Tribune et Débats

Digitalisation à l’ère du COVID-19 : vers une nécessité de développer la télémédecine

Même si certaines personnes ont persiflé dans un premier temps, la gravité du nouveau Coronavirus, en le considérant une « grippe comme les autres », il est clair que la pandémie a affecté la vie quotidienne de la plupart d’entre nous. Du simple geste de désinfection accoutumé à l’arrêt des cours, en passant par l’état d’urgence sanitaire et la restriction de la circulation en arrivant aux complications professionnelles engendrées par la crise, peu de personnes sont directement ou indirectement affectées, par le Covid-19. Dans un tel contexte, le challenge pour le système de santé est de savoir comment gérer la surcharge causée par la pandémie. In fine, ne serait ce pas le motif instigateur d’exploiter le potentiel de la télémédecine dans le secteur public? Ne serait-ce pas une nouvelle opportunité d’inventer une télémédecine efficace dans le secteur public ?


La transformation digitale est aujourd’hui une des tendances clés au sein des organisations publiques et privées du Royaume. Elle est désormais considérée comme un atout potentiel d’efficacité et gage d’amélioration de la qualité du service rendu aux usagers/citoyens.
En tant que stratège avisé, Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’assiste, a mis l’accent sur l’introduction des technologies de l’information dans l’administration publique pour devenir un enjeu majeur dans l’amélioration de l’efficacité de l’information, l’amélioration de la qualité des services rendus et le soutien des réformes structurelles. Le Souverain a insisté sur l’e-administration au service de l’usager dans son discours à l’occasion de l’ouverture de la 1ère session de la 1ère année législative de la 10e législature en octobre 2016 et celui du 29 juillet 2018 à l’occasion du 19e anniversaire de l’accession du Souverain au Trône de Ses glorieux Ancêtres. De ce point de vue, le Gouvernement a placé la digitalisation au centre de ses intérêts comme étant un grand chantier portant réforme de l’administration publique marocaine. Gartner1 définit la « digitalisation » comme la mise à profit des technologies numériques pour changer les modèles commerciaux et fournir de nouvelles opportunités de revenus et de création de valeur. Le processus de mise à jour d’une entreprise vers les technologies numériques est évolutif et se produit en effet depuis des décennies. Le processus est rendu possible par une interopérabilité accrue, une transparence de l’information entre départements ministériels et les industries, une assistance et un soutien automatisés et une tendance vers une prise de décision décentralisée. Selon Gartner, l’Internet des objets (IoT)2 est considéré comme étant un des piliers majeurs de la digitalisation (cité par Firouzi et al., 2020). Le secteur de santé dans les pays développés a été influencé par l’essor de L’IoT via l’abondance d’appareils et l’émergence d’objets connectés, l’amélioration de la connectivité et l’accès aux technologies telles que les logiciels, progiciels…
Comme la plupart des autres secteurs, le secteur de la santé publique doit grandement profiter de la transformation numérique via l’adoption de nouvelles technologies afin d’aider les praticiens du secteur à fournir efficacement des soins de qualité aux patients. Le traitement électronique des dossiers de santé (DSE)3, les images numériques, les services de prescription électroniques et les systèmes de planification des ressources des centres de santé sont des services digitalisés qui ont été intégrés dans les grands systèmes IT de nombreuses organisations sanitaires à l’échelle internationale. Il s’agit indubitablement de solutions qui permettent d’améliorer l’accès des citoyens/patients aux services de santé, à la qualité et la sûreté des soins, ainsi que l’efficacité du réseau de la santé. Le secteur sanitaire sur le plan international investira près de 410 milliards de dollars dans un marché de l’IoT/Logiciels comprenant des dispositifs médicaux et des logiciels et des services de systèmes, avec des dépenses en santé qui vont atteindre 7 360 milliards d’euros courant cette année 20205 (des chiffres qui n’ont certainement pas pris compte de la crise sanitaire actuelle).

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Source : Cabinet In Extenso Innovation (Entité du réseau Deloitte)

