Tribune et Débats

Covid-19. Le Maroc face au défi de la reprise économique [Par Charaf Louhmadi]

Il y a un peu plus d’une année, le confinement au Maroc a bousculé nos vies et a terrassé l’économie. Chute record du PIB, des dizaines  de milliers d’emplois supprimés, explosion de la dette, etc. Le Royaume peut-il retrouver son niveau économique d’avant-crise ? Ingénieur financier au sein de Natixis, auteur de l’ouvrage « Fragments d’histoire des crises financières » et intervenant au sein du pôle Léonard de Vinci, ainsi qu’à IMT Atlantique, Charaf Louhmadi revient sur les impacts de cette crise économique et financière sur le Maroc ainsi que les réactions budgétaires du Royaume pour contrer la crise et relancer l’économie. L’auteur de chroniques économiques et financières pour la presse espagnole et portugaise dans « RankiaPro Europe Magazine », a également jeté son regard sur la relance économique.


Le Maroc a été frappé de plein fouet par la crise pandémique de la Covid-19. Celle-ci a paralysé le pays et s’est très rapidement transformée en crise économique et financière. Les conséquences se sont fortement ressenties sur l’économie du Royaume qui a tourné au ralenti en 2020. Nous pouvons même parler d’arrêt ponctuel, notamment de secteurs clés comme le tourisme et plus généralement les services, en période de confinement de la population.

1.Impacts de la crise :

  • La croissance

Selon le Haut-commissariat au plan, le Maroc est entré en récession en 2020, la variation du PIB étant de  -7% durant cette même année. Cette contraction est essentiellement expliquée par l’avènement de la crise sanitaire. Les secteurs les plus impactés sont le tourisme, le commerce, le transport, le textile et les industries mécaniques et électriques. Le secteur agro-alimentaire semble être moins touché avec une croissance avoisinant les 0,5% en 2020.

A noter, que le taux de croissance marocain en 2019 est de +2,5%, le secteur de l’industrie ayant enregistré +2,8% la même année. Cela démontre le choc profond de la crise Covid sur le Royaume. Une grande partie des pays de l’UE ainsi que les Etats-Unis sont également entrés en récession en 2020. Seuls certains pays comme la Chine ont pu rebondir dès 2020 et par conséquent, afficher des taux de croissance positifs mais très faibles.

  • Dette publique et déficit budgétaire

L’endettement global du Maroc représente 94% du PIB en 2020 versus 80,4% du PIB en 2019. La hausse de l’endettement public est essentiellement expliquée par la pandémie. Le déficit budgétaire a bondi de plus de 76% entre 2019 et 2020, représentant, à 82 milliards de dirhams, plus de 7,6% du PIB.

Ces niveaux d’endettement demeurent toutefois contrôlés selon la banque mondiale et la charge en intérêt de la dette extérieure relativement faible compte-tenu de la conjoncture des taux bas en Europe. Selon la trésorerie générale du Royaume, près de 60% de la dette extérieure du Maroc provient des marchés financiers internationaux.

  • Le taux de chômage

Selon le Haut-commissariat au plan, on dénombre près de 225 000 chômeurs supplémentaires en 2020, soit une hausse de près de 30% par rapport à l’année 2019. Le taux de chômage est de 11,9% en 2020 versus 9,2 % en 2019. Les grandes villes et métropoles sont particulièrement touchées et la crise sanitaire a accentué ce fléau du fait du gel des recrutements pendant les périodes de confinement ainsi que des pertes d’emplois liées aux défauts des employeurs.

  • La dégringolade des marchés boursiers : zoom sur les marchés actions/indices marocains

A l’instar des marchés actions internationaux, la bourse de Casablanca a été très nettement impactée par la crise financière, conséquente de la pandémie mondiale.

Au premier semestre 2020, le FTSE CSE Morocco 15, indice regroupant les 15 plus importantes capitalisations boursières de la place de Casablanca, a reculé de plus de 15%. En outre, les deux indices MASI et MADEX, locomotives de l’économie marocaine, ont tous deux cédé plus de 16%. Les secteurs immobiliers et bancaires ont essuyé d’importantes pertes, bien plus importantes que les corrections indicielles : -27,08% (Bank of Africa), -28,66% (Attijariwafa bank), -38,27% (Addoha) et -44,64% (Résidences Dar Saada).

