Interview

Economie : « L’avantage coût de la main-d’œuvre ne peut pas être éternel »

Challenge. Pourquoi a-t-il été si difficile de construire de véritables filières intégrées? Par exemple, pourquoi au moment où le textile était une force d’exportation n’a-t-il pas été possible d’attirer des investissements dans l’amont de la filière afin de maîtriser les avantages concurrentiels ?Meissa Tall. Le Maroc a manqué et continue de manquer de souffle dans sa filière textile par son manque de maîtrise de la chaîne de valeur de cette filière.


D’abord, la chaîne de valeur du secteur textile prend ses sources dans la production du coton, de la soie, de la laine et de la matière synthétique, tous nécessaires à la fabrication de tissu. Le Maroc n’est pas producteur de cette matière première et ne peut donc prétendre à maîtriser cet avantage concurrentiel. La Chine étant le premier producteur mondial de tissu.

Ensuite, l’équipement et les machines de production du textile sont fabriqués hors du Maroc et il semble complexe de rattraper rapidement un retard technologique important, ce qui induit par ailleurs un upgrade conséquent en termes de qualification de main-d’œuvre. Si telle est la volonté du pays, alors l’effort doit être national et multi-sectoriel.

Enfin, un exemple marocain réussi de remontée de filière s’appuyant sur la maîtrise de la chaîne de valeur : le secteur exportateur de l’agroalimentaire, mais là encore la matière première est maîtrisée au Maroc, mais la filière est à faible valeur ajoutée intellectuelle. 

C. Ne craignez-vous pas que le succès d’un secteur comme l’automobile ne soit limité dans le temps, si le Maroc ne parvient pas à maitriser la totalité de la chaine de valeur comme c’est le cas actuellement avec la France ou l’Allemagne?
M.T. Le secteur de l’automobile au Maroc a connu ces dernières années une ascension considérable enclenchée par l’installation de l’usine de Renault à Tanger. Afin de soutenir la croissance de ce secteur, le Maroc est actuellement en train de développer une chaîne de valeur industrielle qui se complète petit à petit et qui crée de plus en plus d’opportunités pour les équipementiers automobiles internationaux (systèmes de climatisation, câblage, textile automobile, etc.).

Dans cette même optique, plusieurs contrats d’une valeur totale de 600 Mdh et portant sur la réalisation de projets d’investissement dans le secteur automobile ont été signés en mai 2013 entre le ministère du Commerce et des nouvelles technologies, le Fonds Hassan II et plusieurs entreprises opérant dans le secteur automobile telles que Fujikura Automotive Morroco, Denso Thermal (climatisation automobile), Jobelsa (textile automobile) et Valeo Vision (éclairage automobile).

Le Maroc vise à travers l’implantation de ces fournisseurs, à améliorer son attractivité vis-à-vis des autres constructeurs automobiles mondiaux, ce qui lui permettra dans un deuxième temps de développer son secteur automobile et de pérenniser sa croissance. De ce fait, la maîtrise de la totalité de la chaîne de valeur du secteur, est un facteur clé sans lequel cet objectif ne pourrait être atteint. 

En revanche, l’avantage coût de la main-d’œuvre ne peut pas être éternel. Pour mémoire, l’Espagne et le Portugal viennent de subir une déflation de 20% des salaires ces quatre dernières années.

C. Sachant que la Corée n’a pas plus de ressources naturelles que le Maroc, et en plus est très éloignée de ses marchés d’exportation. Sachant également que la Turquie est dans un contexte similaire.  A votre avis qu’est qui a fait le succès de ces pays?
M.T. Trois conditions  propres à ces pays ne sont pas vérifiées dans le cas du Maroc. Il y a d’abord un protectionnisme éducateur qui a aidé à développer un tissu industriel intégré, en un marché intérieur conséquent et enfin, une population qualifiée.

C. Pensez-vous qu’une réussite de type coréen, turc ou même de type brésilien, indien ou chinois soit possible pour l’économie nationale? 
M.T. Non, car chacun de ces pays s’appuie sur des modèles de développement dont les caractéristiques diffèrent de celles du Maroc. La Corée et la Turquie sont caractérisées par un protectionnisme  et un marché intérieur important. Alors que le Brésil bénéficie d’importantes ressources naturelles en plus d’un  marché intérieur très solide. Enfin, l’Inde et la Chine sont des pays continents.

C. Est-ce que dans l’histoire économique mondiale, un pays a-t-il réussi son émergence ou son développement en maintenant un déficit aussi important de sa balance commerciale?
M.T. Non, cela ne s’est jamais produit pour la raison suivante : importer plus que ce que l’on exporte ne peut être bénéfique qu’à condition d’avoir une industrie domestique prospère qui ne répond que partiellement à la demande intérieure, dans ce cas d’espèce le reste de la demande intérieure peut être couvert par l’étranger. Ce cas de figure ne représente pas la situation actuelle du Maroc. 

 

 
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