Sur le plan national, force est de constater que la digitalisation dans le secteur sanitaire public est loin de rivaliser. Le recours aux IoT comme pilier essentiel de la numérisation dans le domaine de la santé est quasi inexistant. Contrairement aux secteurs industriels qui cessent d’exister pour laisser place à d’autres secteurs plus actifs, le domaine de la santé ne peut pas « s’anéantir » et doit donc se transformer radicalement. Il y a donc place à l’innovation et aux nouvelles solutions Tech. Le portail Service-Public.ma fait référence aux différents services en ligne relatifs à la santé dédiés aux citoyens et aux professionnels.
Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) dans son rapport publié en 2019, relatif à sa contribution au chantier de réflexion autour du nouveau modèle de développement du Maroc, a mis l’accent sur la transformation digitale comme une locomotive indéniable afin de réconcilier la confiance du citoyen et faire du Maroc un pays solidaire et prospère pour tous ses citoyens. Étant son rôle consultatif, le CESE recommande à l’état de prendre les mesures nécessaires afin de concrétiser sa volonté d’instaurer une nouvelle génération de services publics performants et accessibles à tous les usagers. À propos de la santé, il recommande de veiller à ce que les services de santé de haute qualité soient fournis à l’ensemble de la population, au bénéfice de tous les citoyens, de développer davantage la télémédecine, notamment les téléconsultations et la communication audiovisuelle entre les professionnels de tous les niveaux de soins pour une orientation et une prise en charge médicale plus rationnelles et plus efficaces des patients. En outre, on retrouve parmi ces recommandations de mettre en place une plateforme digitale qui assure l’interopérabilité entre tous les acteurs de l’écosystème, accessible à l’ensemble des intervenants du secteur (médecins, pharmaciens, hôpitaux, assureurs, CNOPS, CNSS…). Selon le conseil, cette plateforme permettra de gérer toutes les informations du patient y compris son dossier médical, de faciliter ses remboursements et prises en charge, mais aussi d’assurer un suivi épidémiologique.
Au demeurant, L’Agence de Développement du Digital (ADD) a approuvé la note d’orientations générales pour le développement du digital au Maroc à l’horizon 2025. Dans le dernier axe relatif à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens grâce au digital, elle encourage la télémédecine pour redessiner la carte sanitaire et opérer un rééquilibrage territorial en faveur des zones à faible densité médicale. Pour ce faire, l’ADD propose l’amélioration de la prise en charge des patients via le déploiement du dossier médical électronique pour faciliter le partage d’information et le suivi médical des patients.
Avec la crise sanitaire actuelle, le Maroc doit bien penser à démocratiser son service public sanitaire via l’implémentation de la digitalisation comme levier inéluctable de développement, afin de faire face à d’éventuels scénarios à venir.
Dans ce sens, la médecine numérique dans le secteur public doit faire apparaître les «postulats» suivants :

  • Le domicile du patient devient le lieu où une grande proportion de la prise en charge a lieu. Dans le cas du Covid-19 par exemple, la télémédecine via la téléconsultation (e-consultation) serait de proposer des soins à distance aux patients infectés par le virus et dont l’état de santé ne nécessite aucunement une hospitalisation. C’est dans ce sens, que le ministère de la Santé a mis à la disposition des citoyens un numéro à contacter en cas d’infection. Il faudrait dès lors, rendre ubiquiste les moyens de communication permettant à la relation prodigueur de soin – patient d’être menée à distance. L’hôpital devient, ainsi, un endroit de spécialité et de soins aigus, ce qui permet aux services d’urgence d’être moins encombrés, mais aussi d’éviter le risque de contamination d’autres patients ou même des professionnels sur les lieux de soins
  • Le patient devient un Stakeholder du processus de soin, via le traitement électronique des dossiers de santé, possédant des données quantitatives sur son état de santé en général et aux attentes cruciales en termes de qualité des soins. Cela faciliterait indubitablement la communication entre le praticien et le patient dans tous les milieux (de ville, hospitaliers et ambulatoires). Cela permettrait aussi de contribuer à améliorer la sécurité des patients en facilitant les soins préventifs et la gestion des maladies chroniques (respiratoires, cardiovasculaires, digestives, endocrines…). Il faut concomitamment penser à rendre l’usage des DSE obligatoire et généralisé à l’ensemble des unités sanitaires
  • Les données de santé sont considérées comme des programmes prioritaires qui doivent mobiliser des fonds substantiels et permettre aux patients, praticiens et l’autorité de tutelle (en collaboration avec les industriels pharmaceutiques) d’utiliser les « Big Data » pour changer le diagnostic et le traitement de diverses pathologies
  • Élaboration d’un cadre réglementaire qui couvre les aspects technico-juridiques inhérents aux transactions et échanges électroniques, et dans un autre volet, la protection des libertés individuelles et les violations de données (Exemple : loi 09-08 relative à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel)
  • Le recours à l’approche partenariale en favorisant les partenariats public-privé qu’ils soient locaux ou internationaux, afin d’accompagner le secteur de la santé publique du Royaume à s’aligner aux évolutions conjoncturelles de la R&D et des techniques de commercialisation en se positionnant sur des outils IT révolutionnaires et en optant pour les solutions digitales novatrices, généralement perçues positivement par les patients, les praticiens, et les différents Stakeholders de la chaîne de soins
  • Au-delà des soins d’ordre curatif, la télémédecine pourrait avoir un rôle préventif. Pour revenir au Coronavirus, un simple courrier électronique ou un simple appel permettrait par exemple au praticien de fournir au patient des informations utiles au lieu de se rendre sur place. D’où la médecine de famille comme alternative de proximité orientée vers la communauté
  • L’intérêt pour les cliniques mobiles augmente dans le monde entier. Dans la plupart des pays de l’Afrique, les cliniques mobiles (caravanes) se sont avérées fournir des soins de haute qualité dans les zones à accès difficile. Ces cliniques mobiles sont pour la plupart organisées à titre caritatif sans but lucratif (en grande partie par les médecins du secteur public). Ces cliniques mobiles ont des installations médicales limitées. C’est dans cette perspective, que l’IoT pourrait considérablement améliorer leur infrastructure et leur capacité de soins en leur permettant de collaborer à distance avec les hôpitaux pour établir des diagnostics ou d’autres déterminations de traitement (télé expertise spécialisée)
  • L’incursion de la télémédecine nécessite des connaissances et compétences spécifiques, il s’agit d’un renouveau extrême en son genre, qui va paraître au premier abord ésotérique, d’où l’offre de formation des professionnels de santé au digital, en accordant une attention particulière aux politiques de formations adaptées au renforcement des compétences des acteurs de la digitalisation au sein de la santé publique (sensibilisation, information du personnel, formation et formation permanente), en vue de créer de la valeur et de relever le défi inhérent au capital humain. In fine, le personnel soignant et l’ensemble des professionnels de santé et les industriels du secteur ne peuvent pas ignorer ce monde émergent qui se digitalise davantage, ni vouloir s’en tenir loin. Avec la réalisation de la vision de développement de la télémédecine décrite ci-dessus, les avantages de l’adoption de l’IoT dans le domaine de la santé peuvent être résumés comme suit :
Fig. Profits tirés de la digitalisation dans le domaine de la santé
Source: IoT Fundamentals: Definitions, Architectures, Challenges, and Promises. In F. (2020) Firouzi, K. Chakrabarty, & S. Nassif (Eds.), Intelligent Internet of Things (pp. 3–50). Springer International Publishing.