Les fortes volatilités ainsi que les baisses significatives des actions cotées ont fait que les volumes échangés ont reculé de plus de 20%, soit plus de 7,3 milliards de dirhams, lors de ce premier semestre 2020 par rapport à la même période en 2019. Ce qui connote la crainte ainsi que la hausse de l’aversion au risque des investisseurs.

Si les volumes échangés sont impactés tout au long de l’année 2020 : -26% à la fin de celle-ci par rapport à la même période en 2019, l’indice MASI se redresse légèrement au deuxième semestre, faisant suite à une conjoncture mondiale plus favorable, notamment portée par les avancées de la recherche vaccinale. Le MASI cède près de 7,3% sur toute l’année 2020 et clôture au 31/12/2020 à 11 287 points.

La capitalisation de la place de Casablanca recule de plus 6,6% sur l’année 2020, les pertes boursières essuyées à cause de la pandémie s’élèvent à plus 41,7 milliards de dirhams. A noter toutefois que les secteurs du numérique, des télécoms ainsi que le secteur pharmaceutique ont été les plus épargnés par la crise.

A compter du 1er janvier 2022, l’indice MSI20 regroupant les entreprises cotées les plus liquides sur la place de Casablanca, devrait se substituer au MADEX dont les calculs prendront fin cette même année.

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  • La balance commerciale

La crise sanitaire a impacté tant les importations que les exportations du Royaume. Les partenaires stratégiques du Maroc, comme l’Union Européenne sont également fortement fragilisés. Les freins de circulation et de transport dus aux multiples confinements ont eu un impact direct sur la balance commerciale marocaine. Selon l’Office des changes, les importations ont baissé de 14,1% soit -69 milliards de dirhams en 2020 par rapport à 2019. Les exportations ont pour leur part enregistré un recul de 7,5%, soit -21,3 milliards de dirhams. De ce fait, le déficit commercial diminue de 23,1%, soit près de 46,8 milliards de dirhams.

A noter, que l’exportation du phosphate et dérivés ainsi que celle relative au secteur agro-alimentaire enregistrent des hausses en 2020. Ces secteurs sont donc moins impactés que ceux de l’aéronautique ou du textile. Les recettes des Marocains résidents à l’étranger sont également en hausse au cours de l’année 2020 : +5% par rapport à la même période en 2019.

  • Les agences de notation

La notation souveraine de défaut des émetteurs en devises à long terme du Maroc reste en catégorie « Investment grade » dans l’échelle de notation des agences Standard & Poor’s et Fitch Ratings, soit la catégorie non spéculative ou « High Yield » et ce, malgré les deux récentes dégradations, d’abord de Fitch Ratings BBB- à BB+ avec perspective stable le 23 octobre 2020, puis de Standard & Poor’s, qui s’est alignée sur Fitch : « BBB-/A-3 » à «BB + / B » le 2 avril 2021. Ces deux récentes réévaluations montrent les conséquences significatives de la crise Covid. Celle-ci a fortement ralenti l’économie marocaine en 2020 et fait baisser les recettes fiscales de l’Etat.

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2.Les réactions budgétaires du Royaume pour contrer la crise et relancer l’économie

Face à une crise pandémique sans précédent, le Maroc a dû adopter des mesures rapides et efficaces pour contrer les impacts de la crise et en limiter les dégâts.

  • Les prêts contractés auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international

Le Maroc a reçu en 2020 plus de 1,3 milliard de dollars de financement de la part de la Banque mondiale, essentiellement sous forme de prêts, en vue de faire face à la crise :

.500 millions de dollars pour dynamiser les secteurs du digital et du numérique et ainsi en faciliter l’accès notamment dans les zones non urbaines, mais également pour renforcer l’accès aux systèmes de microfinancement.

.400 millions de dollars pour soutenir la protection sociale.

