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La « libération » de Guerguerat : l’armée marocaine facteur de stabilité au Sahara [Tribune]

Le 13 novembre 2020, l’armée marocaine a évacué le passage de Guerguerat, situé dans la zone tampon à la frontière maroco-mauritanienne; le point de passage frontalier occupé depuis trois semaines par un groupe de civils en provenance des camps de Tindouf en Algérie, et dirigé par des éléments armés de la milice du Polisario, se situe sur une route commerciale stratégique qui sert de la nourriture et d’autres marchandises aux marchés mauritanien, malien et à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest.


«L’occupation illégale» (appelée ainsi par plusieurs observateurs dont Jean-Yves de Cara, Taha Mebtoul, Yahya Hatim, Gilles Pargneau et d’autres), menée par le Polisario, a mis un terme, et pour trois semaines successives, à la libre circulation des biens et des personnes entre l’Europe et l’Afrique du Nord d’une part, et la Mauritanie et l’Afrique de l’Ouest d’autre part. Malgré les appels répétés du Secrétaire général des Nations Unies (Safaa Kasraoui, “UN Chief Urges Polisario to Leave Guerguerat Following Recent Provocations,” Morocco World News, October 21, 2020) et malgré le message clair du Conseil de sécurité adressé ordonnant le Polisario «s’abstenir de tout mouvement qui remet en question le statu quo de la région» (voir dernier rapport du Conseil de sécurité, octobre 2020), le Polisario a persisté dans sa violation du cessez-le-feu et du droit international.

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Ce que les mêmes observateurs n’ont pas compris, c’est le silence de l’Algérie, sponsor et financier du Polisario depuis quarante-cinq ans, à propos de la violation par le Polisario de l’accord de cessez-le-feu et sa transgression du droit international. Est-ce parce que l’Algérie espère profiter des événements du Sahara Occidental pour détourner l’attention de ses problèmes internes, comme l’avait déjà noté Ricardo Sanchez Serra (MAP Express, 4 Juin, 2020)? Ou espérait-elle, étrangement, tirer des bénéfices diplomatiques de l’impasse autour de Guerguerat? Personne ne sait; ce qui est certain, c’est que l’Algérie doit être gênée de voir son protégé réprimandé pour avoir enfreint le droit international. L’appel de l’Algérie aux deux parties pour qu’ils cessent toute action militaire et pour qu’ils adoptent de la retenue sonne comme une chutzpah diplomatique ( la chutzpah, c’est le culot. Ou plutôt le culot monstre, outrageant, du mufle, de l’escroc ou du charmeur qui ne doute de rien, ndlr): tout le monde sait que le Polisario ne peut pas agir seul, c’est-à-dire sans le parrainage d’Alger, et pourtant le gouvernement algérien déplore l’escalade à Guerguerat et appelle à la retenue (Communiqué du Ministère des Affaires Etrangères Algériennes, le 13 Novembre, 2020).

Pourquoi les mêmes observateurs, mentionnés ci-dessus, ont-ils considéré l’occupation de la zone tampon par le Polisario et le blocage du commerce transfrontalier comme un acte illégal en vertu du droit international ? Premièrement, parce que l’accord de cessez-le-feu du 6 septembre 1991 comprend des zones tampons aux frontières orientale et méridionale du Sahara, qui devraient rester démilitarisées, et qu’aucune partie ne devrait s’engager dans une activité qui modifierait leur statu quo. Le point de Guerguerat est situé sur la bande frontalière démilitarisée entre le Maroc et la Mauritanie.

Le Polisario a violé à plusieurs reprises ce principe, qualifiant les zones démilitarisées à l’est du mur militaire (de 2700 km de longueur construit par l’armée marocaine entre 1980 et 1987) de « territoires libérés » (Brahim Ghali, SPS, 3 Février, 2020 ) et y établissant des bâtiments et y organisant des activités. Les Nations Unies sont intervenues à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie pour exhorter le Polisario à respecter l’accord de cessez-le-feu et à se retirer des zones tampons.

