir un nouveau chapitre dans ses relations avec le reste du monde. Celui d’une puissance agressive, rompant avec son usage de la puissance douce. Pour preuve, le ministre des Affaires étrangères chinois qui parle ouvertement de guerre froide avec les Etats-Unis, et la nouvelle séquence d’ingérence vis-à-vis de Hong Kong. Plus qu’un bras de fer passager avec les Etats-Unis, un rapport de forces dur s’est installé dans la durée, d’abord au sujet de la guerre économique, puis aujourd’hui cette pandémie.

Challenge: Et quid du Maroc ?

M.H.: Avant de vous répondre, rappelons que le Royaume est cité en exemple dans sa gestion globale de la crise, et quelques unes de ses initiatives sont reprises. Parmi ses réussites son soft power des masques, ses nombreuses innovations conjoncturelles et ses actions de solidarité sociale. Aujourd’hui, après environ trois mois de crise, les chiffres parlent: le bilan sanitaire et le soutien socioéconomique auprès des plus fragiles. Grace notamment à l’initiative remarquable de Sa Majesté le Roi Mohammed VI de donner vie au Fonds spécial pour lutter contre cette épidémie. Cela étant dit, malgré nos bonnes réactions sur le front sanitaire, socioéconomique et sécuritaire, nous ne sommes pas à l’abri de difficultés à l’avenir. Qu’elles soient sanitaires, économiques ou sociales, nous sommes toutefois confiants, car nous avons pensé le temps long et nous nous sommes dotés d’une stratégie offensive. Stratégie nourrie par la vision de Sa Majesté et ses priorités, en premier lieu, sa préoccupation en matière de santé de ses sujets.  

Challenge: Vous affirmez que la deuxième vague sera économique, faut-il craindre une troisième ?

A.M.: Si des vagues sanitaires et économiques sont toujours à craindre, la plus à craindre est la troisième vague, et elle sera sociale. Elle est la plus à craindre car potentiellement déstabilisatrice pour de nombreux pays. D’ailleurs, de nombreux services de renseignements ont déjà alerté leurs pays respectifs de la menace de troubles à venir, résultants de la conjonction des difficultés sanitaires et socioéconomiques. 

M.H.: A date, le Royaume est salué pour ses nombreuses initiatives nationales et régionales, impulsées par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Toutefois, au Maroc comme ailleurs, nous n’en sommes qu’au début de cette crise. Aussi, nous savons que le chemin sera long et jalonné de défis, comme nous savons que nous y ferons face collectivement, forts de ce qui nous unit, le triptyque: Dieu, Patrie, Roi.

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