Société

Culture alternative : Geek moi ?


On met le terme geek à toutes les sauces, sans réellement savoir de quoi l’on parle. Au Maroc, les geeks représentent une frange de la population jeune qui a grandi entre mangas, films de science fiction et de fantastique et déguisements. Qu’on soit un joueur assidu de jeux vidéos ou de jeux de rôle, un point réunit les geeks du Maroc, et ceux du monde: la passion pour une activité, et l’expertise dans un domaine. 

14h30 au complexe Sidi Belyout. Une jeune fille passe dans un froufrou de dentelles de son costume arrangé pour l’occasion. Cette jeune fille est habillée comme dans un mangas, bande dessinée japonaise, et se définit comme une geekette (féminin de geek). La réalité, c’est que la culture geek devient mainstram -comprendre par là sortie de la marginalité pour rejoindre les courants en vogue – et qu’on y associe tout et n’importe quoi. J’ai 34 ans, et comme beaucoup d’autres, je suis un geek. Mais comme tous ceux de la génération Y qui partagent ma culture, j’ai connu la geekitude lorsqu’elle était encore limitée et à la marge. Quand geek désignait n’importe quelle personne qui portait des lunettes à quadruple foyers, connaissait dix lignes de code et qui érigeait Dragon Ball Z au rang de religion comme un attardé. Aujourd’hui, lorsqu’on explique qu’on est geek, on imagine un informaticien de génie, éternel adolescent boutonneux qui vit dans sa bulle. Et c’est souvent vrai. Mehdi est ingénieur, un “geek god” selon la définition. Comme beaucoup, il est de la génération des années 80, et a connu le mouvement geek depuis son enfance. Comme les autres geeks, cette culture allie informatique, jeux vidéos, jeux de rôle, mangas et bandes dessinées, en plus de l’univers des genres littéraires de la fantasy et de la science fiction. Pour lui: “au Maroc, il n’y a pas réellement de geeks. Beaucoup font semblant de l’être parce que c’est devenu “in”, à la mode. Mais dans le fond, ce ne sont que des hipsters qui veulent se donner un genre”. Avec de telles références, rares sont ceux qui peuvent se prétendre  geek, raison pour laquelle on lui affecte la dénomination de “geek god”. La petite bibliothèque de son appartement du Bd Abdelmoumen comprend la collection du Guide du Voyageur Intergalactique, la collection élargie de JRR Tolkien (Le Seigneur des Anneaux) et son salon abrite une collection impressionnante de jeux vidéos “old school” -classiques- qu’il chasse assidûment dans les échoppes de Derb Ghallef.
 
Une enfance de geek marquée par l’exclusion

Mais ceux qui publient des titres racoleurs sur les geeks, ne savent pas que la culture geek s’est construite, d’abord et avant tout, sur l’exclusion. “Les geeks sont donc des marginaux, ou des personnes qui sont passées par la marginalité à un moment donné de leur vie. Ils sont généralement plus intelligents, mais aussi plus sensibles que la moyenne, avec une culture générale étendue et une curiosité pour tous les domaines de la vie,” poursuit Mehdi, qui dans le même temps, rejette l’idée qu’être “geek c’est cool”. La plupart des geeks que j’ai rencontrés au cours de ma vie portaient des cicatrices dans leur âme que personne ne leur envierait. Des chagrins d’amour de jeunes mal à l’aise dans leur cour d’école pour approcher les filles qui leur plaisent. Trop passionnés pour se taire lorsque sort le nouveau Star Wars, inconscients des railleries des ados sportifs, les “joks”, qui enchaînent les conquêtes féminines. La réalité, c’est qu’un geek connait trois fois trop de langues, de langages de programmation et de références culturelles pour être parfaitement assimilé dans la société marocaine.
Ismaël est l’un de ceux là. Entre deux visites chez le psy, il traine les savates dans des clubs de discussions et rêve de publier un livre. Lui n’est pas le geek classique, au sens strict du terme, mais un passionné, puisque c’est le sens profond de cette culture. Ses intérêts tournent autour du livre de l’histoire du monde. Il fait partie des chanceux, parce qu’à Rabat, Mohammed continue de vivre dans la même marginalité qui l’a poursuivi depuis son enfance. Dans la rue, il arrive qu’on lui jette la pierre, et malgré ses talents de musicien, il ne trouve pas sa place dans la société marocaine. Etre geek, c’est une sensibilité, une passion. C’est aussi et surtout vivre rejeté des autres, ceux qui se disent normaux, lorsqu’ils ne sont que fades et incultes.
 
