Tribune et Débats

Décryptage de la diplomatie algérienne en Afrique et des rapports de force avec le Maroc [Tribune]

Face aux nouvelles menaces et aux nouveaux enjeux d’un monde multipolaire, une nouvelle conception des interventions a des conséquences importantes, notamment quant à l’utilisation d’un smart power plus mesuré, ciblé et discret. Des nouveaux terrains de confrontation entre l’Algérie et le Maroc obligent les deux pays à recourir à une nouvelle articulation entre le hard power (la puissance militaire coercitive) et le soft power (la puissance d’influence par les valeurs, les principes, la culture, etc.). Se joue dans la région une nouvelle pensée de la politique étrangère articulant l’action diplomatique et le recours à la force. 


L’ancien président français François Mitterrand disait : «la pire erreur n’est pas dans l’échec, mais dans l’incapacité de dominer l’échec ». Non seulement les représentants du pouvoir algérien ne « dominent pas l’échec », mais ils ne le digèrent pas et l’assument encore moins. La question du Sahara occidental est sur la table de toutes les manifestations africaines et onusiennes. Des gesticulations, alimentées par un amer goût de rancœur, reflètent une diplomatie algérienne en déliquescence, dans le sillage d’un régime désavoué par le peuple.

Des pays comme la France tentent, tant bien que mal, un réchauffement des relations diplomatiques et économiques, en particulier en marge du « Comité Intergouvernemental de Haut Niveau » (CIHN) reporté pour des raisons sanitaires. De surcroît, la taille de la délégation ministérielle française, réduite à trois ou quatre membres du gouvernement en raison de l’épidémie, a été jugée insuffisante par les autorités algériennes. Plusieurs raisons peuvent être prises en considération dans cette décision unilatérale, selon un article d’El Watan.

Tout en évitant d’instrumentaliser l’histoire pour des intérêts étroits, il s’agit, aujourd’hui, de dépassionner les relations afin de faire un état des lieux actualisé de la diplomatie algérienne et de ses intentions en Afrique et à l’encontre du Maroc. Les derniers évènements mettent en exergue une profonde reconfiguration géostratégique de la région Africaine.

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Position Algérienne en Afrique, entre espoirs et désillusions

Sur le plan géostratégique, pour la France, l’Algérie est un acteur déterminant de la stabilité régionale et de l’approvisionnement en énergie de l’Europe. Dans plusieurs rapports de la MINUSMA entre 2018/2020, la participation des autorités algériennes est reconnue dans la stabilisation du voisinage immédiat, notamment au Sahel.  Les dispositifs de sécurité mis en place par l’Algérie, ont permis au pays de contrer de façon efficace les menaces terroristes, notamment avec les crises libyenne et malienne, et la situation dans la région du Sahel.

Quels sont les atouts de l’Algérie ?

Ils sont avant tout historiques. Dans les années 1960 et 1970, Alger était considérée comme le berceau des révolutionnaires et des mouvements panafricains. Elle aura vu passer des mouvements de libération et leurs chefs, comme Nelson Mandela ou Che Gevara, venus chercher un soutien idéologique, logistique et financier. Des camps d’entraînement destinés aux responsables de l’ANC « African National Congress», le parti anti-apartheid, ont même été installés dans le pays. C’est aussi lorsque Abdelaziz Bouteflika, alors patron de la diplomatie, présidait la 29ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1974 que le régime d’Apartheid fut suspendu, et l’ANC admise comme observateur auprès de l’ONU. Mandela, en reconnaissance au soutien algérien, dira : « C’est l’Algérie qui a fait de moi un homme ». De nombreux dirigeants africains sont aussi venus se former à l’Ecole Militaire d’infanterie de Cherchell à l’image de Denis Sassou N’Guesso, le président du Congo.

L’Afrique : l’autre terrain de confrontation

L’Algérie souhaite prendre exemple sur les grandes capitales du continent africain, le Maroc étant en première ligne de mire, en initiant un ensemble de chantiers structurels d’envergure tels que la création d’un forum d’affaires panafricain, le renforcement des agences publiques dédiées à l’accompagnement à l’export vers l’Afrique ainsi que la mise en place d’un système bancaire panafricain permettant de faciliter les échanges financiers. Dans le cadre des Routes de la soie, le futur port de Cherchell ou celui de Djen Djen peuvent devenir des hubs pour les échanges avec l’Asie et le point d’entrée ou de sortie de nombreuses marchandises avec l’Afrique, soit par la voie maritime, soit via la route transsaharienne qui ira jusqu’à Lagos, une fois achevée. Il existe déjà des échanges commerciaux avec les pays voisins comme le Niger ou le Mali mais ces opérations sont souvent informelles et liées aux réseaux de contrebande. Alger doit améliorer les corridors terrestres et créer des zones économiques d’échanges autour de ses frontières terrestres : Tindouf pour la Mauritanie, Tamanrasset pour le Mali et le Niger, puis El Oued pour avoir un accès direct au port de Gabés en Tunisie.

