Economie

Najib Akesbi : « Il faut repenser nos choix stratégiques de développement si nous voulons être parmi les gagnants dans cette crise »

Invité à la 6ème édition des rendez-vous économiques de la CFCIM, l’économiste et professeur retraité de l’IAV, Najib Akesbi, est revenu sur la crise sanitaire, sa gestion, son impact sur l’économie marocaine et les mesures du plan de relance. Après un diagnostic sans concession de la rentrée (sanitaire, scolaire et économique), de la situation des entreprises, des mesures prises dans l’urgence pour atténuer l’effet de la crise, l’économiste a décortiqué les axes du plan de relance, les engagements pris par l’État et les efforts à consentir pour que le Maroc se tire à bon compte de cette situation pandémique. Entre critiques, pistes de réflexion et opportunités à saisir pour une réforme structurelle et structurante de la gouvernance publique, Najib Akesbi s’est montré optimiste quant aux réformes (sociales et secteur public) annoncées, à condition que celles-ci soient menées jusqu’au bout. Morceaux choisis …


Diagnostic

– “L’incertitude“ est le mot qui caractérise le mieux la situation ; personne ne voit encore le bout du tunnel dans cette crise. Cette rentrée économique est bizarre, atypique, unique en son genre. On est en permanence confrontés à des faits nouveaux. Et on est armés que par notre capacité d’analyse. L’expérience, dans cette situation, ne nous est d’aucune utilité.

– De cette incertitude découlent deux certitudes. D’abord, on est à peu près certain que la situation va continuer de s’aggraver. Toutes les institutions étatiques et statistiques se rendent compte que les prévisions qui avaient été échafaudées au début de l’été étaient trop optimistes. Et, avec cette première certitude, personne n’ose plus échafauder des scénarios nouveaux, tant qu’on n’aura pas eu idée claire de quand et comment on sortira de cette pandémie, au Maroc ou dans le monde.

– La crise de l’offre a violemment fragilisé les revenus des ménages ; ce qui a finalement converti la crise de l’offre en crise de la demande. Au Maroc, la crise a été précédée par la sécheresse dont on connaît le poids et l’impact dans la santé économique du pays.

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– Une autre circonstance aggravante est le fort arrimage du Maroc à l’Europe, avec ses clients principaux que sont l’Espagne et la France, puis l’Italie avec lesquels le Maroc réalise l’essentiel de son commerce extérieur, des transferts de MRE, des IDE et reçoit l’essentiel des touristes. Ces 4 canaux de transmission de la crise ont aggravé la situation chez nous.

– Les mesures prises en direction des entreprises (report d’échéances de crédits, rééchelonnement, abaissement des taux d’intérêts, …) et en direction des ménages (distribution d’aides directes à quelque de 5,5 millions de familles) ont permis d’atténuer la dureté de la crise. Les gouvernants se sont donc aperçus que la condition du maintien du confinement était la distribution de revenus. Après le déconfinement et nombre de décisions mal avisées, la population accepte désormais mal les décisions. On constate aujourd’hui une sorte de défiance vis-à-vis des décisions des pouvoirs publics, un ras-le-bol général ; une dimension psychologique qui n’arrange pas les choses dans la perspective de relance.

Plan de relance : 3 axes

Sur l’injection de 120 MMDH (presque 11% du PIB) dans l’économie : ce plan est une sorte de rattrapage de ce qui n’a pas été fait dans la Loi de Finances Rectificative. Le discours de Sa Majesté le Roi est venu répondre à certaines préoccupations, en montrant de nouvelles pistes d’action.

– 75 MMDH sur les 120 MMDH sont destinés aux crédits bancaires, garantis par la CCG, afin d’aider et de soutenir les entreprises (crédits) ; les banques, quant à elles, prêtent à un taux d’intérêt de 3,5%.

1ère observation : cette expérience est non concluante car la proportion d’entreprises servies est en deçà des attentes. En outre, les chefs d’entreprises se plaignent des conditions de crédit. À 3,5%, le taux d’intérêt reste encore trop élevé, avec des banques qui tiennent à conserver au moins 2% de marge malgré la garantie de l’État.
Les crédits étant garantis par l’État, la prime de risque contenue dans la marge d’intermédiation devrait en principe être réduite à sa plus simple expression. Et donc, avec un taux d’intérêt directeur de 1,5%, le taux d’intérêt bancaire devrait être tout au plus à 2,5% et non 3,5%. On a l’impression d’être dans une relation entre l’État et les banques où l’État s’engage concrètement à faire des choses, et de l’autre côté les banques ne s’engagent pratiquement à rien. Les banques restent dans des généralités mais ne s’engagent pas sur du concret.

