Culture

David Elmoznino : une nostalgie joyeuse

Avec «palais et jardins», David Elmoznino nous conte, à l’instar d’un «Hlayki» de Jamaâ El Fna, les destins de personnages judéo-marocains aussi saisissants les uns que les autres. Lecture. 


Les écrits judéo-marocains, romans, récits, poésies… sont publiés dans divers pays et rédigés en plusieurs langues. Dans cette série, entamée depuis quelques années, il fut question surtout de textes en langue française. On évoquera pour l’avenir, entre autres, des Gabriel Bensimhon, «Requiem pour le Messie, roi du Maroc», Uzuel Hazan, «Armand, entre fuite et voyage», Asher Knafo, «Le nourrisson d’Oufrane »…Des livres publiés en hébreu et traduits en français à l’instar du recueil de David Elmoznino, «Palais et jardins». Traduit, annoté et présenté par Jacob-Rony Ruimy, il est édité chez Ot Brit Kodech à Ashdod en Israël. Le traducteur nous met en garde quand il note que «dans la version originale de Palais et jardins, le non-dit, est un des points privilégiés dans le flux narratif de David, qui invite implicitement le lecteur à une sorte de complicité, au partage d’un langage familier. La force et la puissance suggestive sous-entendues dans le mot, souvent aux significations multiples, invitent le lecteur-décrypteur à une participation, une collaboration dans la perception du non-dit afin d’en dégager le sens approprié. »

Chroniques du temps retrouvé

David Elmoznino a quitté le Maroc en 1954. Il n’avait alors que 10 ans. Des années après il y retourne comme en pèlerinage. La découverte éblouie des lieux, des êtres, des couleurs et des senteurs du pays ancestral déclenche en lui le besoin d’écrire. Question de ne pas oublier les souvenirs de l’enfant des ruelles d’Essaouira et de Marrakech. Comment peut-on oublier la présence juive millénaire dans le pays, les relations intercommunautaires, les fêtes… ? De là l’urgence de transcrire un vécu pour la mémoire…du futur. De là ces chroniques, réunies dans «Palais et jardins ».

Après avoir admiré la couverture avec une peinture signée Ziva Kainer, une sorte de fenêtre ouverte sur l’horizon, on pénètre dans le monde de l’auteur. Divisé en deux parties et 21 récits, le recueil nous plonge dans l’univers judéo marocain de l’enfance de David Elmoznino, la montée vers Israël, les difficultés d’adaptation et la nostalgie du pays perdu. De réminiscences en réminiscences, on goûte au couscous des herbes, une tradition hélas perdue, aux préparations culinaires dont les saucisses de veau parfumées, l’enfant au hammam avec l’histoire de Ali et Salma, les aide-ménagères musulmanes dans les foyers juifs, des vraies histoires d’amour… Au fil de la lecture, c’est la biographie de l’auteur qui nous est donnée à voir. Il nous fait des portraits saisissants du père, Tajer Raphael, épicier spécialisé dans la vente du thé Souiri, de la maman Rina, de ses beaux parents…Les textes sont rehaussés de digressions historiques sur les villes du Maroc, la mémoire juive, les rites, us et coutumes. Ils vacillent entre le récit de vie, l’histoire, le conte sinon la légende avec, entre autre cette digression et réadaptation de l’histoire de Soulika Hatchouel. Après le Maroc, l’auteur évoque l’Aliya, l’émigration des juifs marocains en Israël. « Nous arrivâmes en Israël en l’année 1956.Ballotés dans d’inconfortables camions d’immigrants, nous prîmes la route qui partait du port de Haïfa et qui menait à Kiryat Shmona, une ville de transit qui avait l’air d’un bidon géant entouré de quelques bâtiments épars. Tous les voyageurs s’étaient plaints des nouvelles conditions de vie dans le camp de transit, de l’exigüité, de la promiscuité, des deux morceaux de pain noir et des maigres boîtes de haricots en conserve fournis par l’Agence Juive. L’hiver était très froid et la nuit, nous avions du mal à trouver le sommeil, malmenés par la «musique » épuisante de la pluie tambourinant sur les toits en tôle de nos abris».

Malgré cette difficile réinstallation, non sans humour, l’auteur nous parle d’Albert Elbaz, le premier pécheur marocain, originaire de Safi, qui s’installe à Tibériade, d’une journée en compagnie du beau père Jacob David au marché d’Ashkelon où on assiste à une vraie recréation du Maroc en Israël avec ses rixes, ses grillades et surtout la fameuse rate farcie. On continue la lecture avec la discrétion des vagues de migrations avec les Géorgiens, les Polonais les Russes…Et Jacob David qui décide de quitter Israël pour le Canada. C’était son objectif au Maroc. Mais les sionistes avaient leur technique, ils endoctrinaient les jeunes qui quittaient le pays. Les parents n’avaient plus le choix que de suivre!

Le livre, au-delà de la nostalgie joyeuse n’esquive pas les problèmes que connaît le pays à cause de la colonisation, de la situation des Palestiniens. Dans Intifada à Marrakech, l‘auteur fait le parallèle entre les jets de pierres lancés par des gamins juifs sur une maison musulmane à Marrakech et ceux lancés par les gamins palestiniens. David, qui est policier de métier, écrit «Cette semaine-là, trois enfants furent atteints par des balles en caoutchouc tirées par des soldats et policiers israéliens lors de heurts violents sur le Mont du Temple. Une première balle toucha l’œil du petit Ali du village Qalandia, une deuxième balle atteint la tête de Muhamad et une troisième balle frappa la tête de Mejdi… ».

Le livre se clôture par le récit La colombe de la Paix. Une paix hélas introuvable ! 

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