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Ecouter le gouverneur de Bank Al Maghrib

Il est sage et soucieux de la santé de l’économie du pays et de ses finances. Son appel pour une responsabilité des acteurs de la scène politique tombe à point nommé. Monsieur le gouverneur connaît les marchés et leurs réactions. 


Présentation du job et du style

Le village dans lequel l’humanité est cantonnée est hyper numérisé. Les gestes, les paroles et les respirations accélérées du fait de l’énervement  des responsables sont scrutés à la loupe par les acteurs de la scène monétaire et financière. Le gouverneur n’a aucune attribution d’ordre territoriale, il ne relève donc pas du corps des gouverneurs habitués aux protocoles et à une certaine retenue lorsqu’il s’agit de commenter publiquement des politiques publiques ou des décisions ayant un impact sur la situation des citoyens. Notre gouverneur n’appartient pas à une technostructure qui se cache derrière les chiffres de l’inflation, des crédits à l’économie, et de ceux relayant les variations de nos avoirs extérieurs nets. Le gouverneur est unique dans la structure de nos édifices institutionnels. Il constitue avec l’institution qu’il dirige un « cinquième » pouvoir. Il s’agit du Gouverneur de Bank Al Maghrib. La particularité de cette responsabilité dans les systèmes financiers et politiques réside dans le statut généralement spécial de ce qu’on appelle  les  «instituts d’émission  ou banques centrales». L’autonomie de ces institutions est une garantie de la stabilité économique. Le gouverneur a une fonction qui traverse la vie des gouvernements. Lorsqu’un gouverneur est nommé, c’est généralement  pour tenir le gouvernail et veiller sur l’équilibre contre vents et marées durant une période qui n’est pas celle dont peuvent disposer les gouvernements. L’histoire institutionnelle du Maroc indépendant compte 14 Premiers ministres dont 3 Présidents du conseil et un Chef de gouvernement. Le nombre de gouvernements durant cette période approche le nombre de 20. Notre Banque Centrale n’a connu en 54 ans que 6 gouverneurs (voir encadré).

Les sorties médiatiques du gouverneur sont rares et les communiqués de la banque sont rythmés par les quatre réunions de son conseil. Les comptes rendus de ces réunions   permettent une lecture panoramique de l’économie nationale. L’environnement international, les comptes extérieurs, les finances publiques, l’évolution de la masse monétaire en relation avec l’inflation et le volume du crédit bancaire, sont autant traités que  les perspectives de la croissance. Les journalistes, les professionnels, certains parlementaires et les chercheurs universitaires sont les principaux destinataires de   cette information stratégique. Lorsqu’on dispose d’un tableau de bord aussi important, on ne peut pas rater les occasions qui se présentent pour attirer l’attention des décideurs sur l’équilibre des comptes de la nation ou sur la gravité de la situation. Il arrive parfois que le gouverneur de Bank Al Maghrib intervienne dans un débat public « très politique » pour marquer son désaccord avec le gouvernement. Sous le gouvernement Abbas El Fassi, si Abdellatif Jouahri a été très clair sur les dangers qu’encourent les comptes publics devant une tendance dépensière privilégiant le fonctionnement et notamment, les dépenses liées aux salaires à celles de l’investissement. Les différentes augmentations des salaires décidées entre 2009 et 2011 n’ont pas été du gout du gouverneur. L’ampleur des déficits publics a une grande relation avec la capacité de financement de l’investissement. Le recours au marché financier interne et international a des effets tant sur les crédits à l’économie (l’effet d’éviction), que sur l’encours de la dette  et partant, de l’ampleur de son service.