Les otakus mieux lotis ?

Une catégorie de geeks marocains tire pourtant son épingle du jeu: les otakus. Cette terminologie désignait les fans de photographie. Depuis, le terme s’est élargi, et regroupe les fans de mangas et de jap-animation. C’est autour de ces passions que j’ai rencontré Zouahir Tawil. Il est parvenu à vivre de sa passion pour le Japon et pour les cultures asiatiques. Il a même fondé l’Association d’Amitié Marocco-asiatique. C’est qu’au Maroc, la culture japonaise a été promue par la télévision nationale. Des dessins animés anodins de la tranche de 18h tel que Grendizer et les fameux khoumassi -qu’on appelle méchas au Japon- connaissent chez certains une grande notoriété dans le Royaume. Même les super sentai tel que X-Or ont fait le lit des otakus du pays. Depuis, l’association bénéficie du soutien des Ambassades Japonaise, Coréenne et même Chinoise. Le fer de lance de ce “soft power” sont sans doute les dessins animés, les séries -dramas- et même la musique. Ainsi, le Maroc compte déjà deux groupes de musiques J-pop: Nanashi à Rabat et Byoki no Otaku à Casablanca. Etre geek, c’est aussi baragouiner japonais, et prendre des leçons de kanji et de katakana -deux des alphabets japonais existants-. L’otaku est un geek plus accepté, qui évolue dans des réseaux de connaissances qui partagent les mêmes codes, et adulent les mêmes auteurs. Sans conteste, otaku est une passion admise et même bien vue par les parents, à une époque où travailler pour Samsung est une carrière prometteuse. Apprendre le japonais, le coréen ou même le chinois, n’est qu’ajouter une nouvelle corde à son arc, même si cela signifie se ramollir le cerveau avec de la K-pop – musique coréenne dont Gangnam style est le fer de lance-. La culture est devenue une arme de développement économique, et même si produire une jap-animation -dessin animé japonais- coûte cinq fois plus cher qu’un film classique, les studios de production y trouvent quand-même leur compte.
 
