Culture

Fans de la radio : les nouvelles stars de la bande FM


P
our Bouchaïb, habitant de la ville de Ben Ahmed, la journée est rythmée par la radio. Chauffeur routier, c’est la bande FM qui lui tient compagnie durant ses voyages à travers le Maroc. De temps en temps, à la faveur d’une halte, il prend le téléphone pour participer aux émissions en direct. Depuis la libéralisation des ondes, on assiste à  une véritable lame de fonds: les auditeurs deviennent à leurs tours des stars de la radio. Ils passent sur les  différentes chaînes et se taillent une notoriété parfois supérieure à celle des professionnels en place. Signe des temps, les médias sont plus ouverts au public, et la notoriété n’est plus l’apanage des seuls animateurs ou artistes, mais, démocratisation oblige, celle de tous. 


Qu’il s’agisse de Milouda ou de Kenza, les nouvelles stars ne sont plus des professionnels, mais bien des hommes du commun, qui apportent leur éclairage et leur vision du quotidien.  “J’interviens à la radio depuis une dizaine ’années. Mon métier me fait voyager dans tout le Maroc, et c’est ainsi que je me suis rendu compte de ma notoriété. Par exemple, lors de visites à Agadir, on m’a invité à maintes reprises.

Les gens voulaient me connaître, en dehors du cadre de mes interventions à la  radio,” explique Abderrahim  Bejgui. Pour Khalid Oustad, président de l’Association des Auditeurs des Radios, le phénomène s’auto-entretient: “plus on passe à la radio, plus on est connu. Il suffit d’intervenir une fois par jour, pour qu’au bout d’un mois, on vous reconnaisse dans les lieux publics”, analyse-t-il.

L’éducation par l’oral

Cependant, si les auditeurs deviennent des stars, selon Oustad, ce n’est pas anodin: “la radio a un rôle éducatif, pour les auditeurs qui participent, comme pour ceux qui se contentent d’écouter.

Ne serait-ce qu’à l’écoute, on se rend compte de l’évolution des auditeurs. Ces derniers réalisent que leur voix est reconnue. Ils apprennent à s’exprimer,  à argumenter. C’est véritablement une école de la prise de parole en public. Si on prend l’exemple d’une de ces stars, Kenza, l’évolution est notable.” Pour ce dernier exemple, Oustad développe ses arguments. Pour lui, les auditeurs apprennent à se connaître, avec ou sans l’entremise de l’Association des Auditeurs des Radios.

 Toujours selon notre interlocuteur, le cas de Kenza fait figure de cas d’école. Ainsi, cette dernière par la rencontre de gens  ’horizons différents, a été amenée à changer sa manière de s’exprimer, à développer sa pensée, et à devenir une deces voix qui comptent dans  le public des auditeurs. Mais selon Oustad, ce n’est pas le contenu, mais la fréquence es interventions qui font des auditeurs des stars: “certains participent juste pour ajouter leur grain de sel dans les conversations. Mais les sujets abordés, et la participation des  gens “normaux”, introduisent le débat dans les familles. C’est ainsi que la radio contribue à ouvrir les mentalités dans les campagnes marocaines et dans  les villes”, poursuit-il. Reste que cette libéralisation de la parole n’est pas du goût de tout le monde. 

Une concurrence jugée déloyale

 C’est que dans les faits, les  auditeurs ne sont pas abonnés à une seule radio. A l’origine, seule Casa FM (aujourd’hui MFM) donnait la parole aux auditeurs. L’Association des  Auditeurs de Radios (AAR) est née avec cette chaîne. Mais depuis, ils interviennent sur toutes les ondes, telles Chada FM, Aswat ou encore Radio Plus, lors d’émissions sociétales en arabe. Cependant, les auditeurs se révoltent: “certains animateurs coupent le son à tort et à travers.

 Et ce n’est pas dans un souci de censurer à l’antenne les paroles injurieuses, mais bien pour  garder la main sur le cours des débats. D’autres refusent de passer certains auditeurs pour que la notoriété de ces derniers ne dépasse pas celle de l’animateur,” s’insurgent les membres de l’AAR, interrogés. Reste que dans les faits, la notoriété des auditeurs n’est pas toujours sans conséquences. Exemple s’il en faut: cette auditrice qui a menacé une infirmière de la dénoncer sur les ondes FM si elle ne prenait pas en charge une malade à l’hôpital.

 Ainsi, si la parole s’est libérée et que la prise de parole dans les médias s’est démocratisée, elle est également devenue un moyen de pression. Un peu comme si le plus faible prenait la parole pour dénoncer la “hogra” dont il est victime au quotidien.

 Fan ou accro de la radio ?

Cependant, pour l’auditeur Abderrahim Bejgui, les stars de la radio ont également développé une dépendance: “pour beaucoup, participer à la radio est un moyen d’exister. Ils se créent une notoriété et ont l’impression de faire et défaire les tendances. Mais en fait, ils restent tributaires du bon vouloir des radios de leur permettre de s’exprimer”, tempère-t-il. Ce que des membres de  ’Association des Auditeurs des Radios commentent en ces termes: “la réelle dépendance intervient lorsque les auditeurs veulent à tout prix qu’on mentionne leur nom lorsqu’ils interviennent sur les ondes.

 On a vu des auditeurs veiller toutes  les nuits pour participer à un maximum d’émissions. C’est le cas de Hadj Yamani, autre grande figure des auditeurs assidus. Certains se renvoient l’ascenseur les uns aux autres en se saluant à l’antenne, dans une complicité presque corporatiste.” Ce qui peut sembler un orgueil touchant peut cependant  vite devenir une addiction, au point que les auditeurs connus tissent des liens avec les standardistes pour être sûrs de passer à l’antenne. “Certains deviennent malades de frustration s’ils ne sont pas mentionnés lors des passages à la radio. A tel point qu’ils tombent presque dans le harcèlement des autres auditeurs”, toujours selon les membres de l’AAR. Reste que pour les radios elles-mêmes, les auditeurs passifs ou actifs sont cette touche de vie qui donne aux émissions leur ancrage dans la réalité marocaine. Véritable reflet de la société en évolution, c’est l’étalon qui permet de juger des opinions des marocains au quotidien. Pour le meilleur, et  pour le pire. ■

 
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