 La phrase du 18 juin et la politique

L’allusion à la stabilité politique  faite le  18 juin a été lue et relue par les joueurs de la scène politique. Le journal (attajdid) portant la parole du parti du Chef du gouvernement a apprécié l’importance du message». Ils veulent  rester en première Division». Le gouverneur assure qu’ «il ne juge pas la politique ».  Mais le lien entre la sérénité du travail de l’équipe gouvernementale et le regard que peuvent porter les opérateurs économiques et les investisseurs sur le pays est primordial pour l’avenir. La visibilité est essentielle pour les décideurs en matière d’investissement. Monsieur le Gouverneur ne juge pas la politique, mais fait une lecture très politique de la situation. Si Abdellatif Jouahri n’est pas un technocrate, mais un grand professionnel du monde des finances. Pour ceux qui ne connaissent pas le cursus de cet homme exceptionnel, il faut rappeler qu’une grande partie de sa carrière s’est passée au sein de la « Banque du Maroc » et qu’il allait succéder au premier gouverneur qui n’était autre que l’ancien Khalif de la région nord sous domination espagnole. Le devoir l’a appelé pour gouverner autrement en s’installant derrière le gouvernail des finances publiques lors des tempêtes ayant accompagné la mise en place du plan d’ajustement structurel dans le début des années quatre vingt. La tâche était rude tant sur le plan financier que politique.

 Des scènes discursives au Parlement

Les discussions houleuses et les discours technico-politiques faisaient de l’enceinte du Parlement un amphithéâtre très animé. Fathallah Oualaalou maitrisant la matière et la manière emportait l’adhésion des jeunes par ses critiques des dispositions des projets des Lois de finances. Chef du groupe parlementaire pendant plusieurs législatures, Fathallah Oualaalou faisait de l’ombre aux autres chefs des groupes parlementaires. L’allusion au service de la dette ou aux déséquilibres de la balance des paiements était du «chinois» pour beaucoup de  parlementaires de l’époque, et peut être pour ceux  d’aujourd’hui. La scène ne  s’équilibrait que lorsque le ministre des Finances de l’époque prenait la parole. Si Jouahri ayant baigné dans la culture nationaliste et dans celle de l’opposition, tenait bien son rôle. L’histoire de l’Union Nationale des Etudiants du Maroc (UNEM) nous livre les noms de feu Mohamed Bouzoubaâ, ancien ministre de la Justice, Ahmed Lahlimi, actuel Haut Commissaire au Plan et Abdellatif Jouahri, comme des personnalités ayant marqué les luttes des étudiants de leur génération. L’USFP l’a compté pendant des années comme un grand sympathisant. Sa maitrise de l’allocution  et  les rythmes de sa voix rappelaient l’ardeur discursive des anciens de l’USFP et de l’UNFP. Les discussions sur l’avance statutaire qui a été accordée par Bank Al Maghrib au gouvernement sans qu’elle ne reçoive l’aval parlementaire ont été soulevées par Fathallah Oualaalou et  donné lieu à des échanges qui ont marqué la mémoire parlementaire.  La ferveur de l’ancien ministre des Finances allait l’opposer à l’ancien homme fort et ministre de l’Intérieur que fut Driss Basri. La méthode suivie pour partager les recettes de la TVA entre les collectivités territoriales et le gouvernement allait précipiter le départ de Mr Jouahri du ministère et son remplacement par une personnalité proposée par le ministre de l’Intérieur, à savoir Mohamed Berrada. Faire du ministère de l’Intérieur l’ordonnateur d’une manne financière très importante allait renforcer le pouvoir de Driss Basri et partant, la création d’une forme de domination du pouvoir local.

 Chabat et Benkirane, l’inévitable sujet à discuter

L’intrusion dans la lecture intéressée de la scène politique et de ses déboires depuis que les coulisses ont cédé à la scène la présentation du différend opposant Chabat à Benkirane, n’est pas un acte dû à un désir individuel. Le gouverneur comme beaucoup de citoyens, craint pour l’économie du pays. L’ombre rend difficile la lecture du tableau de bord. Il ne s’agit pas d’un débat sain pour le corps politique marocain. Il s’agit de disputes personnelles et personnalisées faisant subir à la politique les pires atrocités. La lisibilité est en danger. Les insultes et accusations livrées instantanément à la lecture des citoyens font l’objet d’un décodage par les investisseurs et les poussent à les inscrire dans les normes d’évaluation du risque pays cher aux marchés financiers.