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L’occupation de Guerguerat dans la zone tampon sud a été la goutte qui a fait déborder le vase: selon des responsables de l’ONU, qui ont préféré ne pas être nommés, «l’action du Polisario était en contradiction flagrante avec l’accord de cessez-le-feu et constitue une violation flagrante de la loi internationale. La même source a rappelé que «l’action irresponsable du Polisario» nuirait à la libre circulation des biens et des personnes, et créerait des perturbations sur les marchés en Mauritanie, dans les États du Sahel et en Afrique de l’Ouest.

Je pense moi-même que cet acte a également mis en péril tout le processus politique. Le Maroc, comme on peut le lire de la conversation téléphonique qu’a eu le roi Mohammed VI avec le Secrétaire général de l’ONU le 16 novembre 2020, a réitéré ses engagements envers le processus politique, mais a implicitement fait comprendre que les seules véritables parties au conflit sont l’Algérie et le Maroc (Communiqué du Palais Royal, Rabat, Maroc, 16 Novembre, 2020.)

La question qui déroute les observateurs est de savoir pourquoi les dirigeants du Polisario se sont livrés à de tels actes «aventureux et irresponsables», mettant en péril l’accord de cessez-le-feu et sapant le processus de paix? Je pense que le Polisario (incité par l’Algérie) a ressenti la chaleur des nombreux succès remportés par le Maroc ces dernières années, et a réagi de manière excessive. Plus de cinquante pays ont retiré leur reconnaissance à la République arabe sahraouie démocratique (RASD), réalisant très probablement qu’il s’agit d’une «république fantôme», existant uniquement dans l’esprit des dirigeants du Polisario et de ses sponsors algériens. En revanche, la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental a connu récemment une impulsion frappante avec l’ouverture de seize consulats d’États africains et arabes dans les villes sahraouies de Laâyoune et Dakhla.

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Ce qui aurait aussi pu mettre en colère le Polisario (et l’Algérie), c’est la signature en 2019 des accords de pêche et d’agriculture entre l’Union Européenne et le Maroc et leur approbation par le Parlement Européen. Les produits du Sahara Occidental ont été inclus dans les deux accords (Safaa Kasraoui, “Morocco EU Sign Fisheries Deal, including Western Sahara,” Morocco World News, January 14), ce qui pourrait être interprété comme une reconnaissance tacite de la souveraineté du Maroc sur le territoire. Ajoutez à cela, le projet de loi passé par le Congrès américain (que le président Obama avait signé en 2014) en vertu duquel l’aide américaine au Maroc pourrait inclure le Sahara, un projet de loi qui a été reconduit depuis lors (Morocco on the Move, “Congressional Support for US Aid in Western Sahara”).

L’adoption par le Maroc, depuis 2015, d’un plan pour le Sahara par le biais duquel il investit plus de 8 milliards de dollars pour le développement de la région, et qui, 5 ans plus tard, semble avoir un effet transformateur sur le Sahara (Adama Sylla, « Provinces du Sud : où en est-on du nouveau modèle de développement ? » Challenge, le 13 Novembre, 2019) est une source de frustration, colère et appréhension de la part de l’Algérie et du Polisario. En outre, la récente décision du Maroc de délimiter ses frontières maritimes et son intention d’exploiter le plateau continental qui s’étend des rives du Sahara au sud des îles Canaries, avec un éventuel partenariat avec l’Espagne (Voir Lahcen Haddad, «Dimensions de la démarcation par le Maroc de ses frontières maritimes et l’inévitabilité du dialogue avec l’Espagne», en arabe, Asharq Al-Awsat, 10 février 2020) signifie également que le Maroc est de facto, et de manière irréversible, en train de solidifier sa revendication sur ce qu’il appelle ses «provinces du sud».