Toutes ces dispositions stratégiques, doivent être repensées en amont afin de répondre au mieux aux attentes des patients, des professionnels du domaine de la santé et de l’État, qui doit déguerpir l’idée de la digitalisation comme technologie à coût élevé et l’admettre comme étant un levier de développement à ne pas sous-estimer, tout en assurant un retour sur investissement satisfaisant, car le fait de négliger les transformations technologiques et numériques internationales et les usages émergents à échelle planétaire, peut être compromettant.

Toutefois, il ne faut pas écarter le risque intrinsèque à la transformation digitale (innovation disruptive) dans le secteur public, en particulier dans le domaine de la santé, ce qui nécessite l’adoption de mesures prudentes et perspicaces afin de minimiser pour ne pas dire contrer ces risques (IA, robustesse dans le traitement, analyse et synchronisation des données…). À cet effet, l’université marocaine à travers des laboratoires leaders en la matière, accompagne cette transformation via des travaux de recherche qui touchent l’aspect de la digitalisation de l’administration publique marocaine, citant à ce niveau, l’Équipe de Recherche en Management et Système d’information (ERMSI) rattachée à l’École Nationale de Commerce et de Gestion de Tanger qui, dans ce cadre, a lancé plusieurs recherches doctorales dont une étude visant à comprendre l’impact des facteurs culturels sur l’acceptation du système d’information hospitalier avec proposition d’une nouvelle configuration et une autre étude exploratoire récente, qui a pour vocation d’analyser l’acceptation des dossiers cliniques électroniques au sein du CHU Ibn Sina de Rabat. L’ensemble des recherches réalisées au sein de l’ERMSI, visent à étudier les modalités de mise en place et d’évaluation de l’impact du numérique sur l’administration publique marocaine « e-Justice, e-Santé, e-Learning, e-Gov… », une sorte de « Mentoring» visant l’accompagnement de l’État dans sa stratégie de modernisation de ses deniers publics.■

(1) Entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine des techniques avancées.
(2) IBM définit l’IoT comme le concept de connexion de tout appareil (objet physique) à Internet et à d’autres appareils connectés. Il fait référence à la gamme croissante d’appareils connectés à Internet qui capturent ou génèrent une énorme quantité d’informations quotidiennement.
(3) Solutions indéniables sûres permettant de voir toutes les interactions d’un citoyen/patient avec un réseau de santé en prodiguant un portrait numérique complet de ses antécédents médicaux.
(4) Source : Cabinet In Extenso Innovation Croissance (entité du réseau Deloitte spécialiste de l’appui stratégique et du financement des technologies innovantes)
(5) Source : L’Organisation mondiale de la Santé.
(6) i.e. partie prenante
(7) Aux États-Unis, par exemple, le Health Information Technology pour la santé économique et clinique (HITECH) peut imposer des sanctions aux centres de soins qui ne mettent pas en œuvre les DSE.

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