Portrait

Entrepreneur textilien, Leonin, yogi

Son apparence révèle son origine et sa spiritualité. Cet Indien qui a bâti toute sa carrière au Maroc est la troisième génération d’indiens installés dans le Royaume. Aujourd’hui, il préside la nouvelle Chambre de commerce Maroco-Indienne.


Il est indien, et cela se voit. Les cheveux d’une blancheur de «sage», impeccablement rasé de près, et habillé d’un complet de couleur claire, Colin Nebhwani est un homme d’affaires et de contact. Cela non seulement saute aux yeux, mais «se sent» également. Autour de lui, des hommes d’affaires réunis pour une session de travail bourdonnent, mais se taisent, dès qu’il prend la parole et l’écoutent religieusement. C’est un «leader» visiblement, et en tout cas, incontestablement, à l’image qui se dégage de cette assemblée. C’est probablement plutôt pour des raisons «honorifiques», que cet indien a pris la présidence de la toute nouvelle Chambre de commerce maroco-indienne.
Dernier né des trois enfants d’un homme d’affaires installé au Maroc, Colin est né en 1952, à Bangalore. Mais sa famille est installée dans le Royaume depuis deux générations, ce qui en fait la troisième des indiens du Maroc. «Mon grand-père était le premier indien à venir au Maroc, à la suite de la partition de l’Inde et la naissance du nouvel Etat du Pakistan. Cela a conduit la majorité des hindous du Pakistan à quitter ce pays. Mon grand père a alors installé sa famille à Bangalore et est allé chercher fortune aux Etats-Unis d’abord, puis en Algérie ensuite, avant de s’installer enfin au Maroc,» explique-t-il.
Son histoire nous rappelle les récits de Ghandi et Nehru, la désobéissance civile et l’Empire Britannique, sur le déclin. C’est aussi l’histoire de l’émergence de la «plus grande démocratie du Monde» comme on aimait la qualifier, mais également, celle d’une famille qui vivra une période de troubles, d’une région, qui s’est déchirée en trois guerres Indo-Pakistanaises et deux conflits douloureux.

Le Maroc par tradition familiale
Colin, lui, voit le jour loin de tout cela. Il vit dans une grande maison où cinq grands mères régentent une famille de 60 personnes. «Mes plus beaux souvenirs sont ceux de mon enfance avec mes cousins. A nous seuls, membres d’une même famille, avions notre propre équipe de Cricket, le sport national. Nos pères, le mien et ses frères s’étaient expatriés au Maroc, en compagnie de notre grand-père pour faire des affaires. Nous autres, leurs enfants étions restés dans le pays et regroupés tous ensemble», explique-t-il. La vie est alors douce. Bangalore est la «ville aux jardins», et en pleine période de «seventies», les Européens sont nombreux à y venir et certains à y vivre.
«De nombreux retraités britanniques, entre autres avaient choisi d’y résider. D’autres étaient en pleine quête «spirituelle». Autant de raisons qui faisaient connaitre Bangalore au delà des frontières. Pour nous, rien de particulier, c’était normal», se remémore-t-il. La scolarité de Colin passe par l’école jésuite dont la réputation est établie un peu partout dans le Monde. En Inde également. On porte l’uniforme, on parle anglais, et on se soumet à un régime quasi-militaire, sous la férule des «bons pères». L’école n’est pas mixte, les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Mais c’est à l’école qu’il croisera le regard de celle qui deviendra sa femme, quelques années plus tard.
Son enfance se résume à une vie studieuse. Tout naturellement, Colin fait des études commerciales, au St Joseph College, avant de rejoindre son père et ses oncles au Maroc. Nous sommes en 1971, et les affaires de la famille se sont développées. De l’importation de produits textiles, la famille a développé son commerce dans l’électronique. Elle est présente dans les grandes villes du Maroc, que sont Casablanca, Rabat et Tanger. Colin est lui, affecté à Casablanca, pour travailler dans les enceintes hi-fi. Il se forme au métier d’ingénieur du son, et dans ce cadre, est amené à équiper des boîtes de nuit et autres lieux de la place, avant de s’installer à Tanger.

Débuts dans les affaires
Nous sommes en 1975, lorsqu’il se marie et que sa femme le rejoint au Maroc. Pendant les années 60, la communauté indienne compte de 15 à 20 000 personnes. Ils sont commerçants, installés sur l’axe Tanger / Casablanca, et versés dans le commerce d’électronique, et celui des appareils photos. Mais le commerce périclite, et sous les coups de la contrebande et la contrefaçon, les commerçants voient leurs affaires devenir plus difficiles à faire, et à partir de là, la majorité des indiens quittent le Maroc pour l’Espagne, Gibraltar et les USA.
Sur le plan personnel, Colin, lui connaît un «éveil spirituel» en 1984. Il adopte alors la vie de «yogi» et prend un «guide». Commencent alors des voyages en Inde pour apprendre le yoga, développer sa souplesse, et renouer avec cette «sagesse millénaire». Les temps s’y prêtent encore. Et sous la direction du «Swami», il vit pleinement sa spiritualité: «je me rendais à Bihar, sur les hauts plateaux de l’Himalaya, lieux que les maîtres privilégient, pour son calme et son éloignement de la turpitude. Et une année plus tard, le «miracle» s’est produit, ma fille est née. Il m’a même donné son nom, «Pari» ce qui signifie «ange» ou «fée» en hindi. A ce moment, je savais que c’était une fille», confie-t-il.
La discussion prend alors des accents de «spiritualité» indienne. Tout à coup, il s’illumine en discutant de Bhagavad Ghita, de la vie et du «karma» des hommes. C’est peut-être cette fibre qui le pousse vers le «lionisme». Il rejoint le groupe Lion’s club en 2007 et prend différentes fonctions de «premier plan».
Depuis 1988, il est entrepreneur dans la confection: «l’idée est venue de ma femme, technicienne en textile. Elle travaillait déjà à la maison, mais lorsque nous avons eu des difficultés dans les affaires, nous avons commencé une entreprise avec 30 salariés», expose-t-il. Le «karma», le bien qu’il a fait, joue en sa faveur. On lui prête des machines. Ses amis, dont le vice-président de la Chambre de commerce et seul marocain au comité de cette Chambre, Jilali Seghrouchni, le soutiennent. Il se lance dans l’industrie avec des comptes étrangers et noue des contrats avec des Britanniques, des Finlandais et des Néerlandais. Un métier qu’il apprend et dans lequel il progresse. Donner et recevoir, c’est aussi cela la «leçon de la vie». Depuis 2016, les hommes d’affaires installés au Maroc ont lancé la Chambre de commerce Maroco-Indienne. «L’Inde est un pays d’avenir. Il faut rendre à ce pays qui nous a tout donné. Moi, c’est une leçon du yoga, connecter mon esprit qui est au Maroc, avec mon coeur qui est en Inde», conclut-il.

BIO EXPRESS

1952: naissance à Bangalore
1971: diplôme de commerce du St Jospeh College
arrivée au Maroc
1988: fondation de son usine de textile à Tanger
2007: rejoint le Lion’s club Doyen de Tanger
2016: Président de la Chambre de commerce Maroco-indienne

 
Article précédent

Organisation du travail L’e-mail : atout ou astreinte à gérer

Article suivant

Hakima El Haite à Washington : Les océans au cœur de l'agenda de la COP22