Sport

Kubrick, Beckett, Orwell et le foot

Les tifos sont de plus en plus créatifs ; ils font référence à des œuvres universelles et traduisent des aspirations autour de valeurs. 


Les supporters des deux grands clubs casablancais rivalisent d’ingéniosité et ce, sur deux plans : les chansons et les tifos. Le dernier, celui de la chambre 101 a fait le tour du monde. Orwell et son 1984 n’étaient pas réellement programmés pour meubler la mi-temps d’une rencontre sportive. Auparavant, nous avons eu droit à «En attendant Godot», à Stanley Kubrick, au film «Casablanca». La chanson «Dalmouni» est un tube repris dans tous les stades arabes. Cela enterre définitivement l’image de supporters incultes, «forcément puisqu’ils aiment le foot et peu engagés civiquement».

Un phénomène mondial

Il n’y a pas qu’au Maroc où les stades se transforment en Agora, qui dépasse de loin les enjeux sportifs. L’internet et les tribunes sont devenus les lieux d’expression privilégiés d’une jeunesse qui ne croit plus dans les représentations traditionnelles.

Il faut comprendre ce phénomène au lieu d’en avoir peur. Etre supporter est devenu une manière de clamer un désir de vivre ensemble. Sur les gradins, habillé en vert ou en rouge, le fan appartient à une communauté, où il n’y a pas de hiérarchie, où le but est commun et les sentiments partagés.

Une jeunesse qui réclame plus de justice, d’égalité, n’est en rien nihiliste. Quand elle le fait de manière artistique, elle est simplement magnifique

Cela dérape quand ce désir de partage se construit dans l’antagonisme contre l’autre. C’est merveilleux quand il s’inscrit dans le désir d’un destin collectif meilleur, forcément meilleur puisque la dénonciation des injustices, des inégalités est fortement présente.

Que des jeunes se réunissent à l’occasion d’un match de football, utilisent des œuvres culturelles pour s’exprimer, doit nous interroger et non pas nous faire peur. Les discours dévalorisants sur la jeunesse sont à bannir. Ces jeunes sont pleins de vitalité et ont un potentiel créatif extraordinaire.

C’est parce que la vie politique et culturelle est dans l’impasse, qu’ils utilisent leur communauté verte, rouge, jaune ou bleue pour s’exprimer. En fait, ils parlent à la grande communauté, la Nation, à travers leur communauté réduite de supporters.

C’est une grave erreur que de contester les messages, certains veulent les interdire, sans comprendre l’essence même du phénomène. Il n’y a pas de jeunesse active qui ne soit en révolte contre l’existant. 

Toutes les autorités, parentales, éducatives, étatiques, y sont confrontées. Mais une jeunesse qui réclame plus de justice, d’égalité, n’est en rien nihiliste. Quand elle le fait de manière artistique, elle est simplement magnifique. Albert Camus disait « tout ce que je sais sur les hommes, c’est le football qui me l’a appris ».

Cette jeunesse nous apprend que l’optimisme de l’action peut se faire de manière esthétique.

Challengenews
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