.250 millions pour l’inclusion économique des jeunes issus du monde rural

.150 millions de dollars pour appuyer le développement du transport urbain.

Dès le 7 avril 2020, le Maroc décide de tirer toutes ses ressources disponibles auprès du FMI, dans le cadre du PLL (Precautionary and Liquidity Line), soit près de 3 milliards de dollars, représentant environ 3% du PIB du Royaume. Le PLL ou LPL (Ligne de précaution et de liquidité) est un dispositif que met en place le FMI pour procéder à des déblocages immédiats de fonds, pour les pays membres dont les indicateurs macro-économiques sont encourageants mais perfectibles, en réponse à des chocs macro-économiques brutaux, aux crises financières profondes ou à des trappes de liquidité. En décembre 2020, le Maroc a remboursé par anticipation près de 936 millions de dollars sur les 3 milliards empruntés.

  • Les levées obligataires conséquentes sur les marchés internationaux

Au 4ième trimestre 2020, le Maroc a réussi à lever plusieurs milliards de dollars sur les marchés internationaux. Ces levées obligataires ont rencontré un franc succès et conforté l’image du Royaume auprès des investisseurs internationaux. Elles ont été réalisées en vue d’une part de réduire le déficit budgétaire, qui a dépassé les 7,5% du PIB à fin 2020, et d’autre part d’offrir un matelas confortable de devises au Royaume. Les deux levées obligataires marocaines furent menées par des banques internationales de renommée dont BNP Paribas, Barclays & JP Morgan entre autres.

La première opération, a été réalisée en septembre 2020 avec un nominal égal au milliard d’euros, sur deux maturités : 5 ans et demi & 10 ans. Rappelons que les taux d’intérêts sont particulièrement attractifs pour le royaume compte-tenu de la conjecture des taux bas européens.

La deuxième opération a été réalisée en dollars et s’est donc ouverte aux marchés américains après plus de 7 ans d’absence du royaume sur cette devise. Le nominal vaut cette fois-ci 3 milliards de dollars, subdivisé en trois maturités : 1,35 milliard USD sur le ténor 30 ans, à un taux de 4%, 1 milliard USD sur le ténor 12 ans, à un taux de 3%, et 750 millions USD sur le ténor 7 ans, à un taux de 2,375%.

  • Le satisfecit du FMI

Après le succès des levées obligataires sur les marchés internationaux, le Maroc a procédé au remboursement par anticipation de près d’un milliard de dollars de la ligne de précaution et de liquidité contractée auprès du FMI. Dans ce sens, le FMI a salué les efforts de politiques monétaires et budgétaires du Royaume en attribuant, via un communiqué officiel, un satisfecit au ministère des Finances et à la Banque centrale Bank Al-Maghrib.

  • Le fonds de solidarité

Sur instruction royale, le Maroc a débloqué dès le mois de mars 2020 un fonds de solidarité de 10 milliards de dirhams, dont la provenance vient du budget de l’Etat et dont l’objectif est de soutenir l’économie marocaine face aux chocs brutaux de la pandémie, notamment en période de confinement. Ainsi, des aides financières ont été mises à disposition des citoyens marocains opérant dans le secteur informe,l mais également aux salariés mis au chômage partiel ou ayant perdu leurs emplois.

Mohamed Benchaâboun, ministre des Finances et de la Réforme de l’Administration, a annoncé au mois de Juillet 2020 que plus 6 millions de ménages ont reçu des aides prélevées sur ce fonds, dont 5,5 millions via l’opération « Tadamon » et 500 000 via la Caisse nationale de sécurité sociale. A fin juillet 2020, la Trésorerie générale du Royaume a publié le bilan du fonds de solidarité avec des recettes estimées à plus de 33,7 milliards de dirhams et des dépenses évaluées à 24,7 milliards de dirhams, soit un solde excédentaire de 9 milliards de dirhams. A la fin de l’année 2020 et selon le ministère des Finances, le solde du fonds de solidarité avoisinerait les 5,3 milliards de dirhams.

