Portrait

Hommage à Miloud Chaabi

Il s’est éteint le 16 avril dernier, mais laisse une mémoire vivace dans l’esprit de ceux qu’il a côtoyés. Retour sur le parcours d’exception d’un businessman que rien ne destinait à son fabuleux destin. Par Noréddine El Abbassi


Il fut le premier et le dernier à partir. Feu Miloud Chaabi n’est plus, mais son «legacy» est bien présent. Il fut le premier de toute une génération de «self made men» au milieu d’une élite, véritable «noblesse de robe», au lendemain de l’indépendance, au milieu de laquelle il n’a cessé de se battre pour s’imposer.
On l’aime ou on le déteste, il ne laisse personne indifférent et sa légende est bien établie. Né en 1930, dans une modeste famille d’un douar de la région d’Essaouira, Miloud Chaabi était responsable du troupeau de sa famille, seule richesse qu’elle possédait à l’époque. Signe des temps, un loup se serait introduit pour dévorer l’une des brebis, et le jeune Miloud s’est enfui plutôt que faire face à l’ire de son père.

Avance rapide
Miloud Chaabi a 18 ans lorsqu’il fonde sa première entreprise de bâtiment. Le jeune homme est vif, comprend les arcanes de ce métier qu’il apprit, dès son arrivée dans la ville, et au sein duquel il a forgé l’ensemble de son expérience. Nous sommes en 1948, et déjà Chaabi a une carrure d’homme d’affaires. Il gravit les échelons petit à petit, fondant différentes entreprises et frayant déjà avec la classe politique en émergence.
La légende veut que dès 14 ans, Lhadj Miloud assiste aux réunions du parti de l’Indépendance, Choura oua LiIstiqlal, et côtoie les figures emblématiques de la lutte pour l’indépendance du Maroc. Lui-même nourrit déjà des ambitions politiques, qu’il ne réalise qu’en 1983, de «retour d’exil», lorsqu’il décroche un siège de député, sous les couleurs du PPS. Il est déjà riche, mais n’oublie pas d’avoir grandi dans une ambiance de «patriotisme de Papa», «old school», dont il ne se déféra jamais.

Un modèle familial traditionnel
Ses enfants, eux, qui voient le jour, au fur et à mesure, égaient sa carrière. Ils grandissent dans des quartiers populaires, comme le rappelait Feu Mohamed Chaabi, le fils qui décédera avant le père. Faouzi, lui, avait du mal à faire comprendre que son père était un homme riche, alors que dans le quartier, rien ne le distinguait de l’accoutrement de ses camarades. Omar, c’est une autre histoire, «seventh son of the seventh sun», comme il aime à citer les paroles du groupe de rock Iron Maiden. Il passe d’école en école, de classe en classe; véritable trublion de la famille, c’est lui qui s’initie aux affaires à «l’américaine». Il entreprend d’ailleurs aux USA pendant un certain temps, avant qu’un livre de coaching, «Qui a mangé mon fromage», lui ouvre les yeux sur la réalité des affaires et le sens de l’histoire. Il faut aller de l’avant, toujours être à l’avant garde de l’innovation, de manière à devenir «locomotive» plutôt que de prendre le train en marche. C’est lui que le père désignera pour appliquer les méthodes de management étasuniennes à Ynna Holding. Omar, lui explique: «on croit souvent que Miloud Chaabi n’a aucune logique dans sa démarche. Il investit dans des domaines aussi divers que la grande distribution, l’hôtellerie, l’immobilier et le BTP, sans que l’on ne comprenne sa vision. Il faut le connaître pour découvrir la cohérence de ses plans», explique-t-il, au détour d’une conversation. Lhaj Miloud lui, sait masquer ses plans et prendre ses concurrents par surprise.

