Dossier

Equipe nationale: la fin d’un mythe

Ni l’histoire, ni le palmarès, ni la réalité actuelle ne font du Maroc une grande nation du football. C’est une fable qui coûte cher au contribuable et porte un coup au moral. PAR JAMAL BERRAOUI
 


Tous les psychologues le confirment,  les illusions renforcent les déceptions et augmentent les probabilités de déprimes graves.   Depuis huit ans, l’équipe nationale va de défaite en débâcle. A chaque fois, cela est ressenti comme une honte  nationale, le phénomène étant grossi par les médias et les politiques qui instrumentalisent les sentiments  populaires. Le Maroc est l’un des rares pays où le ministre de la Jeunesse et des Sports répond de la prestation  des footballeurs, devant la représentation nationale, alors même qu’il n’a aucun contrôle sur la marche de la  fédération. C’est une lubie, parce que cela ne correspond pas à une véritable passion du foot. Au Maroc, celle-ci  est très virtuelle.

La suite du dossier est disponible dans le Challenge #409, actuellement en kiosque. Le dossier
complet sera mis en ligne le vendredi 8 Février.

La première question à se poser est celle du public. Nos stades sont vides ou presque. Il y  a plus de panneaux publicitaires que de spectateurs pour des matchs de première division, parfois. Cette tendance  est appelée à s’accentuer pour deux raisons. Les autorités n’ont pu juguler le phénomène du hooliganisme  qui dissuade le vrai public du foot, de se rendre au stade en famille. Les tribunes sont donc laissées à des adolescents  désoeuvrés, souvent violents. Par ailleurs, pour rechercher un soutien financier des télévisions, la  programmation est devenue ubuesque.

 Une journée du championnat s’étale sur cinq jours. Or, dans le même  temps, tous les Marocains ont accès à ce qui se fait de mieux au niveau mondial. Il faut un grand attachement  à son club pour se déplacer, payer son billet et suivre un insipide Khouribga-Beni Mellal, quand on peut siroter  un thé et regarder le derby de Manchester ou le classico espagnol. La défection du public est le premier signal d’une réalité de crise profonde.  Les dirigeants sportifs font dans le mimétisme et ne s’intéressent pas aux implications  sociétales de leur domaine. Ainsi, l’équipe qui dirige la fédération s’emploie à mettre encore plus  d’argent dans le football. Parce qu’il n’y a aucun projet cohérent, cet afflux massif d’argent n’a eu qu’un seul  effet, celui de l’inflation des transferts.

 Seules les équipes premières en bénéficient aux dépens de la formation   et des équipements. S’il y a afflux d’argent, c’est parce que celui-ci est en majorité public. L’approche est mauvaise,  biaisée. Le football, comme d’autres sports, peut devenir un secteur économique viable. Encore faut-il  qu’il s’insère dans la logique commerciale. Pour qu’il y ait une industrie du spectacle, encore faut-il qu’il y ait des  spectateurs. En retombées directes, il n’est pas sûr que le sponsoring d’une équipe de football, en dehors du  Raja et du WAC, soit une bonne affaire. Nous sommes donc face à un phénomène médiatiquement  surfait. Notre collègue et ami, Najib Salmi démontre que nous n’avons jamais été une grande nation du  football, que ce n’est qu’un mythe, une fable. Mais alors pourquoi ces psychodrames à répétition, chaque fois que  nos pieds- nickelés se font rétamer ?

Les pieds sur terre Il y a un discours, qui n’est  pas propre au Maroc, mais qu’il faut bannir. C’est un discours guerrier qui met l’honneur de la Nation aux  pieds des joueurs. Ce ne sont pas onze internationaux qui perdent un match, mais la patrie, le drapeau qui sont « souillés ». Ce discours est tellement prégnant, que la déprime touche toutes les couches sociales, y compris  ceux et celles qui ne s’intéressent nullement au sport au quotidien. Pour en revenir à la passion, l’Espagne où  le foot est une religion, ne fait des résultats que depuis quelques années. L’Angleterre n’a plus rien gagné depuis 1966, la Turquie a un  palmarès vierge.  

