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Hicham El Moussaoui : « Aucun repreneur rationnel n’accepterait de racheter la Samir »

La saga malheureuse de la Samir devrait connaître son épilogue le 21 juillet prochain, à moins que le Tribunal prolonge encore le délai de continuité de l’activité pour la 13ème fois depuis le 21 mars 2016. Et d’ici là, l’unique raffineur du Royaume, qui a été mis en liquidation définitive, devra avoir trouvé un repreneur, faute de quoi ses différents actifs seront vendus séparément. Hicham El Moussaoui, professeur HDR à l’Université Sultan Moulay Slimane de Beni Mellal, fait le point sur ce dossier brûlant qui constitue la plus grande faillite de l’histoire économique du Maroc.


Challenge : Le 18 juillet prochain, la SAMIR devra avoir trouvé un repreneur, faute de quoi elle sera vendue à la découpe. Pensez-vous vraiment que quelqu’un voudra la racheter ?

Hicham El Moussaoui : Depuis le lancement de sa liquidation en mars 2016, tout le monde caressait l’idée que La Samir soit rachetée par un repreneur privé ou du moins un tour de table composé à la fois d’acteurs publics et privés marocains et étrangers. Malheureusement, et à moins d’un coup de théâtre, force est de constater que la tendance est à la vente à la découpe. Ainsi, et malgré l’intérêt de plusieurs investisseurs étrangers, de mon point de vue, il me semble peu vraisemblable que La Samir puisse être rachetée par un repreneur pour les raisons suivantes : D’abord, parce qu’aucun repreneur rationnel n’accepterait de racheter une société dont la valeur totale des actifs (21,6 MM DH) correspond à peine à la moitié de ses dettes (43 MM DH). Ensuite, la procédure de liquidation en vigueur n’est pas propice car elle accule les repreneurs potentiels à formuler une offre incluant l’ensemble des actifs de La Samir, y compris celles qui ne relèvent pas de leur métier, sans oublier les exigences élevées de la reprise concernant le montant des garanties (le dépôt d’une caution de 10% du montant global du potentiel de rachat de la Samir), la continuité d’exploitation, le maintien des employés. Enfin, le manque de visibilité en raison de l’absence de vision stratégique de la part du gouvernement concernant ce secteur d’activité, et surtout les déclarations de certains officiels comme le ministre de l’Energie et des Mines ne sont pas là pour encourager et rassurer les repreneurs potentiels. Le juge-commissaire réclame des garanties aux candidats, ces derniers exigent des garanties au gouvernement qui fait la sourde oreille.

Pour toutes ces raisons, il n’y a eu aucune vente, ni les actifs ni la raffinerie en tant que telle ni les participations de la Samir. La manière dont la liquidation est menée y est également pour quelque chose. Juste pour rappel, le premier syndic a été déjà remplacé par un nouveau qui, à son tour, a été déjà averti deux fois par le juge-commissaire, ce qui prouve l’inefficacité du processus.

Est-ce à dire que le seul scénario plausible est la vente à la découpe ?

Même la vente à la découpe connaît des réticences, notamment de la part des créanciers comme La Banque populaire, les salariés, la Douane, BB Energy, etc. Mais disons que c’est l’option la plus plausible, et la décision finale reviendra au juge-commissaire Abderrafii Bouhamria. Ceci dit, entre la vente à la découpe et la cession à un tiers (soit privé soit une société mixte), il existe deux autres scénarios possibles : soit la transformation de la dette en participation au capital, soit carrément la renationalisation. Dans ce premier scénario, il est possible que la Douane négocie avec les autres créanciers pour convenir d’un accord de transformation des créances en participation au capital, quitte après à se retirer en réalisant une plus-value. Cela débouchera sur la création d’une société mixte regroupant tous les actionnaires. Dans le second scénario, l’Etat récupère tous les actifs de La Samir pour une réappropriation nationale de l’activité du raffinage. Toutefois, ces deux scénarios ont du plomb dans l’aile. Le premier car la douane cherche prioritairement à récupérer sa dette de 13 milliards de DH, et donc elle n’est pas intéressée par la conversion de sa créance en part de capital. La renationalisation est une option qui a peu de chance d’être suivie car, d’une part, cela renierait l’orientation idéologique de l’économie marocaine (reprise des privatisations), et d’autre part, une telle opération est en contradiction avec l’assainissement des finances publiques et la stabilisation des équilibres macroéconomiques, notamment la réduction de la dette publique déjà dans le rouge. Sans parler du fait que la renationalisation viendrait à faire payer les pots cassés aux contribuables marocains. On en revient au même point : jusqu’à présent, et sauf « miracle » de dernière minute, il ne semble pas que le gouvernement actuel soit dans la posture de vouloir sauver La Samir. D’où la question légitime : le gouvernement est-il impuissant face aux lobbies pétroliers, ce qui explique son inertie dans ce dossier ?

