Interview

Fatima Zohra Alaoui, Dg de l’AMITH : « L’amendement de l’ALE avec la Turquie rétablira une concurrence plus loyale sur le marché local »

La modification de l’Accord de libre-échange avec la Turquie validée récemment par le gouvernement constitue une bouffée d’oxygène pour les opérateurs de l’industrie textile dans cette phase de relance économique. Fatima Zohra Alaoui, Directrice générale de l’Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement (AMITH) revient sur l’impact de la crise sanitaire sur le secteur, les mesures du PLF 2021, l’impact de la dévaluation constante de la monnaie turque…


Challenge: La monnaie turque a beaucoup perdu de sa valeur ces derniers mois. Quelles sont les répercussions de cette situation sur le secteur ? 
 
Fatima Zohra Alaoui: La dévaluation continue de la monnaie turque, depuis presque deux ans, donne aux produits textiles turcs une compétitivité prix indiscutable, surtout dans un contexte de crise sans précédent dans l’industrie du textile et l’habillement liée à la Covid19. Les marques et les distributeurs, nationaux et internationaux, sont à la recherche de produits très compétitifs au niveau prix, et la dévaluation de la livre donne aux produits trucs un avantage compétitif certain face à ses concurrents. Cependant, cette dévaluation continue de la livre turque est une forme de manipulation monétaire qui fausse, avec des taux de change artificiellement bas, les règles de concurrence loyale. Au Maroc, l’afflux massif et la croissance exponentielle des importations turques de produits finis textiles à des prix défiants toute concurrence ont entrainé la fermeture de dizaines d’unités textiles opérant sur le marché local, et la perte de dizaines de milliers d’emplois chaque année.  

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Challenge: La modification de l’Accord de libre-échange avec la Turquie a été approuvée il y a quelques semaines. Qu’est-ce que cette modification apporte au secteur et comment l’AMITH entend-t-elle tirer profit de cela ? 


FZA: Nous avons accueilli cette nouvelle avec beaucoup de soulagement. Avec le fort soutien du Ministère de l’Industrie, l’AMITH mène ce combat pour amender l’ALE avec la Turquie depuis plusieurs années pour freiner l’hémorragie des fermetures d’usines et des pertes d’emplois. Le but étant de sauvegarder notre tissu industriel national et de préserver les emplois dans notre secteur.  Cet amendement est une bouffée d’oxygène qui soulagera les industriels du textile et de l’habillement opérant sur le marché local, et ce en rétablissant des règles de concurrence plus loyale sur le marché local entre produits turcs et produits marocains. En effet, il est de notoriété publique que l’industrie textile turque est fortement subventionnée tout au long de la chaine de valeur, y compris sur le volet distribution. Suite à la signature de l’ALE, les exportations turques de produits finis vers le Maroc, que ce soit habillement ou textile de maison, ont connu une croissance exponentielle liée à leur prix défiant tout concurrence grâce aux subventions dont  elles bénéficient. Vous rajoutez à cela la dévaluation continue de la monnaie turque et cela vous donne une compétitivité prix de ces produits avec laquelle il est impossible de rivaliser, à moins d’adopter des pratiques similaires. En parallèle, les exportations marocaines vers le marché turc n’ont cessé de baisser depuis la signature de l’ALE en raison des barrières non tarifaires imposées par la Turquie pour bloquer l’entrée sur le territoire de produits textiles marocains. Les exemples de ces pratiques sont nombreux et ont été dénoncés par nos industriels mais sans succès auprès des autorités turques. Aujourd’hui, l’amendement de l’ALE donne l’opportunité aux industriels marocains de se réapproprier leur marché domestique en substituant une offre « Made in Morocco » de qualité aux importations turques dans tous les circuits de distribution existants. 

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Challenge: A l’instar de la majeure partie des secteurs de l’économie nationale, l’industrie textile est également très impactée par la crise sanitaire. Où en est le secteur aujourd’hui quant à la relance économique? 


FZA: Une des particularités de la crise de la Covid-19 est liée à l’incertitude et à l’absence de visibilité sans précédent qu’elle engendre. Après 3 mois de quasi-arrêt de notre secteur, un rattrapage a été enregistré entre juin et septembre 2020. Depuis le mois d’octobre, nous enregistrons une nouvelle baisse des exportations liée à l’évolution de la pandémie dans nos principaux marchés à l’export, et les perspectives pour les derniers mois de l’année sont malheureusement très inquiétantes. A ce titre, nous estimons que l’impact de la pandémie sur notre secteur sera de l’ordre de 35% de baisse sur les marchés à l’export et de l’ordre de 60% de baisse sur le marché local. Cependant, nous sommes convaincus que notre industrie a suffisamment d’atouts et d’avantages comparatifs à faire valoir. Elle est capable de se réinventer et de s’adapter à tout changement. La meilleure démonstration est la dynamique fraîchement vécue par toutes les forces vives du secteur, en sachant vite adapter l’outil productif et répondre au besoin en masques de protection pour nos concitoyens et des E.P.I. pour les marchés à l’export. Le plus important aujourd’hui pour tous les acteurs du secteur est de passer le cap de cette crise et maintenir les forces productives vivantes pour pouvoir se projeter dans la phase post-Covid. 


Challenge: Les mesures du PLF 2021 satisfont-elles l’AMITH ? 
 

FZA: Nous ne pouvons que nous réjouir de toute mesure qui privilégie la préférence nationale, stimule l’investissement et crée des emplois. Par ailleurs, Il faut rappeler que plusieurs filières de notre industrie possèdent d’importantes capacités qui sont insuffisamment utilisées. La mobilisation de ces dernières serait salutaire pour nos écosystèmes afin de retrouver un relatif équilibre et présager de meilleures perspectives. ​Les mesures prévues par le PLF 2021 visant à encourager la substitution à l’importation permettront à la fois de mieux exploiter les capacités industrielles existantes mais aussi d’encourager les nouveaux investissements dans le secteur en vue d’améliorer la qualité et la compétitivité des produits marocains, et préserver ainsi les emplois dans un secteur qui reste, rappelons-le, le premier employeur industriel du pays.  Notre but est de renforcer la contribution de notre secteur à la réduction du déficit de la balance commerciale de notre pays, d’autant plus que les produits bénéficiant de certaines mesures prévues dans le PLF 2021 sont produits voire même exportés par nos acteurs. Nous nous devons tous de préserver ce savoir-faire textile et consolider tout acquis industriel de notre économie. Cette pandémie nous l’a bien enseigné ! La substitution par la production nationale s’impose donc naturellement, surtout pendant la période post-Covid durant laquelle nos acteurs devraient gagner en confiance et en dynamisme pour se repositionner sur l’échiquier mondial.

 
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