Energie

La station solaire Noor : au-delà des superlatifs, quelles retombées effectives ?

Energie. Depuis l’inauguration il y a quelques semaines de la première tranche de la station solaire géante Noor Ouarzazate, le Maroc a fait une entrée remarquable dans le gotha des puissances mondiales en matière d’énergie solaire. En effet, avec une capacité installée de 160 MW, cette station se classe désormais au septième rang mondial des unités de production d’électricité à base d’énergie solaire toutes technologies confondues (Photovoltaïque, thermo-solaire CSP….) et ce, juste derrière cinq stations américaines (réparties entre la Californie et l’Arizona) et une autre espagnole (Solaben à Caceres). par L.M

A terme, avec sa capacité totale de 580 MW (soit une production potentielle de plus d’un térawattheure – i.e. un milliard de kWh) prévus post-parachèvement de Noor II, Noor III et Noor IV, Noor Ouarzazate sera à même d’alimenter un million de foyers et devrait damer le pion à toutes ses rivales actuelles (et même celles en cours de construction) pour devenir la ferme solaire la plus gigantesque au monde. Il faut dire qu’avec un investissement global de plus de près de 7 milliards de dirhams (pour cette seule première tranche) et une volonté politique aussi constante qu’inébranlable pour réussir une transition énergétique qui fait déjà des émules, le Maroc n’a pas fait les choses à moitié, ce qui lui vaut les louanges de tous bords et des sauts prodigieux dans les différents classements mondiaux (e.g. celui d’Ernst&Young sur l’attractivité pour les énergies renouvelables en 2015 vient de le positionner au 15ème rang mondial, soit 8 places de mieux qu’en 2014).
Mais au-delà du gigantisme de ce projet structurant et des numéros de claquettes médiatiques qu’il a valu à notre pays sur la scène internationale, quelles en sont les conséquences réelles immédiates et potentielles sur notre économie ? Et quelles en sont les retombées effectives pour un consommateur marocain accablé par le renchérissement continu de sa facture d’électricité et que la fierté d’un temps (que pourrait susciter Noor chez lui) risque, hélas, de ne pas dépasser à ses yeux l’effet d’une belle jambe !?
Aussi, si les dimensions macroéconomiques et écologiques ont été relativement mises en exergue en marge de l’inauguration officielle de Noor, celle micrologique ou à l’échelle lilliputienne du citoyen lambda, a été tout simplement mise sous le boisseau. Afin d’y jeter un tant soit peu de lumière sur celle-ci, alors que la couverture de Noor en a fait peu de cas et aller dans le détail de celles-là, rien de mieux qu’une «carte» heuristique sous forme de questions.