Quels sont les actifs de la SAMIR qui ont aujourd’hui une réelle valeur ?

Le groupe la Samir contient 10 filiales. Dans le métier du raffinage, on compte les raffineries de Mohammedia et Sidi Kacem détenues toutes les deux à hauteur de 100%. Dans le métier de la distribution, le groupe compte trois filiales (SDCC, COMADI et Africbitumes). Dans le secteur de la logistique, la Samir détient à 100%, TSPP et à hauteur de 60% l’entreprise JPS. Dans le secteur du gaz, le groupe compte deux acteurs de poids du secteur : Salam Gaz (50%) et SOMAS (38%). Enfin, la Samir dispose d’un centre de formation, l’ACAFE détenu à 100% par le groupe.

Selon l’expertise diligentée par le tribunal, le patrimoine de la Samir est estimé à 21,6 MMDH. Les unités de production de Mohammedia et de Sidi Kacem représentent 15 MMDH. Les biens installés dans l’aile de raffinage, (restaurant, café, centre médical et service informatique) valent 7,7 millions de dirhams. Les titres fonciers détenus un peu partout au Maroc s’élèvent à plus de 4,8 milliards DH. A cela s’ajoutent, les moyens de transport des deux sites (Mohammedia et Sidi Kacem) estimés à 1,9 million de dirhams. Par ailleurs, le stock de la Samir vaut 800 millions de dirhams. Les centres d’estivage sont évalués à 22,3 millions de dirhams. Pour les immobilisations incorporelles, le fonds commercial de la Samir est évalué à 45 millions de dirhams.  Les actions qu’elle détient dans le capital d’autres sociétés sont estimées à 827 MDH (SDCC à 150 MDH, ACAFE à 3,5 MDH, TSPP à 60 MDH, ADM à 12 MDH, Somas à 220 MDH, Salam Gaz à 327 MDH, JPS à 12 MDH, Société hôtelière d’Ifrane à 17 MDH, AFRICBITUMES à 26 MDH). Ces estimations sont bien évidemment susceptibles de changer avec le temps en fonction des conditions du marché, ce qui signifie que tout le retard pris dans la procédure de liquidation ne peut que nuire aux intérêts des créanciers qui pourraient voir la valeur des actifs de déprécier.

Selon plusieurs observateurs, voire des membres du gouvernement, il est hors de questions que l’Etat renationalise la SAMIR. Dans ce cas, une entreprise privée marocaine peut-elle racheter, lors de la découpe, la centrale de raffinage qui est très vétuste ?

Effectivement, une renationalisation de La Samir est peu probable si le gouvernement veut conserver son équilibre budgétaire. Si l’on se met dans la configuration de la vente à la découpe, il est clair que la centrale de raffinage suscite l’intérêt des investisseurs car malgré l’arrêt de production, elle avait fait l’objet d’entretien et de maintenance pour éviter sa dégradation. La raffinerie présente donc un état correct. Dans la perspective de la vente de la raffinerie aux enchères, le repreneur tout désigné pourrait être le Groupe Akwa, de la famille d’Aziz Akhanouch, ministre de l’Agriculture. Il peut aussi racheter la part détenue par la raffinerie (50%) dans le capital de Salam Gaz, que le distributeur marocain contrôle déjà à hauteur de 20%. L’intérêt pour lui, en reprenant cette activité, est que ça lui permettrait de gagner la marge de raffinage en plus de celle de l’intermédiation, sans oublier les économies d’échelle grâce à la récupération des infrastructures de stockage et la reprise du réseau de distribution. L’intérêt pour Akhanouch sera également de redorer son blason sur le front social, après la campagne de boycott, en se présentant comme le sauveur.

