Société

Cours particuliers : disparités sociales entretenues

On donnerait tout pour ses enfants, et la meilleure éducation possible est bien la moindre des choses. Pourtant, avec la faillite de l’enseignement et la baisse du niveau général, les cours particuliers s’imposent plus que jamais et entretiennent une reproduction sociale qui ne laisse que peu de chances à la «méritocratie». par Noréddine El Abbassi


Houda a des journées chargées. A peine sortie du travail, voilà qu’elle passe chercher son fils de l’école et le dépose pour des cours particuliers. Dans une salle bondée d’élèves, un enseignant leur fera réviser les cours, «tarajou’». Les enfants sont fatigués d’une journée passée à l’école et la salle bourdonne de chuchotements, avant que le silence ne s’installe. Ils réviseront donc leurs cours, avant qu’enfin, ils puissent rentrer chez eux, dégoulinant de sueur et épuisés par une journée «marathon».
Mais même s’ils sont censés être surchargés, ces élèves comptent parmi les «chanceux» de l’enseignement. Plus chanceux encore, ceux qui bénéficieront de cours à domicile, en session individuelle. Ou encore ceux de ces cours d’élite, dispensés par El Oatki et El Kaoukabi, et que l’on surnomme «annexe de Lyautey» sur la place casablancaise. Dans les écoles publiques, Hussein, un parent d’élève, explique: «à mon époque, c’était l’enseignant de la classe qui organisait les cours particuliers pour certains élèves. Ce n’était pas comme s’ils avaient le choix. Aujourd’hui, ce sont les élèves eux-mêmes qui demandent ces cours à leurs profs. Même les élèves de la Mission».
«L’enseignement est en crise, c’est une lapalissade. A l’avenir, l’école n’apportera qu’une «base» à la formation des élèves. Pour bénéficier du reste du savoir, il leur faudra aller le chercher en dehors de l’école», développe Mohammed, enseignant de la mission et qui a préféré l’anonymat.

L’enseignement est déjà dépassé
«C’est un faux problème de voir l’enseignement comme une institution. Par le passé, lorsque l’école publique de Jules Ferry a été créée, il y avait un manque de connaissances. Il fallait se tourner vers un enseignant pour accéder au savoir. Aujourd’hui, pendant la classe, un élève peut faire une recherche sur son smartphone et contredire ou compléter le cours qu’est en train de dispenser l’enseignant», explique Mohammed Tala Lahlou, fondateur de MySchool. Pour cet enseignant, bloggeur à ses heures perdues, l’enseignement a une mission structurante d’apporter les moyens et les méthodologies aux élèves pour collecter, vérifier et analyser l’information. Tout en regrettant: «même à l’international, la vision de l’enseignement est dépassée ».
Revenons-en à nos élèves. Leurs parents paient entre 1000 DH le mois en classe à 200 DH de l’heure en séance individuelle. A ce tarif, rares sont les parents d’enfants scolarisés dans le public qui parviennent à payer de telles sommes: «il est vrai que la plupart de nos élèves sont scolarisés dans le système marocain privé ou dans les différentes Missions, mais ce n’est pas une fatalité. Un élève peut obtenir de bons résultats sans cours particuliers. Mais dans le même temps, nous voyons souvent des parents de «bons élèves» qui, néanmoins leur font donner des cours particuliers, pour éviter qu’ils se relâchent», explique Taha Rouizi, enseignant de mathématiques et fondateur de SOS prof. Selon lui, les cours deviennent plus nécessaires, non pas en raison de la compétition grandissante dans le milieu académique, mais à cause de la baisse du niveau général: «nous donnons des cours de français, de maths et d’anglais. Nous avons remarqué que le niveau de la Mission a beaucoup baissé ces dernières années. Aujourd’hui, les «meilleures écoles» sont El Jabr, Elbilia et Leon l’Africain.»

Les écoles offrent leurs propres cours de soutien
«On est souvent tenté de gérer une école comme un business, de maximiser les budgets, de préférer les contrats locaux aux expatriés. Mais le niveau global s’en ressent. Voilà pour la Mission! Par contre, dans l’enseignement privé marocain, le problème est plus systémique et se pose dans les programmes eux-mêmes», développe Lahlou. Depuis Rabat, l’enseignant pilote son affaire comme une mission (noble) de lutter contre la reproduction des disparités et la discrimination sociale. Mais les écoles elles-mêmes ont pris le taureau par les cornes.
Petit tour dans l’un des établissements de référence. L’école Subrini propose des cours du soir à ses élèves, et même à des élèves extérieurs à l’école. On n’est déjà plus dans la révision classique, «tarajou’», mais dans la préparation du programme de l’année. à l’école Elbilia, c’est l’institution elle-même qui dispense des cours à ses élèves, pour «booster le niveau». Saâd Chawki, parent d’élève et entrepreneur, a pris cette option pour son fils: «après l’école, les élèves restent dans les locaux pour réviser. C’est une bonne chose à mon avis. Pendant qu’ils travaillent, ils nous laissent le temps de finir notre journée avant de passer les récupérer».
Au final, la discrimination sociale que dénonce Mohamed Taha Lahlou reste une réalité. Les plus fortunés pourront se tourner vers un enseignement de qualité, dans un cadre «propice» aux études. Les cours en session individuelle, seront réservés à une élite aisée. Le déterminant «argent» prime et aussi longtemps que l’école publique ne sera pas entrée de plain pied dans la modernité.

Mine-newTrois questions à Mohammed Taha Lahlou, fondateur de MySchool

On nous parle souvent de méritocratie, de réussite par l’effort personnel, mais l’argent semble être déterminant pour garantir la réussite de ses enfants
Mohamed Taha Lahlou : Sur le papier c’est vrai, mais sur le papier seulement. Dans les faits, on se rend compte que les enfants d’ «aristocrates» ont plus de chance, tant sur les bancs de l’école que dans la vie professionnelle. Prenons un exemple d’un enfant qui a réussi les classes préparatoires. Si ses parents n’ont pas 10 à 20 000 DH à mobiliser pour qu’il présente le concours d’une «Grande école parisienne», il restera au Maroc. Malheureusement, le système éducatif permet aux inégalités sociales de se reproduire…

Est-ce un phénomène maroco-marocain?
Même dans d’autres pays, on se rend compte de l’impact du milieu social d’origine sur la réussite scolaire. Un élève du Lycée Louis le Grand n’est pas un élève issu de la Banlieue parisienne. Ils n’ont pas les mêmes «chances», c’est un fait! Mais dans d’autres pays, comme en Scandinavie, l’Etat finance toutes les écoles, même privées, pour «lisser» les disparités et surmonter ces écarts de classe sociale. Par contre, ce qui est propre au Maroc, c’est l’entretien de ces disparités à l’école, par l’accès aux cours particuliers, réservés à une «élite». En France on rembourse ces dépenses sous forme de «crédits d’impôts» alors qu’au Maroc c’est à la charge des parents. Certains enfants sont turbulents ou distraits par leurs camarades, les cours leur permettent de pallier ces perturbations.

Peut-on imputer la faillite du système éducatif aux enseignants?
Ecoutez, je suis fondateur de l’organisme MySchool, spécialisé dans les cours particuliers à domicile. Pourtant, l’un de mes voeux est qu’un jour, on n’ait plus besoin de soutien scolaire. Si un enseignant doit donner des cours pour arrondir ses fins de mois, c’est un problème. Pour ce qui est des élèves eux-mêmes, il est des systèmes éducatifs dans lesquels les profs se remettent en question eux-mêmes par rapport à la faillite de leurs élèves. Il faut une valorisation en amont de ce métier.

 
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