Noor allégera-t-elle la facture d’électricité pour le consommateur marocain ?
Que ce soit pour les particuliers ou pour les entreprises et indistinctement pour la basse tension jusqu’à la très haute tension en passant par la moyenne et la haute, l’entrée en service de Noor et des projets solaires de MASEN (agence marocaine de l’énergie solaire) en général ne viendront en aucun cas, (à moins d’une révolution copernicienne de son modèle économique actuel!) soulager la bourse du consommateur ou donner un coup de pouce à la compétitivité des industriels marocains, notamment ceux opérant dans les secteurs énergivores. Pis encore, il faut savoir que n’eut été une subvention publique supportée par le budget général de l’Etat, l’électricité produite par Noor aurait fatalement eu l’effet inverse en aggravant chez l’ONEE (Office National de l’Electricité et de l’Eau potable) le coût moyen de production du kWh issu de son mix-énergétique. En effet, en vertu de l’accord tarifaire signé le 19 novembre 2012 entre l’ONEE et MASEN, celle-ci joue le rôle d’amortisseur tarifaire en garantissant à la société projet qui exploite Noor I (qui est contrôlée par le saoudien ACWA Power) un prix de vente de 1,62 DH le kWh, sachant que les tarifs catalogue de l’ONEE pour le consommateur final (marge du distributeur incluse) se situent entre 0,9 DH et 1,54 DH le kWh (selon les tranches de consommations mensuelles) et entre 0,65 DH et 1,34 DH (selon les slots de consommation : heures creuses, heures pleines ou heures de pointe) pour les grands comptes…quand les tarifs optionnels pour la HT et THT sont encore plus faibles en moyenne en démarrant à 0,59 DH le kWh. L’explication de cette équation économique qui fait du contribuable une variable d’ajustement en est toute simple : sur la gradation du coût au kWh par source d’énergie, le thermo-solaire dit CSP (celui retenu pour Noor I) reste, pour l’instant, de loin le plus cher (vu le coût de la technologie et de la maintenance d’une station de ce type) et ce, en étant encore facialement plus cher que le solaire photovoltaïque qui présente, par contre, l’inconvénient de l’arrêt de toute production une fois le soleil disparu, quand le CSP continue de générer de l’électricité jusqu’à trois heures après le coucher du soleil, soit aux heures de pointe de la demande d’électricité. L’éolien, qui vient juste après le solaire, n’est pas encore non plus un parangon de compétitivité, même si l’éolien terrestre (contrairement à l’éolien offshore) présente de plus en plus des coûts raisonnables (un coût du KwH inférieur à 1 DH) quand les conditions climatiques sont optimales et grâce à l’arrivée des nouvelles générations d’éoliennes dont la capacité unitaire dépasse 7 MW. Quant à l’hydroélectricité (dont la technologie des barrages adossés à des centrales électriques est éprouvée depuis plus d’un siècle), elle revendique le statut d’énergie renouvelable (ENR) la plus compétitive grâce à sa souplesse et sa capacité de stockage exceptionnelle (qui lui permet d’assurer la stabilité du réseau électrique et de satisfaire rapidement aux pics de la demande). Enfin, les centrales de production d’électricité à base d’énergie thermique (fonctionnant notamment au pétrole ou au charbon) affichent un coût moyen du kWh fortement volatil en fonction du cours mondial des hydrocarbures. Aussi, quand le baril du Brent tutoyait les 100$, cette énergie s’intercalait entre l’éolien et l’hydroélectrique en termes de coût du kWh ; mais aujourd’hui avec des cours des hydrocarbures à des plus bas niveaux historiques, le thermique est de loin le plus compétitif avec un coût du kWh inférieur à 0,5 DH.

Noor est-elle un levier pour l’indépendance énergétique du Maroc ?
Indéniablement oui. Noor en est un puissant levier et non des moindres. Car, le Maroc importe aujourd’hui de l’Espagne près de 15% (soit l’équivalent de près de 5 tWh) de son électricité et le reste de sa propre production (à savoir un peu plus de 30 tWh) provient à raison d’environ 80% des différentes centrales thermiques de l’ONEE ou de Taqa Morocco (dont la méga station de Jorf Lasfar assure 50% de la production nationale totale). Or, ces centrales transforment de l’énergie fossile (principalement le charbon et le pétrole) en électricité et de ce fait, contribuent considérablement à alourdir la facture énergétique du pays qui est un importateur net des hydrocarbures. Par conséquent, une fois le projet solaire global Noor Ouarzazte (avec ses quatre tranches) déployé avec sa production globale de 1,1 tWh, il devra permettre à lui tout seul (sachant que le plan solaire marocain prévoit quatre autres stations Noor à Midelt, Laâyoune, Boujdour et Tata) de réduire les importations directes d’électricité de près de 20%. Celles-ci devraient même être totalement évitées à horizon 2020 une fois les deux programmes marocains solaire et éolien auraient atteint leur objectif cumulé de près de 9 tWh (dont 6,6 tWh de la composante éolienne).

