Interview

Immobilier, BTP, matériaux de construction… : le plan de sortie de crise de Nouzha Bouchareb, ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme et de l’Habitat

La crise sanitaire du Coronavirus a coûté cher au secteur de l’immobilier national. Ce dernier, figure parmi les activités les plus impactées. Cet impact est à la fois économique et social avec des conséquences non seulement sur les transactions, sur l’acte de bâtir, les chantiers… mais aussi sur l’ensemble de l’écosystème (matériaux de construction, architectes, bureaux d’études, notaires, ingénieurs topographes, entreprises de constructions…). Comment relancer toute cette machine et sortir de la crise. La recette de Nouzha Bouchareb. 


Challenge : le secteur de l’immobilier figure parmi les activités les plus impactées, avec quasiment l’arrêt de tous les chantiers. A combien estimez-vous le manque à gagner pour ce secteur ?

Nouzha Bouchareb : Le secteur immobilier est une activité qui exerce un fort potentiel d’entrainement sur toute la chaîne de production, ainsi que sur les services y afférents ce qui explique sa contribution dans l’économie nationale à hauteur de 6,1 % dans le PIB national et un nombre d’emplois de plus de 1 million de personnes. Toutefois, cette crise sanitaire a impacté directement le secteur, par un arrêt quasi total des chantiers en cours de construction, et notamment au niveau des chantiers prioritaires de ce ministère, à savoir ceux afférents à la lutte contre l’habitat insalubre qui ont observé un ralentissement des activités de tirage au sort, de démolitions, de travaux, estimé à 80% en moyenne. La crise sanitaire a aussi eu un impact direct sur les transactions immobilières, dû à plusieurs facteurs, notamment la renonciation ou l’annulation des contrats de vente en raison des préoccupations des clients dont les priorités ont changé suite au Covid-19. Une estimation des opérateurs signale une baisse des achats qui pourrait atteindre 50%.

D’autres secteurs ont également été touchés de plein fouet induisant un quasi-arrêt des activités des architectes, bureaux d’études, ingénieurs topographes, des entreprises de constructions, une baisse de l’activité du secteur des industries des matériaux de construction à hauteur de 70 %. Par ailleurs, je tiens à préciser que les impacts évoqués plus haut sont des effets constatés directement suite à l’arrêt brusque de l’activité, toutefois l’impact réel du secteur ne se ressentira et ne pourra être véritablement évalué qu’après une période de réajustement entre les capacités de la demande et l’écoulement du stock actuel de l’offre.

Challenge : concrètement, comment comptez-vous le relancer ?

N.B : Pour éviter une crise entraînant la disparition de la plupart des structures, il importe de mettre en place un dispositif exceptionnel de redressement du marché de l’offre et de la demande qui soutient d’une part les entreprises, et d’autre part la demande des ménages. De ce fait, un plan d’urgence de notre département est établi sur la base du maintien d’un volume de ventes significatif, non seulement pour soutenir le secteur économique et ceux qui en dépendent en amont et en aval, et là j’aimerai souligner les efforts consentis en direction des travailleurs dans l’informel et notamment dans notre secteur, qui ont pu bénéficier d’une aide forfaitaire comme soutien de la part de l’Etat pendant cette période d’arrêt de travail, mais aussi pour limiter l’attentisme induit en période de crise et les spéculations à la baisse des prix qui l’accompagnent et ce, par le renforcement de la capacité d’achat des ménages pour recréer le dynamisme du marché, et régénérer sa capacité d’entrainement sur l’offre et donc sur l’investissement. 

Aussi, cette conjoncture inédite nécessite de redonner confiance aux investisseurs et de leur créer un climat favorable à la production, à cet égard des mesures fiscales, bancaires et aussi d’ordre urbanistique et administratif sont prévus, notamment par l’accélération des circuits administratifs en vue de faciliter toutes les démarches (autorisations, permis d’habiter, réceptions…) et ce, en généralisant la dématérialisation de l’ensemble des circuits administratifs et aussi ceux en relation directe avec le citoyen.