D’après certaines sources, de nombreux actifs comme le port, les infrastructures de stockage ou encore les gazoducs, sont très convoités par des traders et des pétroliers. Qu’en pensez-vous ?

Indéniablement, la raffinerie  reste l’actif le plus convoité. Elle intéresse plusieurs compagnies d’envergure comme les traders BB Energy et Glencore. Le pétrolier espagnol Cepsa et le marocain Afriquia convoitent de leur côté les installations de stockage. L’intérêt des traders et des pétroliers existe, et si l’on s’inscrit dans la vente à la découpe, il y aura plus de chance que les transactions aboutissent. Chaque repreneur devra déterminer le périmètre de son offre. La décision sera prise au cas par cas, en comparant toutes les offres. Ceci dit, pour faciliter les transactions, il faudrait désintéresser les créanciers privilégiés. Par exemple, dans le cas du terrain sur lequel est implantée la raffinerie, il est hypothéqué au profit de la Banque Populaire, comme garantie d’un crédit. Il faut que le syndic arrive à désintéresser la banque créancière. Pour en tirer le maximum de chaque actif d’un patrimoine étendu et diversifié, il faudrait de la transparence et faire jouer la concurrence via des appels d’offre. Bref, je pense que dans l’hypothèse où cet intérêt se confirmerait, il pourrait déboucher sur un scénario qui sera intéressant à creuser, celui consistant à mettre tous les distributeurs en pool pour maîtriser l’ensemble du marché local, tout en raffinant une partie des besoins du pays sur place.

Quelles sont les conséquences de la liquidation des actifs de la SAMIR sur l’économie nationale ?

La liquidation impactera aussi bien l’économie locale que nationale. Sur le plan local, rappelons que l’économie de Mohammedia dépend de 20 à 25% de La Samir. Ainsi, la région de Mohammedia souffrira fortement si l’arrêt de la raffinerie s’avère définitif. La fermeture de ce poumon économique va mettre au chômage 1.000 de ses salariés et 5.000 chez les sous-traitants permanents. Sachant qu’en moyenne, un employé devrait faire vivre 3 ou 4 personnes, l’impact social sera conséquent. Pour l’instant, l’effet est amorti, car les salariés continuent toujours à recevoir leurs salaires, les 200 entreprises qui travaillaient avec la Samir ont déjà commencé à licencier. Plusieurs de ces entreprises suffoquent financièrement à cause de la fermeture de la Samir en raison des non recouvertes, ce qui risque de les pousser à mettre la clé sous le paillasson. De même, en raison de l’arrêt de la production, depuis 2015, l’activité du port de la ville a baissé de près de 70%. Par ailleurs, la plus grande majorité des employés sont propriétaires de leurs logements dans la ville, si jamais l’entreprise ferme on assistera à un grand mouvement de vente puisque la plupart de ces gens ne sont pas originaires de la ville». Les risques d’une crise immobilière sont très significatifs.

Sur le plan national, les banquiers, détenant à eux seuls de 8 à 10 MMDH, ne pourront pas récupérer toutes leurs créances; il vont être impactés négativement, pas au point de s’écrouler quand même, mais leur liquidité en subira un coup. En sus, un savoir-faire sera également perdu, celui du métier du raffinage et tous les métiers connexes, que le Maroc a mis du temps à développer. Enfin, il y aura le risque d’apprivoisement stratégique. Ainsi, tant que les conditions sont favorables (routes  et ports opérationnels, climat de paix et de sécurité), le problème ne se pose pas, la marchandise arrive à bon port. Néanmoins, en cas de crise géopolitique, perturbation des transports, le risque de rupture se fera sentir. Dans le récent rapport de l’AIA, l’agence a pointé du doigt les répercussions de la fermeture de La Samir sur la sécurité de l’approvisionnement en pétrole, car cela exposera le Maroc aux aléas de la chaîne d’approvisionnement mondiale. La non exploitation des installations de stockage et le non respect des distributeurs des obligations d stocks stratégiques de sécurité, rend le Maroc vulnérable face aux risques de dépréciation des niveaux du stock, qui restent inférieurs aux seuils autorisés, et également face à sa dépendance du marché international (plus de 90% de nos besoins en produits pétroliers sont importés).