Noor améliorera-t-elle les performances macro-économiques du Maroc ?
Cela dépend lesquelles, car il y va différemment pour les conséquences sur les deux déficits jumeaux du Maroc.
• Effet sur la balance commerciale :
En corollaire de la réponse précédente, la réduction de la dépendance énergétique vis-à-vis de l’étranger se traduit pour le Maroc par une amélioration due à une concurrence de sa balance commerciale et ce, par l’effet de substitution qu’elle induit. Comment ? En produisant à terme plus de 1 milliard de kWh à base d’une ENR disponible à loisir, Noor Ouarzazate permettra soit de réduire nos importations d’électricité auprès de notre voisin du nord, soit d’éviter d’en produire l’équivalent par les stations thermiques. Dans les deux cas, l’économie en sorties de devises est substantielle. Si par exemple, le Maroc optait pour la réduction dans un premier temps de sa propre production polluante, l’économie annuelle serait de près d’un million de tonnes équivalent pétrole (TEP), ce qui correspond à un allègement des importations à hauteur de 365 millions de dollars au bas mot (avec un cours moyen du baril de pétrole limité à 50$). Par les temps de réduction vigoureuse du déficit commercial (-18,7% à fin 2015 avec un niveau ramené à 152 milliards de dirhams), une telle économie devra se traduire, dès 2016 et toutes choses étant égales par ailleurs, par une baisse directe additionnelle du déficit commercial de l’ordre de près de 3,5 milliards de dirhams (soit un incrément de baisse supplémentaire de -2,3%).
Ceci étant dit, l’impact de Noor Ouarzazate sur la balance des paiements en général, (dont la balance commerciale n’est qu’une composante) doit également prendre en compte aussi bien les achats d’équipement de l’étranger (étalés de 2013 à 2019/2020), soit plus de quinze milliards de dirhams (vu le taux d’intégration qui n’a pas dépassé les 32% pour Noor I) que les contrats dits O&M (de maintenance et d’operating de la station) qui occasionnent pour ce genre de projet le recours récurrent à l’ingénierie étrangère et qui coûtent généralement jusqu’à 3% du montant de l’investissement initial (cela pourrait totaliser plus de 2 milliards de dirhams par an en vitesse de croisière de Noor). Ce qui, au regard de l’allégement précité de la balance commerciale, ne manquerait pas de dégager en termes de sorties/économies de devises un pay-back-period (délai de retour sur investissement) de près de 6 ans (pour chaque tranche séparément), un délai qui pourrait même s’avérer in fine plus faible, si le cours du pétrole venait à remonter au-delà de 50$ le baril sur les cinq prochaines années (ce qui est loin d’être improbable).
• Effet sur les finances publiques :
C’est là que se situe l’avers de la médaille pour les projets Noor. Car, avec un coût au kWh non encore compétitif économiquement, l’Etat est obligé de subventionner MASEN (laquelle subventionne à son tour l’ONEE). L’AFD (Agence Française de Développement), qui a apporté un concours de 50 millions d’euros pour Noor I, avait estimé le gap à combler annuellement par des subventions publiques à hauteur de 685 million de dirhams. En extrapolant cela sur l’ensemble des tranches de Noor Ouarzazate et en écrêtant cette estimation de 15% (si l’on croit les stratèges de MASEN qui affirment que le coût de production de Noor Ouarzazate devrait baisser au fil du temps), cela fait en vitesse de croisière un fardeau annuel de plus de 2 milliards de dirhams. En cette période de chasse tout-azimut aux subventions publiques (qui ont totalisé, tout de même, quelques 30 milliards de dirhams en 2015) et de retour à l’orthodoxie macro-économique avec un déficit budgétaire ramené à -4,3% du PIB à l’issue de l’année précédente (contre des niveaux autrement plus alarmants en début de décennie : -7,1% en 2012 et -6,2% en 2011), la station solaire de Noor Ouarazazate (et dans son ensemble, tout le plan solaire marocain) appert davantage comme un trouble-fête (qu’il faut faire avec !) pour les efforts considérables fournis par le Maroc pour regagner en solvabilité et crédibilité auprès des marchés financiers internationaux et des institutions multilatérales de développement.

