Portrait

Joueur de football, manager formé à Wall Street

Il aurait pu suivre une carrière de joueur de soccer professionnel aux USA, mais a fait le choix de la finance. Ce tangérois de naissance, a eu la chance de poursuivre ses études dans le système américain, et de faire carrière dans la plus mythique place des affaires étasuniennes, avant de revenir au Maroc. Par Noréddine El Abbassi


Nul n’est prophète dans son pays. Ce fils d’enseignant a choisi un chemin différent du «métier d’intellectuel» auquel son éducation et son background familial le prédestinent. La banque d’affaires plutôt que l’enseignement, les USA plutôt que le Maroc. Son «chemin de vie», il le doit aux sacrifices de son père, mais aussi à la chance de naître dans un foyer «visionnaire», où l’on anticipe sur les développements à venir.
Adil Chikhi est né en 1974, à Tanger. Benjamin des cinq enfants d’un enseignant de la langue arabe, il voit le jour dans une famille «classique». Sa mère est femme au foyer, et comme beaucoup d’enfants d’enseignants, c’est un bon élève à l’école. «Mon père nous diffusait des messages subliminaux. Au lieu d’allumer la TV, il laissait un livre sur la table, un journal ouvert sur un article qui pourrait nous intéresser ou encore nous entraînait dans des discussions intellectuelles. C’est peut-être de par son métier, mais il était très «pédagogue» et pas du tout directif lorsque nous étions enfants», confie-t-il. Mince avec une courte barbe, il garde des traces de sa jeunesse d’athlète de haut niveau.
A la maison, si on est intellectuel, on est également sportif, et Adil se passionne pour le football. Mais il bénéficie d’une grande chance, qu’il attribue à «l’intelligence» de son père, capable d’anticiper sur le développement de l’enseignement public au lendemain de l’arabisation. Adil sera scolarisé à l’école américaine, dans une réelle mixité sociale et culturelle: «c’était totalement différent des écoles classiques. Nous avions des camarades allemands, indiens ou juifs et venions de différents horizons, depuis des familles modestes à de grandes fortunes, sans qu’on ne sente de différence au sein de l’école. En classe c’était également différent, puisque pendant un cours de maths, le professeur (indien de nationalite et hindou de religion, nous enseignait autant des concepts philosophiques de la vie, les applications des sciences à notre quotidien, à la résolution de problèmes que faire des additions classiques», explique-t-il. Dans son récit, on sent que cette époque est bénie, puisque chaque journée se ressemble, et se termine par des activités extra-curiculaires. On lit Shakespeare en vieil anglais, on joue des pièces de théâtre et on forme son corps par le sport.

Des études aux USA
Nous sommes en 1993 lorsque Adil a décroché son diplôme de fin d’études. Elève brillant, il obtient une bourse académique pour poursuivre son cursus aux Etats-Unis. «Ma scolarité était prise en charge à 95% par l’Université. Disons-le clairement, sans cela, et malgré les sacrifices de mes parents, de mes frères et soeurs, je n’aurais pas pu poursuivre aux USA,» admet-il, reconnaissant. Lorsqu’il se révèle, ses manières restent celles d’un tangérois éduqué «à l’ancienne», un style de Marocain que l’on croyait disparu, tant par les manières simples que par l’honnêteté de son exposé. Adil atterrit donc dans le Minnesota, dans le Macalester College. Ce nom est familier pour les Marocains pour une bonne raison: «j’ai passé quelques mois avant de l’apprendre, mais l’université de Minnesota a un programme de partenariat avec l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II de Rabat . De ce fait, il y a une communauté marocaine, très implantée dans la région, avec des activités sociales,» révèle-t-il.
Même si Adil a obtenu une bourse «d’excellence académique», il brille également comme athlète. Prémonitoire cette carrière, puisqu’à la fin de ses études, on lui proposera d’entrer dans une équipe de football, comme joueur professionnel. «Le plus important pour moi était de briller en classe et non de jouer. Mes parents comptaient sur moi, et les Américains m’avaient fait confiance. A aucun moment, il n’était stipulé que je doive obtenir des notes brillantes pour garder ma bourse, mais cela ne m’empêchait pas pour autant de me donner entièrement à mes études», explique-t-il. Chaque année, pendant les vacances d’été, Adil rentre au Maroc pour passer du temps avec sa famille et préparer la saison sportive. Mais lorsqu’arrive la dernière année, il doit faire face à la réalité: «pendant les études, tout le monde avait fait des stages en entreprise. Moi ce n’était pas le cas. Donc arrivé en dernière année, j’ai comblé le retard avec deux stages, l’un dans l’édition, le second dans une filiale de la banque d’affaires Morgan Stanley», relate-t-il. Il prend le virus de la finance et à la sortie de son école, fait ses premiers pas à Wall Street. L’année? 1997, Adil commence à Smith Barney Inc., une filiale de Travelers Group. Mais en quelques années, son entreprise passe par plusieurs fusions jusqu’à ce que le groupe devienne Schroder Salomon Smith Barney qui sera rebaptisé Citigroup.