Ce sont de grandes nations de football, parce que leurs clubs sont  structurés, ont de véritables supporters qui se déplacent  chaque semaine pour les voir, qui s’identifient à leur équipe. Depuis 2004 et la finale perdue à Tunis, on s’acharne, à coup de millions, à vouloir  construire une équipe nationale compétitive. Le calendrier africain étant surchargé, puisque la CAN a lieu tous  les deux ans, nous sommes toujours dans l’urgence. Tous les entraîneurs vont puiser dans les centres de formation  européens à la recherche de fils ou petit-fils de migrants. Les résultats ne suivent pas, mais personne ne veut en  tirer les conséquences.

 Il est pourtant clair qu’une équipe nationale performante ne peut résulter de l’assemblage de joueurs de cultures footballistiques,  de cultures tout court, différentes. Il faut commencer par le commencement,  à savoir la viabilisation du football comme niche économique, attirant les sponsors et les télés par un  impact populaire réel. Cela signifie une restructuration des clubs, une programmation plus intelligente, l’éradication  du hooliganisme et l’appui à la formation. Sur cet aspect, rappelons qu’à part la coupe du monde 2005, nous sommes  inexistants dans les catégories de jeunes. Le Ghana fait partie du gotha mondial, alors que le budget de sa fédération  n’atteint pas le quart de celui de la FRMF. Une stratégie à long terme, est incompatible avec le discours   qui s’appuie sur le mythe «de  la grande nation du football». La pression populaire est  forte, parce qu’à chaque fois on promet de « retrouver » une gloire très virtuelle.

 

Gerets visait le titre africain et une  demi-finale en Coupe du Monde. Le supporter de base a donc le droit d’être déçu et de l’exprimer. Ce n’est pas uniquement une  affaire d’hommes, mais celle d’une révolution culturelle. Il faut commencer par tordre  le cou au mythe du Maroc grande nation du football. Notre palmarès, qui se réduit  au hold-up de 1976, devrait  inciter à plus d’humilité. Ce mythe est une gangrène parce qu’il fixe des objectifs élevés et concentre donc tous les efforts  sur l’équipe nationale au lieu de la base, les clubs et les centres de formation. Cela passe par la dépolitisation du foot. Le Parlement  est élu pour légiférer et non pas pour commenter les choix d’un entraîneur. Cette instrumentalisation politique est un  véritable frein à toute réforme c’est l’unique voie susceptible  d’améliorer les performances de manière pérenne. Tous les Marocains ont été scandalisés par la prestation face au Cap  vert, pays d’un demi million d’habitants. Sauf qu’aucun commentateur n’a rappelé qu’il y a quelques années, les  FAR ont été éliminés de la champion’s league par une équipe cap verdienne.

Chez  les jeunes, nous sommes régulièrement éliminés par des « puissances » qui s’appellent la Gambie, le Tchad ou le  Niger. Ce sont ces réalités qu’il faut marteler pour repartir du bon pied en restructurant le football. Il faudra d’abord  répondre à l’hérésie urbanistique. Le béton prive les enfants d’espaces de jeux et rétrécit donc la base des pratiquants  de ce sport. Si l’on veut revoir des Dolmy, des Faras en nombre sur nos pelouses, il faut  multiplier les aires de jeu pour enfants. Ensuite, la formation des éducateurs, tâche généralement confiée à d’anciens  joueurs, doit être une priorité. Si nous sortons du mensonge, l’argent qui circule dans le foot pourra être utilisé à bon escient.  En renforçant les structures de base nous obtenons la promesse, l’espoir, de dégager  une élite plus performante.

 Le plus important est de prémunir les Marocains contre des  coups de déprime pour des résultats sportifs. Il est tout de même rageant de voir qu’une défaite sur un terrain de football  suscite plus d’émotion que la faillite du système éducatif ! Ce n’est pas une chose aisée que d’en finir avec les mythes.  Cela nécessite beaucoup de pédagogie et une réelle volonté politique. Car la dépolitisation est le premier pas à franchir dans cette  voie. Ensuite, les médias et les dirigeants doivent se faire à cette idée : ce n’est que du football ! ■

 
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