Rôliste fais-moi peur

Dans la culture geek, il y a aussi un aspect honni par la presse française: le jeux de rôle. Fadi, quartenaire bien intégré dans la société explique, : “généralement on ne sait pas de quoi il s’agit. Pour les plus au fait des choses, cette activité des jeux de rôle est assimilée aux jeux informatiques du type Zelda. D’autres se laissent influencer par les médias qui estiment que c’est une activité non recommandable.” A tel point que mon ami Youssef Zeghari m’expliquait que les jeux de rôle rendent fous. La vérité, au dire des mères de rôlistes- joueurs de jeux de rôle sur table- et que c’est une activité intellectuelle. Pour Fadi, cela l’a mené à des activités diverses, mais toujours en relation avec le jeux, à savoir l’escrime puis l’archerie, en passant par ce qu’il considère la vraie littérature, qui passe d’Edmond Rostand à Alexandre Dumas, plus dans la lignée du “Vicomte de Bragelonne” que juste les Trois mousquetaires, JRR Tolkien lorsque le cycle est élargi au “Silmarillon” et aux “Contes et légendes inachevées”. Car dans les faits, jouer à un jeu de rôle qui se déroule pendant la Rome Antique nécessite une connaissance approfondie en matière d’histoire, de culture et de société qui ne peut s’acquérir que par des lectures assidues d’ouvrages de références. Exit l’image dans les médias du rôliste perdu dans un univers imaginaire. Le monde du jeu de rôle permet de simuler des situations assez complexes, pour passionner les joueurs. A tel point que dans des entreprises modernes, les Directions des Ressources humaines s’inspirent de ce type de technique pour mettre en situation leurs candidats, former leurs équipes à des clients, partenaires et même des fournisseurs dont le comportement sort du cadre de la routine.
“Le jeu de rôle est un moment convivial de partage. On se socialise, on se réunit pour échanger pendant un moment, et surtout pour rire ensemble,” conclut Fadi. En fait, le jeu de rôle existe au Maroc depuis les années 90, quand les livres d’Anne Rice faisaient fureur. Le film “Entretien avec un Vampire” avait contribué à donner envie aux jeunes d’incarner, l’espace de quelques heures, un vampire dans un monde romantique où seules les intrigues permettaient de se sortir de situations abracadabrantes. Mais les classiques du jeu de rôle restent Dungeon & Dragon, qui mettent encore et toujours en scène les classiques preux chevaliers et damoiselles en détresse. Mais là, le jeu a mûri, et depuis le mangas les Chroniques de la guerre de Lodoss, les scénarios concoctés par le maître du jeu tiennent compte d’enjeux imaginaires qui englobent la planète et même l’existence du monde. De quoi se doter d’une vision d’ensemble sur le destin de l’humanité, la philosophie des religions et même les mythes antiques.
 
Cospaly me my dear

Si les scénaristes de la télévision marocaine s’ouvraient d’avantage sur l’extérieur et pas seulement de leurs collègues français qui n’ont rien à leur apprendre dans le domaine, peut-être se rapprocheraient-ils du niveau des standards américains. Le prolongement de ces activités serait naturellement les “Grandeurs Natures”, ces jeux où l’on se costume pour jouer une partie dans la nature, ou une intrigue dans un appartement clos. Mais c’est un autre phénomène geek qui a fait son apparition au Maroc: le cosplay. Le styliste Zouhair Tawil organise des défilés de fashion lolitas, et même de gothic lolitas. Ces phénomènes de mode sont connus au Japon depuis longtemps, et existent depuis dix années en France. Au Maroc, cela lui a permis de développer un style de caftans proches du kimono japonais et lui a valu un reportage pour la télévision japonaise dans l’indifférence générale des marocains. Les jeunes gens et jeunes filles aiment ainsi s’habiller à la mode de leurs héros de jap-animations, ou adopter un style excentrique qu’on ne retrouve pas communément dans la rue. Les évènements se tiennent tout au long de l’année dans le complexe culturel de Sidi Belyout, et sont sortis depuis longtemps du théâtre pour investir les grandes écoles marocaines telles que l’ISCAE et même l’école Hassania. C’est dire que si être geek ne signifie pas seulement être bon en informatique, cela n’empêche pas d’être talentueux et d’en faire même un métier. Alors, si être fan de Star Trek et de Star Wars prédispose à embrasser la carrière d’ingénieur, quel mal pourrait-il y avoir?
C’est aussi cela être geek : avoir suffisamment de maturité pour comprendre que le Maroc est peuplé d’animaux, mais d’avoir la capacité de jouer le rôle d’un employé fiable et professionnel comme dans un jeux de rôle, et se glisser dans le personnage d’une personne qui fait son travail correctement, et survivre grâce à un cercle d’amis avec lesquels se couper du monde pour se pencher sur des activités qui rendent la société marocaine plus supportable. Entre quatre murs et avec une pile de cartons de pizzas empilés sur la table.  

Challengenews
Le meilleur de la rédaction sélectionné par Challenge :
 

Article précédent

La montagne a «peut être» accouché d’une souris

Article suivant

Deux ans pour l’instauration d’une gouvernance environnementale