2ème observation : malgré l’importance de la micro-entreprise, de la TPE, de la PME, on n’a pas l’impression d’avoir des formules de crédit qui correspondent vraiment aux besoins de la micro-entreprise et à cette typologie d’entreprises. On aurait espéré voir les entreprises de micro-crédit plus intégrées au plan et jouer un rôle plus important ; mais ce n’est pas le cas.

3ème observation : agir sur les crédits, c’est agir au niveau des entreprises et donc de l’offre. On estime donc que la solution passe par l’offre. Certes, il y a un problème d’offre, mais on fait également face à un problème de la demande. Le problème des entreprises réside dans les carnets de commande qui sont vides. Les crédits peuvent servir à régler des problèmes ponctuels, mais c’est la demande qui doit faire redémarrer la machine.

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– 45 MMDH (restants) sont destinés à alimenter un fonds d’investissements stratégiques, soit à travers des opérations directes, soit à travers des prises de participations dans des secteurs clés pour sauver des entreprises. Si cette mesure est bien conduite, elle peut avoir des effets positifs. Mais il faut pour cela bien ficeler le financement de ce fonds. 15 MMDH sont déjà programmés dans la Loi de Finances Rectificative.

-Le Maroc tient là une occasion rare et précieuse de faire d’une pierre plusieurs coups. Le pays pourrait procéder à une conversion de la dette intérieure (80% de la dette publique) en investissement. Cela correspond à l’esprit du fonds d’investissements public.

-Le service de la dette publique avoisine 100 MMDH chaque année dont 70 à 75 MMDH pour la dette intérieure. L’essentiel de la dette intérieure étant détenu par les banques, compagnies d’assurance, la CDG, etc., une partie de ce service de la dette peut être reversée dans ce fonds stratégique. Ce serait une expérience nouvelle de partenariat entre l’État et le secteur privé, à travers ces créanciers de l’État.

– 1er cas d’entreprise à sauver, la SAMIR où l’État est déjà le principal créancier. Le fonds d’investissements pourrait prendre le contrôle de cette entreprise, la faire redémarrer pour permettre au pays de retrouver cet outil de production, mais aussi une souveraineté énergétique.

Sur la généralisation de la couverture médicale dans la perspective de la généralisation de la sécurité sociale : si cette réforme est réalisée, telle qu’annoncée, on pourra dire qu’on a réalisé une véritable réforme de règne, structurelle et structurante, décisive vers ce qu’on pourrait appeler un « État social », avec un niveau de protection sociale acceptable.

-Le calendrier prévoit, dès janvier 2021, une généralisation de la couverture médicale (AMO) et de l’allocation familiale. Pour être engagé en janvier 2021, cette réforme devrait figurer avec leurs textes d’application, leurs moyens de financement dans le projet de loi de finances 2021 qui arrivera dans quelques semaines. Nous attendons de voir ; l’intention est tout de même ambitieuse.

-Entre 2023 et 2025, il est également prévu la généralisation de la retraite et de l’indemnité de perte d’emploi à la population active. Ce sont des réformes fondamentales qui, si elles sont réalisées, constitueraient un grand pas.

-Pour la réforme de la retraite, le Maroc devra choisir entre un système par capitalisation ou par répartition, et décider de qui prendra la part la plus importante de la cotisation. Il restera à trouver des ressources financières suffisantes, pérennes et durable pour pouvoir financer cette retraite. En Europe, le financement est passé par l’institution d’un impôt progressif sur le revenu, les grandes fortunes et les successions.

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– Sur la Réforme du secteur public : l’idée d’une agence nationale qui s’occupe de la gestion stratégique des participations de l’état est intéressante. Celle-ci devrait avoir une vue d’ensemble sur le portefeuille de l’État et faire jouer les synergies entre les différentes entreprises publiques.

-Mais cette réforme bute sur le système politique. C’est l’État qu’il faut donc réformer, dans ses structures, sa gouvernance globale. Il serait illusoire de croire en une réforme du secteur public sans une réforme globale de l’État.

-Si on veut rationaliser et réformer le secteur public, le principe de reddition des comptes doit être mis au cœur de l’action. On doit modifier les règles fondamentales qui régissent la gouvernance de ces entreprises publiques.

– La crise comporte des opportunités : le Maroc peut-il faire partie des gagnants de cette crise ? C’est un des enjeux majeurs qui se posent au Maroc aujourd’hui et demain.

– On ne peut faire l’économie d’une remise en question des choix majeurs qui ont été faits depuis 50 ans dans le cadre des réformes et du modèle de développement. Ces choix n’ont pas donné les résultats escomptés. Donc au delà de la relance, il s’agit de repenser nos choix stratégiques de développement si nous voulons réellement surmonter cette mauvaise passe, et surtout être parmi ceux qui pourraient y gagner dans cette crise.

 
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