D’autres aspects seront également développés, ayant trait à la mise en place de réponses concrètes via une nouvelle vision permettant de mettre en exergue des programmes nouveaux, visant essentiellement l’amélioration du cadre de vie des ménages et un changement de processus quant aux actions déjà engagées. Ces actions permettront d’assurer une équité territoriale à travers une nouvelle politique de l’aménagement du territoire visant plus de solidarité et de compétitivité, une refonte du système de planification urbaine, notamment en ce qui concerne la maîtrise d’élaboration des documents d’urbanisme, les délais de procédures,… 

J’aimerai souligner que cette phase concernera un volet très important relatif au milieu rural, ainsi que la mise en place d’un nouveau Programme National de Développement Intégré des Centres Emergents en tant que relais important aux villes et véritable levier économique et social du futur.Tous ces efforts convergent vers la régénération de la dynamique dans sa globalité, mais aussi vers l’adhésion des entreprises et notamment les PME et TPE, en les aidant à investir dans la construction à travers un mode de conventionnement équitable et efficient.

Challenge : l’arrêt des chantiers a eu également un effet sismique sur l’ensemble de l’écosystème, notamment les industries de matériaux de construction, l’ingénierie ou encore certaines professions de l’acte de bâtir, comme les architectes. C’est quoi la solution ?

N.B :Je tiens à rappeler, que notre département a été parmi les premiers ayant mis en place depuis le début de la crise sanitaire, un certain nombre de mesures permettant de faire face à la situation pandémique et d’atténuer ses effets sur le secteur immobilier. Dans ce sens un certain nombre de mesures (18) ont été appliquées, dans l’objectif d’assurer la vigilance sanitaire pendant cette période et de garantir la pérennisation de son activité, grâce à la mise en place d’un Plan de gouvernance et de gestion permettant de suivre et de réajuster la situation au fur et à mesure de son évolution. Les possibilités du travail à distance et de la dématérialisation dans lesquelles nous nous sommes entièrement engagés, ont aidé le secteur à maintenir un souffle d’activité pendant cette période.

A cet égard, un élan de solidarité a été fortement ressenti pendant cette crise, à travers une mobilisation unanime de tous nos partenaires, pour le maintien des emplois actuellement en poste dans les conditions requises pour cette conjoncture. Aussi, des mesures importantes ont été entreprises par le Gouvernement et qui ont impacté directement notre secteur, notamment pour les entreprises et les professions libérales qui ont été touchées de plein fouet par cette crise, et qui sans elles, l’activité ne pourra pas continuer, telle que la Suspension du paiement des charges sociales, le Report du dépôt des déclarations fiscales,…

J’aimerai surtout évoquer l’extension du Fonds Damane Oxygène aux entreprises de promotion immobilière, et d’autres produits tels que le produit Damane relance, qui leur permettront de les soulager, notamment en cette période de baisse des ventes et d’assèchement de leur trésorerie. Sur la question des salariés en arrêt de travail, et pour faire face à la situation de difficulté des entreprises, l’Etat a contribué au soutien des employés en déployant une aide forfaitaire aux entreprises inscrites à la CNSS et ayant accusé des difficultés de paiement. Il est important de noter, que ce département a procédé au déblocage des subventions permettant à nos opérateurs de continuer leurs activités et notamment, celles relatives à la lutte contre l’habitat insalubre et celles en relation avec la mise à niveau urbaine. Nos réunions pour cet aspect sont tenues d’une façon régulière pour faire le point sur la situation des déblocages et de s’assurer de la bonne application de cette mesure, afin d’accélérer les paiements des entreprises.

En effet, et à ce jour, sur les 9107 demandes d’indemnisation des salariés déposées tous secteurs confondus, le ministère de l’Aménagement du Territoire National, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la Ville a statué sur 159 requêtes, ce qui représente 2% de l’ensemble des aides globales octroyées par l’Etat. Ces demandes couvrent 30% de la main d’œuvre du secteur de la promotion immobilière, des architectes et des agents immobiliers. Ceci, est le résultat de l’effort de mobilisation et de l’adhésion des professionnels du secteur à l’élan de solidarité nationale, conformément aux Hautes Orientations Royales. 

Challenge : pensez-vous que la situation va se débloquer avec le déconfinement ?

N.B : Nous sommes conscients que cette crise aura des répercussions directes sur les deux composantes du marché immobilier : à savoir l’offre et la demande. Ces effets sont évidemment démontrés, entre autres, par le taux des transactions qui a régressé de près de 30% ce dernier mois, mais étalé dans le temps, et après une période d’attente, un effet d’adaptation du marché sera forcément opéré dans le sens d’une liquidation du parc déjà construit en premier lieu, avant d’enregistrer de nouvelles mises en chantier pour une reprise vers un rythme normal du secteur.