Quels sont les créanciers qui peuvent espérer être remboursés après la liquidation des actifs ?

Dans l’hypothèse la plus plausible, celle de liquidation par lots, le syndic va collecter le produit de chaque vente et indemniser les créanciers  suivant leur ordre de priorité (super privilégiés, privilégiés, chirographaires). Dans les 43 MMDH de dette, les banques marocaines détiennent 8,5 MMDH, les banques internationales 3,3 MMDH, les fournisseurs 9 MMDH, les obligataires 800 MDH, et l’Etat, via l’administration des douanes notamment, 14 MMDH. Vu que la vente ne permettra même pas de couvrir la moitié des créances, l’ordre de priorité sera primordial pour que ce beau monde espère récupérer quelque chose. L’Etat, ayant le statut de super privilégié aura la priorité, notamment via la douane et la Banque populaire. Ils seront naturellement servis les premiers. Les autres banques seront privilégiées, donc servies juste après la Douane et la BCP. Quant aux autres, ils se disputeront le reste. Par exemple, le groupe Carlyle (4,5 à 5 MMDH) ou l’International Islamic Trade Finance Corporation ITFC (1,7 MMDH) ne disposent d’aucun privilège, les fournisseurs également devront donc faire la queue, et surtout espérer que la vente soit fructueuse afin qu’il leur reste un montant consistant. Mais faut-il encore que leurs créances soient admises. Quant aux actionnaires de la Samir, les petits porteurs, ils sont chirographaires, ne disposant d’aucune priorité. Ils ne pourront espérer récupérer leurs mises que si par miracle la vente a rapporté un montant exceptionnel, ce qui est loin d’être le cas. Avec la dette que traîne la société, les 900 salariés, qui deviendraient automatiquement des créanciers après la liquidation, ne toucheraient probablement pas plus du quart de leur dû, dans le meilleur des cas.

Finalement, Mohammed Al-Amoudi ne cherchait-il pas tout au début à sortir simplement de ce dossier et focaliser sur son recours contre l’Etat marocain auprès du tribunal d’arbitrage CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements) ?

Effectivement, les agissements d’Al-Amoudi penchent dans ce sens-là. Ainsi, depuis le début, en 2015, il a introduit un recours auprès du Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une sorte de stratagème lui permettant de suspendre toutes les procédures du recouvrement. Il prétend que l’Etat marocain a violé la convention de départ, notamment lorsque le gouvernement a ouvert les importations aux distributeurs de produits pétroliers. Pourtant, le raffineur avait bénéficié après la privatisation d’un délai de grâce de 4 années, prorogé de 2 ans.

Depuis le début Al-Amoudi manœuvrait, faisait traîner les choses, afin de faire chanter le gouvernement marocain, pour qu’il lui accorde de nouvelles concessions. AL-Amoudi refuse non seulement d’honorer ses engagements mais exige l’abandon d’une partie de ses dettes et le rééchelonnement du reste. Il n’a jamais respecté ses engagements d’investissement et de recapitalisation et n’a fait que profiter des crédits bancaires marocains aussi bien lors de l’achat que pendant l’exploitation, sans parler des crédits de tarifs douaniers et de TC concédés par l’Etat et les privilèges de protection dont il a bénéficié depuis le lancement de son activité. Depuis le début il a profité de la couverture des relations privilégiées entre le Maroc et l’Arabie Saoudite, ce qui lui a permis d’agir en toute impunité, croyant que ses entrées lui permettront de s’en sortir. Aujourd’hui, la donne a changé, notamment au niveau des relations avec l’Arabie Saoudite. En ce sens, les autorités marocaines ne veulent plus donner de cadeaux, et Al-Amoudi l’a bien compris quand ses appels à l’intervention royale n’ont pas été entendus. La seule porte de sortie lui restant est l’arbitrage du CIRDI où il a réclamé récemment 1,5 milliard de dollars, soit 14 milliards de dirhams au Maroc. Affaire à suivre…

Dossier sur le naufrage de La Samir à lire dans votre magazine Challenge en vente dans tous les points de presse.

 

 

 
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