Dossier

La Chine, une force calme puisée dans les racines

Difficile de rester limité au thème principal de la mission de la délégation de journalistes invitée par l’«Association des journalistes de toute la Chine». Thème afférent aux défis que pose la digitalisation pour les Médias dans l’Empire du Milieu. L’effet de ce pays en transformation rapide et totale sur le voyageur est quasi-magique. Cette «rihla», comme aurait dit Ibn Battûta, fut un moment humainement riche et exceptionnel où les journalistes marocains ont été invités à observer les réalisations du présent et à s’imprégner du passé tout en se projetant dans le futur.  


Presque 1,4 milliard d’habitants, soit presque 40 fois la population du Maroc, et plus de 4 fois celle des Etats Unis d’Amérique. C’est aussi le troisième pays dans le monde, de par sa superficie, avec ses 9 596 960 km², après la Russie (17 075 200 km²) et le Canada (9 984 670 km²). Mais au-delà de ces chiffres représentant la puissance démographique et territoriale de cette nouvelle puissance mondiale, qu’est-ce qui fait réellement la force de cet Empire du Milieu, autrefois tant convoité, et aujourd’hui craint ?

Avec Mao Zedong, la révolution devait s’achever par la transformation radicale de l’être humain, la naissance de « l’homme nouveau », en le purgeant de toutes les traditions et anciennes habitudes, vues comme obstacles au progrès et à la libération/émancipation.

En fait, ce fut un drame dont l’origine est dans cette vision dualiste et mécanique entre l’ancien et le nouveau. Faire table rase du passé. Or, c’est dans ce passé que le nouveau puise ses racines. Priver le nouveau totalement de ses racines équivaut à détruire sans construire. Cette autodestruction totale sera évitée par Deng Xiaoping et son équipe, à partir de 1979.

La rupture avec le dogmatisme va se traduire principalement par des réformes économiques. Sans abandonner totalement la planification et la propriété étatique des grands moyens de production dont la terre/le sol, place a été faite à l’économie de marché et à une politique favorable aux investissements directs étrangers (IDE). L’ouverture économique sur le monde a été aussi accompagnée par un renouement avec l’héritage culturel millénaire et l’histoire nationale. Ce qui va permettre une réforme en profondeur de la société chinoise, réforme qui se poursuit actuellement à grande vitesse. Cette renaissance culturelle de la Chine va permettre d’entamer un processus d’innovation et de création dans presque tous les domaines. Combiné à l’encouragement des IDE, attirés au début surtout par le faible coût de la main d’œuvre, ce processus va aussi favoriser une accumulation de savoir-faire et une intégration progressive réussie des technologies les plus avancées, dans une démarche stratégique appuyée par la mise en place d’écosystèmes.

Visite du site principal de l’entreprise KLM fabricant de bus.

Il a fallu « sacrifier » toute une génération de travailleurs pour réaliser un grand bond économique en avant. Les secteurs de l’éducation et de la formation ont été constamment une priorité stratégique de l’Etat. L’enseignement, obligatoire pendant les neuf premières années, est public et gratuit à tous les niveaux. L’enseignement supérieur est fondé sur la qualité, l’égalité des chances et une sélection par l’excellence et le mérite, sans pour autant exclure les jeunes pouvant accéder à une formation professionnelle de qualité, avec la possibilité de se rattraper, grâce à la formation continue. En 1979, moins de 10% ont pu réussir au baccalauréat. Le pourcentage de réussite est passé, en 2019, à 80%. L’analphabétisme a été totalement éradiqué aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

Les grands chantiers d’infrastructures sont basés sur une articulation étroite entre les investissements publics et le développement des activités économiques sectorielles répondant aussi bien aux besoins fondamentaux de la population, qu’à la demande sur le marché international. L’émergence progressive réussie d’une classe moyenne large a permis de développer la demande intérieure, et donc de renforcer la résilience aux variations économiques externes. La complémentarité villes-campagne, c’est-à-dire principalement industrie-agriculture, est encore beaucoup plus ancienne, datant de la période postrévolutionnaire des années cinquante, et constituant un acquis solide.

Au sud de la Chine dans un musée abritant la statue d’Ibn Battûta.

Par ailleurs, face aux risques inhérents au vieillissement en cours de la population en Chine, l’Etat anticipe et encourage en particulier les investissements dans le domaine des nouvelles technologies. Le développement de la digitalisation dans presque tous les secteurs, se traduit surtout par une amélioration de la qualité de vie. L’entreprise Ali Baba offre cette nouvelle réalité virtuelle où toutes les dimensions de la vie sociale ont été investies : agriculture, industrie, commerce, communication, médias, finances, enseignement, santé, circulation routière, ferroviaire, aérienne et maritime (…). Presque partout, le temps libre dégagé grâce à l’automatisation, permet de se consacrer à des travaux plus complexes et de réaliser de nouveaux progrès qualitatifs. Le domaine de l’intelligence artificielle (IA) est celui où la Chine avance à grands pas. Ainsi à Shenzen, l’entreprise DJI est actuellement reconnue comme étant le premier fabricant mondial de drones autonomes. DJI possède 50% du marché des drones en Amérique du Nord. 

L’avantage compétitif des entreprises chinoises ne réside plus dans le faible coût de la main d’œuvre, mais dorénavant dans l’extrême souplesse des chaines logistiques et dans les bataillons  d’ingénieurs talentueux capables de concevoir des prototypes et de produire des appareils adaptés. Ainsi la ville de Shenzen, autrefois connue pour les usines bas de gamme, s’est pratiquement transformée en « Silicon Valley » de la Chine.

En visitant l’entreprise KLM, spécialisée dans la fabrication des bus et des minibus, nous avons pu observer l’importance accordée à la recherche et à l’innovation, comme fonction stratégique permanente pour pouvoir affronter la concurrence internationale. Les premiers minibus électriques sans conducteur sont déjà en phase d’essai et bientôt pourront être opérationnels.

La combinaison actuelle entre la planification étatique et l’économie de marché a permis d’éviter  la concentration des richesses inhérente au mode de production capitaliste ; la redistribution de revenus ; la généralisation de la couverture sociale à l’ensemble de la population active et surtout l’orientation des investissements vers les secteurs prioritaires à haute chaleur ajoutée.

L’amélioration continue des droits économiques et sociaux et l’émergence d’une classe moyenne, de plus en plus large, ont donné un contenu inclusif à la croissance et a favorisé la stabilité politique. Le salaire mensuel moyen actuel est de presque 1000 dollars. Mais les acquis sociaux se mesurent aussi à travers les «droits collectifs » assurés notamment à travers le transport public, la qualité des infrastructures publiques, le désenclavement des zones rurales et l’appui aux coopératives agricoles.

La construction d’immeubles de plus de 50 étages permet surtout d’éviter une extension urbaine sauvage au détriment des terres agricoles fertiles destinées à être cultivées pour assurer l’alimentation de la population. L’espace urbain est aussi sévèrement contrôlé pour éviter le développement des activités spéculatives économiquement parasitaires.

Mais, au-delà des grands exploits matériels visibles à travers les énormes infrastructures et les gratte-ciels se multipliant à vue d’œil comme des champignons pour assurer un logement décent aux citoyens, la vraie force de la Chine réside certainement dans cette profonde sagesse millénaire où l’individu est constamment à la recherche d’un équilibre interne et externe, avec soi-même et avec autrui.

Challengenews
Le meilleur de Challenge sélectionné par la rédaction :
 

Article précédent

Douane : un nouveau service dématérialisé pour les opérateurs

Article suivant

Ahmed Reda Chami élu président de l’UCESA