Interview

Dr Tayeb Hamdi : «Le variant Delta peut remettre en cause l’assouplissement des mesures de restriction»

La propagation du variant Delta, très contagieux, suscite de plus en plus d’inquiétude dans de nombreux pays. Avec la saison estivale et l’allègement des mesures de restriction, le Maroc s’expose-t-il à une recrudescence des cas de contamination ? Dr Tayeb Hamdi, chercheur en politiques et systèmes de santé et vice-président de la Fédération nationale de la santé, décrypte la situation.


Challenge : Le variant Delta doit-il inquiéter le Maroc en termes de propagation surtout en cette période d’été ?

Dr Tayeb Hamdi : Absolument. Le variant Delta doit inquiéter. Il inquiète déjà, et pas que le Maroc, mais tous les pays du monde. Nous savons qu’un variant qui est plus transmissible finit toujours par se propager dans un grand nombre de pays. Les mesures préventives permettent juste de retarder sa propagation, réduire le nombre de cas importés, mais pas d’empêcher son apparition dans le pays. Donc, toutes les mesures doivent être prises pour retarder l’entrée de ce virus sur le territoire, réduire le nombre de cas importés. Et ce sont les mesures-barrières que la population doit respecter, qui peuvent nous permettre de réussir cela.

En cette période d’été, avec l’ouverture des frontières, avec les déplacements de la population, la multiplication du virus Delta dans les pays voisins en Espagne, au Portugal, la Tunisie, Grande-Bretagne, et un peu partout, le risque est grand et il faut s’en inquiéter. Il est alors primordial de persuader les personnes à risque et ayant plus de 40 ans d’aller se faire vacciner, amener le reste de la population à respecter les mesures-barrières pour freiner la propagation du variant.

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Challenge : Le variant Delta peut-il remettre en cause la campagne de vaccination en cours dans le royaume ?

Dr Tayeb Hamdi : Le variant Delta peut remettre en cause les mesures d’assouplissements des restrictions prises par les autorités ces dernières semaines. Mais, je ne crois pas qu’il puisse remettre en cause la stratégie de vaccination du royaume. La campagne de vaccination progresse au gré des arrivées de livraisons des dotations de vaccins que le Maroc reçoit (Sinopharm essentiellement pour le moment). Cette campagne va continuer. Et à mon avis, il faut persuader par tous les moyens les personnes ayant 40 ans et ayant raté leur rendez-vous de vaccination d’aller se faire vacciner. Il faut les ramener dans les centres de vaccination, parce que ce sont ces personnes non vaccinées qui malheureusement vont encombrer les services de réanimation.

On sait que les livraisons de vaccins vont arriver en goutte-à-goutte, donc il ne faut pas encore passer de la tranche des 40 ans à celles des 35 ans, 30 ans, 25 ans. Il faut d’abord vacciner au maximum les professionnels qui sont en contact avec les masses, tels que les enseignants en vue de pouvoir assurer une rentrée scolaire sécurisée. Deuxièmement, les personnes travaillant dans le secteur de la sécurité, le commerce, le transport… Et après, on pourra revenir à la priorisation des tranches d’âge.

Challenge : A votre avis, quels peuvent être les impacts de ce variant sur le déconfinement en cours au Maroc, marqué par l’accueil des MRE et un potentiel retour des touristes pour les vacances estivales dans le royaume ?

Dr Tayeb Hamdi : Le Maroc connait un allègement des mesures restrictives qui étaient en vigueur. Ceci grâce à la situation épidémiologique maîtrisée et sous contrôle, et aussi grâce aux efforts consentis depuis des mois. Le Maroc connait aussi une campagne de vaccination réussie, mais n’a pas encore atteint l’immunité collective. Toutefois, malgré tous ces indicateurs, nous ne sommes pas à l’abri d’une rechute, d’une recrudescence des cas de contamination. Maintenant, nous avons une population complètement vaccinée à 30%, c’est une très bonne chose. Mais, nous avons encore des personnes ayant plus de 40 ans avec des maladies chroniques qui ont raté leur rendez-vous de vaccination. Ces personnes constituent un grand point de faiblesse vis-à-vis du virus.

De même, avec le déconfinement qui se poursuit, nous aurons des personnes qui vont davantage se déplacer, donc plus de rassemblement, ce qui veut aussi dire qu’il y aura plus de circulation du virus. C’est l’été, nous avons le retour des MRE (Marhaba 2021), et des touristes, ce qui veut dire qu’il y a des chances d’importer l’un des variants soit le Delta ou un autre. Tous ces indicateurs montrent que nous avons un gros risque de voir la situation se dégrader. Bien sûr, nous comptons sur le sens de la responsabilité des citoyens pour respecter strictement les mesures-barrières. Si ces mesures sont respectées, le nombre de cas de contamination sera léger et acceptable.  

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Challenge : Va-t-on en finir avec le coronavirus un jour ?

Dr Tayeb Hamdi : Certainement qu’un jour, nous allons en finir avec le coronavirus. Il faut rappeler que la mutation des virus est un processus tout à fait naturel. D’ailleurs, le coronavirus a connu de nombreuses mutations depuis son apparition fin 2019. La majorité des mutations n’ont aucune influence sur le virus, parce que ce sont des formes neutres, et parfois certaines donnent plus de force au virus, soit par une propagation plus rapide ou par un détournement de l’immunité ou une résistance farouche au traitement. Dans ce cas, on parle de variants inquiétants ou « Variants of concern » selon la classification de l’OMS (ndlr : Organisation mondiale de la santé). Donc, on s’attendait tout naturellement à voir des variants au fur et à mesure que la pandémie progressait.

Nous avons donc le variant Alpha (britannique), le variant Beta (Brésilien), le variant Gama (Sud-africain) et le variant Delta qui est le variant indien. Ces différentes dénominations ont été retenues par l’OMS pour éviter la stigmatisation des pays dans lesquels ces virus ont été découverts, parce que lorsqu’on parle du variant britannique par exemple, cela ne veut pas dire qu’il a été créé au Royaume-Uni. Et je pense que la liste des variants ne va pas s’arrêter là, car il y aura malheureusement d’autres variants, d’autres mutations qui vont émerger. Il n’y a pas un moyen par lequel on va pouvoir arrêter ces variants. La seule solution, c’est de vacciner très vite une grande partie de la population et surtout continuer de respecter strictement les mesures préventives, et ainsi rompre les chaînes de transmission.

 
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