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3.La relance économique en 2021

Après une année de récession en 2020, la reprise économique est progressive mais effective en 2021. A ce titre, le FMI prévoit une croissance de l’ordre de 4,5% en 2021. La Banque mondiale estime que celle-ci se situera autour des 4%.  

  • Reprise des activités de marché

Les succès des récentes levées obligataires du Royaume, ainsi que le bon déroulement de la campagne vaccinale ont rassuré les investisseurs. Les marchés actions repartent à la hausse en 2021 : les trois indices MASI, Morocco Stock Index 20 et MADEX rebondissent avec une variation annuelle au 10 juin proche de 10%. Au 10 juin 2021, l’indice FTSE CSE Morocco 15 affiche une variation relative annuelle dépassant les 14%. A noter toutefois, que ces variations à la hausse sont moins importantes que les baisses enregistrées sur la même période en 2020.

  • Succès de la campagne de vaccination contre la Covid-19

Début mars 2021, le Maroc franchit la barre des 4 millions de vaccinés, ayant au moins reçu une première dose. L’Organisation mondiale de la santé indique dans un tweet publié le 3 mars, que le Royaume fait partie des dix premiers pays ayant réussi le défi de la vaccination à l’échelle mondiale. A la mi-mai, 16,3% de la population a d’ores-et-déjà reçu une première injection, soit près de 6 millions de personnes, 12% sont complètement vaccinés soient près de 4,4 millions de citoyens.

Après le lancement de la campagne vaccinale par le Roi, le 28 janvier 2021 au Palais royal de Fès, le nombre de personnes vaccinées ayant reçu au moins une dose frôle la barre des 10 millions à fin juin. Le nombre de Marocains dont l’inoculation des deux doses est effective, s’approche des 9 millions à fin juin. Le succès de la campagne vaccinale contre la Covid-19 s’explique entre autres, par des commandes conséquentes de doses de vaccins. Selon le « Global Health Innovation Center » de l’Université américaine Duke, le Maroc a commandé plus de 91 millions de doses dont 50 millions au laboratoire anglo-suédois AstraZeneca et 41 millions au laboratoire chinois Sinopharm.

En outre et pour éviter tout risque potentiel de pénurie, le Maroc a adhéré au programme COVAX de l’OMS. D’après les chiffres de l’université de Duke, ce programme va distribuer plus de 2,38 milliards de doses aux pays bénéficiaires. Le royaume a mis en place un pass vaccinal le 9 juin, permettant aux vaccinés de circuler dans le territoire national et à l’étranger et in fine d’être exemptés du couvre-feu qui démarre à 23h.

  • Ouverture estivale des frontières en 2021 : vers un rebond du secteur touristique ?

Le gouvernement a annoncé subventionner la Royal Air Maroc, faisant suite à des recommandations du palais royal, de telle sorte à faire baisser les prix notamment dans le cadre de « l’opération Marhaba » qui s’étend à fréquence annuelle du 15 juin au 15 septembre. Les subventions destinées à la RAM, coûteront à l’Etat près de 423 millions d’euros dont  234 millions d’euros visent à réduire les pertes de la compagnie liées aux décotes des prix estivaux. Rappelons que la RAM a enregistré des pertes records en 2020 : près de 3,73 milliards de dirhams.

Le Chef du gouvernement a indiqué que les montants des subventions des transports aériens et maritimes coûteront près de 4,5 milliards de dirhams. C’est toutefois un investissement à priori rentable pour le Royaume chérifien, les MRE devraient doper le secteur touristique et par conséquent, les recettes fiscales durant cette période estivale. L’ouverture des frontières aériennes et maritimes avec la mise en place du passeport sanitaire, devrait donc relancer des secteurs clés du Royaume : le tourisme, les transports, l’agro-alimentaire, et par ricochet conforter les prévisions de croissance optimistes annoncées par les instances internationales en début d’année.

Charaf Louhmadi est ingénieur financier au sein de Natixis France, auteur de l’ouvrage « Fragments d’histoire des crises financières » et intervenant au sein du pôle Léonard de Vinci, ainsi qu’à IMT Atlantique. Il publie des chroniques économiques et financières pour la presse espagnole et portugaise dans « RankiaPro Europe Magazine».

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