Les prémices d’un long chemin à parcourir   

Un article, paru dans Africapresse, fait état d’échanges dérisoires entre l’Algérie et l’Afrique : les importations représentent 2,76 % pour l’Afrique septentrionale, 0,48 % pour l’Afrique subsaharienne et pour les exportations 7,61 % pour l’Afrique septentrionale et 0,80 % pour l’Afrique subsaharienne.  

En améliorant les corridors routiers et le fret aérien, il est possible de se procurer ces produits à bas coût d’Afrique de l’Ouest et du Centre, ce qui en ferait des produits économiquement plus accessibles. Un énorme manque à gagner en termes d’échanges commerciaux pour l’Algérie sur le continent. Il en va de même pour la filière bois. L’Algérie importe quasiment tout son bois d’Europe du Nord. Pourquoi ne pas l’importer du Congo ou du Gabon ?

L’Algérie apparaît, aujourd’hui, comme un pays en souffrance, dont les préoccupations et priorités sont, d’abord, internes et régionales avant d’être d’ordres économique et international. Le récent mouvement du « Hirak » n’a fait que creuser l’écart et alimenter l’animosité du peuple envers un gouvernement qui n’a plus vocation à durer ni à fédérer sa population. La situation du Pays s’érige comme un obstacle insurmontable freinant tout redéploiement pérenne dans la Région. De surcroît, le prisme avec lequel l’Afrique est envisagée par la diplomatie algérienne est exclusivement politique.

Une diplomatie de la guerre froide alimentée par une obsession marocaine des Algériens, plébiscitée par les officiels ainsi que la machine de guerre locale qu’est la presse. La question du Sahara occidental est devenue une priorité nationale en Algérie qui mobilise l’ensemble des institutions diplomatiques, politiques et religieuses. Bien que se déclarant comme un pays observateur neutre, le dossier du Sahara suscite énormément d’intérêt et d’engagement au nom d’une unanimité nationale. 

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Revers diplomatique et descente en enfer  

L’étau se resserre davantage pour l’Algérie sur le continent et des obstacles se dressent à l’encontre de sa stratégie de reconquête de l’Afrique. En effet, Alger vient d’essuyer un échec avec le veto américain opposé à la candidature de son ancien ministre des Affaires Etrangères au poste de « Chef de la médiation » des Nations Unies sur la Libye. Les méthodes utilisées par le secrétaire général des Nations unies, le Portugais Antonio Guterres, pour promouvoir officieusement la candidature de M. Lamamra, qu’il a bien connu quand ce dernier était ambassadeur à Lisbonne en 2004-2005, l’a paradoxalement desservi. L’égocentrisme et sentiment de supériorité des Algériens ne pèsent plus dans une Union africaine où, par ailleurs, le Maroc a été réintégré début 2017. L’autre difficulté réside dans les liens historiques entre Alger et Moscou. « La perception américaine d’une étroite proximité Alger-Moscou n’a certainement pas aidé Lamamra ». Enfin, le Maroc, frère ennemi de l’Algérie et peu enthousiaste à l’idée d’un rayonnement diplomatique algérien, a vraisemblablement activé ses réseaux d’influence à Washington, selon certains observateurs. Dernier revers en date : l’éjection de l’Algérie du poste de Commissaire chargé des Affaires politiques, de la paix et de la sécurité de l’Union africaine, lors du dernier sommet de l’instance continentale. Un poste stratégique occupé sans partage par les Algériens depuis 17 ans.

Redistribution des cartes : l’opportunisme marocain 

En reconnaissant la marocanité du Sahara et en déclarant la prééminence du statut avancé proposé par le Royaume, les Etats-Unis ont acté une nouvelle politique africaine basée sur le pragmatisme. Cette configuration impose à plusieurs pays africains encore hésitants une sérieuse révision de leur position. L’ordre mondial connaîtra des profondes évolutions et l’Afrique a une histoire importante avec les Etats-Unis qui ont joué un rôle clé d’apaisement et de règlement de plusieurs conflits, en Angola, en Afrique du Sud et en Namibie.