Une carrière dans la finance
Travailler en banque d’affaires est un apprentissage en soi. Dès son entrée dans la finance, Adil multiplie les heures, sans compter son temps: «il nous arrivait de travailler toute la nuit. A une heure du matin, il y avait autant d’employés, que si nous étions en pleine après-midi, un jour de semaine,» se remémore-t-il. Mais pendant ces années passées dans la finance, il “vivra” les différentes crises que connaît le secteur, et le monde à cette période (crise asiatique de 1997, crise Russe de 1998, crise des dot-coms en 2000-2001, crise des subprimes en 2008). «J’étais toujours en charge de marchés émergents qui sont toujours les plus volatils. Lorsqu’on est banquier en phase de croissance, tout va bien, car les affaires viennent à vous. Mais lorsqu’on travaille en période de crise, c’est encore plus formateur car il faut aller chercher soi-même du business dans un contexte déjà difficile », confie-t-il. Dans son récit, il passe à un anglais fortement teinté d’accent New-Yorkais, un vestige de ses années dans la «Big Apple». Mais son métier va bientôt l’ouvrir davantage sur l’International. En 1999, Adil sera chargé des marchés émergents à Londres. Depuis la City, il gère le développement des affaires du groupe. L’année suivante, il a le choix entre Tokyo, Hong-Kong, New-York et Sydney. Il fait alors le choix de «sortir de sa zone de confort» et s’envole pour le Japon.
«J’ai énormément appris en Asie. Ils ont réellement une autre manière de faire des affaires dans ces pays,» analyse-t-il. Au moment du 11 septembre, Adil est de retour à Londres et apprend la destruction de l’immeuble, dans lequel il travaillait: «j’étais au téléphone avec ma secrétaire de l’époque. Elle croyait qu’il y avait des confettis dans la rue, avant que le deuxième avion ne percute la Tour. Mon immeuble était le 7 World Trade Center, qui est tombé ensuite, mais qui n’a pas été percuté», se remémore-t-il. En 2003, Adil reste à Londres et rejoint Afrinvest, en charge de développer les marchés émergents en Afrique subsaharienne. Il passe d’ailleurs la moitié de son temps dans ces contrées dévoile-t-il. Puis arrive 2006, et Adil rejoint les rangs de BNP Paribas. Là encore, c’est de «Corporate Finance» qu’il s’occupe, il gère également le Moyen Orient (la région MENA). Deux années plus tard, il s’expatrie au Bahrein, pour mettre en place un fonds d’investissements de grandes familles du Moyen Orient, qui veulent investir dans la région. Là encore, son expertise acquise tout au long de sa carrière est un atout pour lui. Lorsqu’arrive 2011, il estime que le temps est venu de rentrer au Maroc. Il commence comme Directeur de développement à l’Agence Marocaine de Développement des Investissements. «J’ai eu affaire directement aux ministres Ahmed Reda Chami, Abdelkader Amara et My Hafid Elalamy, consécutivement. Ce qui n’a jamais changé, c’est la culture du résultat, comme dans la banque d’affaires, notamment avec My Hafid Elalamy», précise-t-il, sans se départir d’un sourire franc. Au bout de l’expérience, il sera nommé DG par intérim de l’AMDI. L’année 2013 marquera une autre belle étape dans la vie d’Adil, puisqu’il se marie. La famille sera au complet en 2015, lorsque, hasard du calendrier, cette année voit la naissance de sa fille, mais également de son début à la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement. «C’est réellement un message fort. La BERD a installé le Directeur Corporate Regional au Maroc, et qui pilote les activités industrielles, commerciales et d’agribusiness dans la région du sud-est de la Méditerranée, depuis Casablanca. Cela donne confiance,» conclut-il. Depuis, Adil Chikhi qui se réjouit de son retour «réussi» dans son pays, peut enfin profiter de la proximité de sa famille. Et à raison.

Bio Express

1974: naissance à Tanger
1993: diplôme de fin d’études de l’école américaine de Tanger
1997: Master Macalester College en économie, mathématiques et espagnol
débuts chez City Group à Wall Street
2003 : rejoint Afri Invest à Londres
2006 : rejoint BNP Paribas à Londres
2008: fonde un Fonds d’Investissement au Bahreïn
2011: directeur développement de l’AMDI
2015: directeur régional corporate de la BERD

 
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