Alors que le Maroc continue d’affirmer sa souveraineté sur le Sahara Occidental, l’Algérie et le Polisario semblent avoir épuisé toutes leurs cartes, de demander à la mission de l’ONU (MINURSO) de surveiller les droits de l’homme au Sahara jusqu’à faire pression sur l’Union européenne pour que les accords avec le Maroc n’incluent pas les produits du Sahara. La seule fenêtre restante était le point de passage de Guerguerat par lequel le Polisario a mal calculé qu’il pouvait faire pression sur la communauté internationale et le Maroc via la perturbation de la libre circulation des personnes et du commerce avec l’Afrique de l’Ouest.

L’intervention marocaine aura-t-elle un impact sur l’accord de cessez-le-feu? Je ne pense pas. L’accord de 1991 était venu consacrer une situation militaire sur le terrain dans laquelle le Maroc avait déjà décidé la guerre en sa faveur après l’achèvement de la construction du BERM, le mur défensif militaire, en 1987 (Paul Balta, « L’achèvement du troisième « mur » de défense marocain coupe la route de l’Atlantique au Polisario », Le Monde, 21 Juin, 1984). Après cela, les attaques du Polisario étaient devenues une forme d’opérations à petite échelle ici et là qui n’ont eu aucun impact sur la situation militaire sur le terrain.

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Deuxièmement, je ne pense pas que l’Algérie, embourbée dans des crises économiques et politiques internes, soit prête à financer une guerre menée par le Polisario, d’autant plus que cela aurait un impact sur sa sécurité sur le front occidental, alors qu’elle connaît des difficultés au sud et à l‘est, le long de ses frontières orientales avec le Mali et la Libye (Abdennour Benantar, « Sécurité aux frontières: Portée et limites de la stratégie algérienne, » L’Année du Maghreb, 14 (2016): 147-163). Et en cas de guerre, certains observateurs pensent que le Maroc sortira victorieux du fait de la grande supériorité opérationnelle de son armée (Yahya Hatim, “Morocco Has 6th Strongest Military in Africa, 61st Globally,” Morocco World News, December 4, 2019) . De plus, l’armée marocaine bénéficie d’un fort soutien populaire parmi les Marocains comme on peut le constater dans les «scènes» de fureur, de patriotisme et de soutien à l’armée dans les médias sociaux ces derniers jours (Samir El Ouardighi, « Cheick Biadillah : le déblocage de Guergarate est une nouvelle étape de la Marche Verte, » Médias 24, le 17 Novembre, 2020).

Le Polisario peut mener des opérations symboliques ici et là, en forme de baroud d’honneur, pour essayer de sauver la face, après quoi il finira par accepter la nouvelle situation qui fait que le Maroc, de facto et de jure, aura la responsabilité d’organiser le trafic et la libre circulation des marchandises et des personnes à travers le point de passage de Guerguarat.

Enfin, tout cela signifie qu’il n’y a pas d’alternative à la recherche de solutions durables qui garantissent au Maroc ses droits de souveraineté sur le Sahara Occidental, tout en reconnaissant le droit des populations sahraouies à une certaine forme d’autonomie au sein de l’Etat marocain. Si l’option du référendum est désormais dépassée (voir Samir Bennis, “Western Sahara: Why the Referendum Has Been Impossible Since Day One,” Morocco World News, April 15, 2016), il est important que les parties réfléchissent de manière créative et proposent des solutions innovantes qui mettront fin aux souffrances des populations séquestrées dans les camps de Tindouf (Caitlin Dearing and Jean AbiNader, « Group Rights and International Law: A Case Study on the Sahrawi Refugees in Algeria, » Inter-University Center for Legal Studies, 2009). Selon un responsable marocain qui a préféré garder l’anonymat, le Maroc est prêt à accepter la situation actuelle telle qu’elle est et à vivre avec le statu quo pendant des décennies, mais la tragédie des sahraouis marocains entreposés à Tindouf (Algérie) par le Polisario n’est pas seulement inacceptable, mais c’est « un rappel aux parties au conflit de devoir penser unité et intégration, plutôt que sécession et dissidence. C’est la seule façon de donner de l’espoir aux séquestrés de Tindouf et à leurs proches au Sahara marocain. »

Par Dr Lahcen Haddad, Expert en Etudes Stratégiques

 
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