Le Royaume du Maroc est un Etat Nation d’influence dans la Méditerranée, le Proche-Orient et l’Afrique. Les Etats-Unis veulent à nouveau compter sur ces trois régions géopolitiquement importantes dans le redressement de certains rapports de force et Rabat occuperait une place pivot dans ce redimensionnement. La doctrine américaine de « l’empreinte légère » (light footprint) et du leadership et retrait (leading from behind) s’impose comme modèle d’équilibre diplomatique dans le continent. Le Maroc fait partie des bons élèves qui ont adopté un troisième aspect, constitué par le recours aux alliés et l’approfondissement des partenariats stratégiques. Vraisemblablement, l’Algérie a cherché et continuera de le faire, à minimiser la portée et l’importance de la reconnaissance américaine de la souveraineté du Royaume sur le Sahara avec toutes les considérations géopolitiques et géostratégiques derrière cette action.

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Car outre cette reconnaissance, l’Algérie est inquiétée par les nouveaux paramètres du leadership du Maroc dans une zone d’influence stratégique. A cette désillusion algérienne, il faut adjoindre les nombreuses victoires de la diplomatie marocaine en Afrique, en particulier, et sur la scène internationale, en général. L’ouverture de nombreuses représentations diplomatiques de pays africains dans les provinces du Sud, ou encore la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté du Royaume sur le Sahara marocain en sont des exemples éloquents.

Quel avenir pour la diplomatie algérienne en Afrique ?

La diplomatie algérienne a connu ses années de gloire entre les années 1990 et 2000. Elle fût conquérante, entreprenante et triomphale face à une diplomatie marocaine relativement stagnante. La descente en enfer débute il y’a 4-5 ans, avec pour causes les problèmes de succession à Bouteflika et le mouvement du Hirak. Cette brèche permet au Maroc de repenser sa diplomatie en Afrique. Le dossier du Sahara si cher aux algériens est mis de côté en faveur de problématiques « business » : la coopération sud-sud, la sécurité, l’immigration, etc. Comme nous le voyons avec le Nigeria, l’Afrique du Sud, Cameroun et Sierra Leone. Ceci a des implications importantes quand il s’agit de choisir le registre d’action par lequel mener des contre-mesures.

Affaibli à l’Union Africaine (UA), Alger tente de mobiliser ses derniers « amis » dans l’espoir de retrouver des marges de manœuvre sur le dossier du Sahara. La volonté affichée de l’Algérie de se rapprocher des alliés africains du Maroc, au travers des dernières visites officielles du ministre des Affaires Etrangères algérien, n’est que la confirmation d’une action politique algérienne décadente. Par ces manipulations informationnelles, l’Algérie tente vainement de mettre sous le tapis ses nombreux échecs et déconvenues sur la scène internationale et nuire au Maroc et à ses institutions.

Outre sa marionnette qu’est le Front Polisario qu’ils agitent régulièrement, les médias algériens se mobilisent pour contrer les évolutions positives autour du Sahara. Une préoccupation abordée par la diplomatie algérienne au cours des 3 derniers mois à tous les niveaux : prêche du vendredi, des dépêches, au sein des partis politiques et groupes parlementaires… Cet acharnement est perçu comme étant inoffensif puisque le Maroc entretient des relations inaltérables et des liens historiques solides avec ces partenaires africains. Le Maroc est en phase de consolider son environnement des affaires en plus des rapports politiques existants et favorables. Le rapprochement avec le Nigeria est un exemple parlant des projets structurants et décisifs pour le continent. Aucune visite dans ce pays par les officiels algériens preuve qu’ils tentent de détourner l’attention en parlant d’autres problématiques que des manifestations en Algérie, autant de lignes en moins consacrée dans les journaux.

Pour conclure, nous constatons que la diplomatie marocaine revêt des aspects multidimensionnels et pluridisciplinaires : sport, culture, politique, affaires, … A contrario, face à un appareil algérien uniquement exécutif, le mouvement et trajectoires des deux diplomaties restent, jusqu’à preuve du contraire, divergentes. Il est important de rester en éveil et d’œuvrer pour passer le cap de la CDAO et de la ZLECA et surmonter les obstacles et enjeux y afférents.

Par Aicha Khallouk

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