Noor, quel effet sur la santé des Marocains ?
Sur le long terme et combiné à l’effet sur l’environnement de l’ensemble du programme marocain de développements des ENR visant à hisser à 52%, à horizon 2030, la contribution de celles-ci au mix énergétique du pays, Noor ne peut qu’améliorer la qualité de l’air respiré par les Marocains… à défaut d’apporter une bouffée d’oxygène à leurs portefeuilles. En effet, et à titre d’illustration dès la première année pleine de l’entrée en service de sa première tranche, Noor Ouarzazate permettra d’éviter le rejet de 240.000 tonnes de CO2 par an. A terme, le gain écologique sera de près d’un million de tonnes de CO2 par an. Un objectif qui devrait également permettre au Maroc de respecter les promesses faites à Paris lors de la COP 21, à savoir réduire de 32 % d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre qui totalisent aujourd’hui près de 50 millions de tonnes de C02 et auxquelles l’industrie énergétique contribue à 40%. Un tel «bonus» écologique se comprend si l’on sait qu’une centrale thermique à charbon émet 1.000 g équivalent CO2 pour la production d’un seul kWh d’électricité (Vs 55g équivalent CO2 pour une ferme éolienne et encore moins pour une station solaire notamment à technologie CSP). Quant aux corrélations entre la pollution de l’air et la prévalence de pathologies de toutes sortes chez les populations concernées, elles ne sont plus à établir. Déjà en 2009, une étude éco-épidémiologique diligentée par la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’Environnement, de concert avec le ministère de la Santé, le ministère délégué chargé de l’Environnement et la Wilaya du Grand Casablanca, avait abouti à une corrélation significative entre la pollution atmosphérique qui sévit dans la capitale économique du pays et les consultations des Casablancais pour des infections respiratoires (une des premières causes de mortalité au Maroc), des pneumonies, de l’asthme et des conjonctivites.
Au demeurant, et sans vouloir faire litière du caractère stratégique que revêt Noor pour un pays qui a longtemps oscillé entre l’amertume de se retrouver à la lisière de vastes gisements pétrolifères et gaziers (allant de la Libye cyrénaïque à quelques encablures de ses frontières orientales) et la satisfaction (réelle ou apprêtée) d’avoir évité la «malédiction du pétrole» ni bouder la joie du rayonnement international du Maroc qu’il doit en ce début d’année à Noor et au-delà à sa politique volontariste en matière d’énergies renouvelables et de protection de l’environnement, il est de bon aloi de reconnaître que le bilan économique à court terme de cette station de tous les superlatifs n’a rien de résolutif, ni pour le consommateur marocain qui se fait plumer chaque mois pour s’éclairer et se chauffer, ni pour l’industriel local pour qui le coût de l’énergie incarne toujours un handicap presque rédhibitoire pour sa compétitivité. Quant aux sacro-saints équilibres macro-économiques, Noor ne vient consolider l’un que pour mieux faire vaciller l’autre ! C’est dire qu’une médaille aussi lumineuse et coruscante a toujours un côté obscur. Sur le long terme, il en va tout autrement…mais gageons, toutefois, que d’ores et déjà pour des Marocains qui sont loin d’être les plus heureux du globe (l’organisme onusien Sustainable Development Solutions Network vient de les classer, il y a quelques jours à peine, au 90ème rang mondial dans sa cartographie du bonheur dans le monde !), un air plus respirable (mais combien de décennies faut-il pour en arriver à un effet palpable?), une fierté revigorée et la promesse d’un avenir un tant soit peu plus radieux pour leurs enfants (ce à quoi se résume, peut-être, la vraie vertu de Noor…et qui est loin d’être négligeable !), pourraient fort bien leur faire gagner quelques places dans les prochains baromètres mondiaux du bien-être.

 
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