Le gouverneur a certes « critiqué » par le passé quelques dispositions ou hypothèses soutenant un projet gouvernemental, mais sa lecture de la situation de la majorité actuelle est la plus forte. L’hypothèse sur le taux de croissance présentée  au niveau du projet de Loi de Finances 2012 a donné lieu à une polémique sur celui-ci. La contestation de l’hypothèse d’un taux de 4,2% et le choix réaliste exprimé par le gouverneur de celle de 3% n’ont pas été appréciés, autant par le porte-parole du gouvernement (nos prévisions sont pertinentes et nous allons vers les 4,2%) que par le ministre délégué au Budget (les indicateurs sont sous la responsabilité du gouvernement ).

Les polémiques ne cesseront jamais entre le gouvernement et une institution censée être et rester indépendante pour veiller à la stabilité monétaire du pays. La politique monétaire est certes une politique publique qui a un impact sur la stabilité des prix, mais elle a toujours été confiée à des institutions indépendantes dont les relations avec les pouvoirs législatifs sont différentes d’un pays à un autre. Le degré d’indépendance est parfois atténué par le devoir d’informer tous les acteurs de la scène politique et notamment, le Chef de l’Etat, le gouvernement et les représentants des citoyens. Au Maroc la loi 76-03 du 23 novembre 2005, portant statut de Bank Al Maghrib permet à cette institution de jouir d’une indépendance totale. Des tentatives d’infléchir  cette indépendance  au profit des commissions parlementaires ont été contrées par le Conseil constitutionnel avant la promulgation de la loi (article 58 ). A noter que le projet initial de cette loi donnait au Parlement le pouvoir de convoquer le gouverneur pour débattre des questions relevant de la compétence de l’institution qu’il dirige. Une grande cohérence entre les politiques budgétaires et monétaires est souhaitée, tant par Bank Al Maghrib que par les pouvoirs législatif et exécutif. Le sens dans lequel la cohérence doit être orienté est plus important que la cohérence elle-même.  Le point de vue du politique argentier du Royaume est soumis à des logiques autres que celles  du  gouverneur. La stabilité des prix et l’émission de la monnaie, la valeur de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères et le contrôle de l’activité bancaire peuvent, dans beaucoup de cas, aller à l’encontre  d’une politique budgétaire grevant les déficits publics ou une politique volontariste facilitant l’accès aux crédits bancaires sans lien avec des critères de solvabilité. L’exemple a été donné la semaine dernière, lorsque le Chef du gouvernement a insisté à la Chambre des conseillers sur le devoir de mettre les financements à la disposition des petits agriculteurs. La question des arriérés de ces derniers n’a pas été traitée avec la même ferveur.

Quelles perspectives pour cette institutiion

Les Banques Centrales ont été appelées à jouer des rôles de plus en plus grands  face à la crise financière et économique qui continue de toucher la plupart des pays de la planète. Le secours apporté au corps économique malade ne peut l’aider à se rétablir par une ou deux injections, mais à travers de vraies réformes de la politique économique. La Banque Centrale ne peut se substituer au gouvernement mais doit lui rendre compte. La nouvelle constitution et ses apports à l’approfondissement des pratiques démocratiques  rend indispensable une clarification des relations entre Bank Al Maghrib et le pouvoir politique. Il ne s’agit pas de soumettre cette institution à un pouvoir de tutelle ou un contrôle continu de sa politique monétaire, mais de l’intégrer dans la logique globale de la responsabilité démocratique. Informer les représentants de la nation, écouter leurs doléances et critiques sont des moyens d’intégration et de convergence des politiques publiques pour plus de visibilité et moins d’isolement. La donne constitutionnelle a, semble-t-il donné lieu à un début de réflexion sur la réforme de la loi de 2005. 

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