Toutefois, cette reprise requiert de disposer d’une ligne directrice et d’une vision claire du secteur pour les années à venir. Dans ce sens, le travail a déjà été entamé avec nos partenaires publics et privés :
des réunions sont tenues d’une manière régulière pour déterminer les actions à entreprendre pour la mise en place d’un nouveau modèle de logement abordable, qui sera la clé de voute de notre programme d’appui futur.

Challenge : où en êtes-vous dans la préparation du plan de relance des secteurs qui sont sous votre tutelle ?

N.B : Comme je l’ai évoqué dans la précédente question, nos travaux sont bien avancés avec nos partenaires, qui ont tous contribué par des propositions de mesures de relance d’ordre fiscal, bancaire et aussi réglementaire. Ces plans de relance ont été consolidés et discutés avec tous les concernés. Chaque mesure est actuellement en étude avec les départements en charge de l’aspect proposé, à savoir le MEFRA, le GPBM, l’ANCFCC,…

Le GAO en tant qu’opérateur public et vu l’importance et le rôle que les entreprises publiques doivent jouer durant cette période de crise dans l’économie nationale, un certain nombre de mesures ont été entreprises à savoir, l’accélération des déblocages pour les programmes qu’il réalise visant essentiellement l’accélération du paiement des prestataires. Cette démarche a aidé au maintien de quelques chantiers stratégiques, ainsi que la contribution à la sauvegarde de l’écosystème du secteur. D’autres actions ont été entreprises, notamment le déstockage des produits finis en adoptant une nouvelle démarche de commercialisation plus adaptée au contexte actuel. 

Challenge : quels en sont les grands axes ?

N.B : Les mesures mises en œuvre pour l’opérationnalité des actions se rapportant au secteur depuis plusieurs décennies, ont permis de les porter vers ceux les plus productifs du pays. Toutefois, il est actuellement temps de revoir les principes d’opérationnalité pour s’inscrire dans la vision de la régionalisation et la déconcentration empruntée par notre pays et de renforcement des capacités des ménages pour une économie équitable.

Pour l’aspect se rapportant à l’accès au logement et au vu de cette conjoncture inédite, il est nécessaire de redonner confiance aux investisseurs et de leur créer un climat favorable à la production. A cet égard et en vue de renforcer l’investissement dans ce créneau, nous nous sommes engagés dans le processus de modernisation de tout l’arsenal se rapportant à la planification et aux documents d’urbanisme permettant d’ouvrir de nouvelles possibilités pour une production réfléchie et adéquate au développement urbain actuel. Cette démarche est accompagnée par la fluidification des circuits administratifs, en vue de faciliter toutes les démarches d’autorisations nécessaires à la production. Le secteur locatif est aussi concerné par cette réforme, car il est certain que ce créneau constituera une alternative importante à la propriété, surtout en cette période de difficultés financières des ménages.

Dans ce contexte, les principales actions du plan de relance de ce département, appellent à un développement harmonieux et équilibré des territoires, améliorant le cadre de vie de la population en particulier, celles du milieu rural, les conditions d’habitat et d’équipement et mettant en place une stratégie globale de réhabilitation et de sauvegarde du patrimoine historique pour une meilleure inclusion sociale et lutte contre la pauvreté. Pour cela, des leviers sont à actionner en concert avec les départements concernés.

Pour nos programmes prioritaires, et à court terme, un nouveau processus d’intervention sera mis en place visant l’amélioration des bases de conventionnement et de gouvernance des programmes : ce nouveau processus permettra une meilleure gestion des ressources de l’Etat en orientant les subventions vers les projets prioritaires et à grand impact sur la population.

Challenge : l’un des grands défis sera certainement comment relancer la demande, susciter l’achat quand on sait que les ménages sont très touchés. Comment comptez-vous vous y prendre ?

N.B : J’aimerai ajouter à ce que j’ai évoqué plus haut, qu’une série de mesures sont discutées actuellement avec nos partenaires publics et privés et qui permettront de fluidifier l’opération de commercialisation en renforçant les capacités d’achat des ménages. Cette démarche ne peut se concrétiser qu’à travers les efforts de chacun, notamment les établissements bancaires qui sont appelés à s’adapter à la conjoncture sachant que les banques ont toujours soutenu le secteur dans les diverses conjonctures. Les prix seront certainement revus à la baisse pour correspondre aux capacités des demandeurs selon les territoires. 

Par ailleurs, les ménages seront moins précipités sur l’acquisition et de plus en plus exigeants sur la qualité, la situation du projet, etc …
ce qui changera positivement l’orientation du marché vers davantage de qualité.

 
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