Un patriarche «à l’ancienne»
La bosse du commerce, il l’a, empreinte aussi bien d’un bon sens paysan que de valeurs bourgeoises, de retenue et d’épargne, même s’il ne lésine pas sur les aumônes. Chaque Achoura, il procède au calcul de la Sadaqa, selon la plus pure tradition marocaine. Le bien qu’il fait autour de lui sauvegarde un souvenir reconnaissant, au sein de la population. Exemple s’il en faut, la légion de mendiants venus pleurer sa mort, se lamentant: «qui s’occupera de nous dorénavant». Sa tradition? Distribuer des sommes conséquentes à la sortie de la mosquée. Nul ne connait le nombre de familles qu’il entretenait. Toujours est-il que son douar natal et Essaouira, profitent de ses largesses. Il construit des écoles, un campus et des mosquées çà et là. Son action serait de semer des graines à tout va. Lorsque SM Mohammed VI est monté sur le trône, Lhaj Miloud est attentif aux programmes du Monarque pour le développement du pays. De Tanger à Essaouira, il investit 5 milliards dans la première, et 3 milliards de dirhams dans la seconde et entretient des rapports apaisés avec le pouvoir. Mais ce n’est pas pour autant qu’il rentre dans les rangs. Lhadj Miloud est un homme qu’on «ne fait pas taire» aisément. Il prend ses distances par rapport à la politique. Après l’Istiqlal, il s’est rapproché des communistes, puis développe sa propre théorie du socialisme musulman, qui le mène dans le sillage du PJD après une proximité avec «l’establishment» de l’UC, plus marquée à droite. Libéral il l’est, mais avec une sensibilité à la condition du chaâb. On le critique pour cette raison. Le PJD n’est pas en «odeur de sainteté», mais Chaabi n’en a que faire. Il ne commercialisera pas d’alcool dans sa chaîne de grande distribution, Asswak Assalam, ni dans ses hôtels, et proposera même l’interdiction de la vente d’alcool sur le territoire…

Le business d’abord
Petit retour en arrière. Après avoir débuté dans le BTP et la promotion immobilière, Miloud Chaabi prend le virage de l’industrialisation. En 1966, il ouvre sa première unité. Super Cérame est alors spécialisée dans les carreaux en céramique, avant de développer ses activités aux matériaux industriels. Une année plus tard, c’est la fondation de APCO, spécialisée dans l’hydraulique et le bâtiment. Chaabi prend le chemin de «l’exil» en 1968, l’année de son départ pour la Libye et de la fondation de Travaux du Maroc. A ce moment, Chaabi se développe à l’international. Ce sont les «années de plomb», et il exploite son coeur de métier, celui du BTP et des matériaux de construction, en Tunisie et en Egypte. Chaabi est alors l’une des figures du monde des affaires «en vue» à l’international. Véritable porte drapeau, la presse Egyptienne s’émerveille de son «talent». On lui prête une proximité avec les arcanes du pouvoir, depuis les différents «Raïs» à la famille Royale Saoudienne. Nul n’est prophète dans son pays. Lorsqu’il rentre au Maroc en 1983, plus riche que jamais, c’est pour recommencer à se battre, cette fois aussi bien sur la scène politique, qu’économique. 1993 sera l’année de son coup de maître, lorsqu’il rachète la SNEP, après lui avoir taillé des croupières pendant des années. Le marché dicte ses conditions. C’est le début de son «essor», puisqu’il a déjà lancé GCP Carton et Afrique Câbles depuis un an déjà. Dans la foulée, il lance Electra, une entreprise de fabrication de batteries. Dès 1997 il s’intéresse à l’Afrique Subsaharienne et en précurseur, s’installe en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Mali, en Mauritanie et même au Sénégal. Puis il entre dans la grande distribution en 1998, et couvre le pays, avant de s’offrir la chaîne d’hôtels Ryad Mogador. Au final, tout ce qu’il a entrepris, il l’a mené à terme. Lorsqu’il s’est éteint le 16 avril dernier en Allemagne, Lhaj Miloud Chaabi est un «emblème» de l’entrepreunariat qui disparait. Il laisse derrière lui une «légende», celle du self made man que rien ne destinait à une telle réussite, si ce n’est sa propre ambition et la baraka.

 
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