Entreprises & Marchés

La ville marocaine : une urgence à traiter

 


Nizar Baraka, Président du Conseil économique, social et environnemental (CESE).

De l’avis de beaucoup de citoyens et même de beaucoup d’élus, nos villes vont mal. Les citoyens sont fâchés avec la gestion municipale et ne portent pas un jugement positif sur le cadre de vie qu’offre la ville. Depuis quelques années, on nous propose un nouveau concept : la politique de la ville. Les tâtonnements dans la recherche d’un contenu concret à ce concept continuent et nos problèmes urbains aussi. Le CESE s’est penché sur la question de la ville, son diagnostic est connu et les citoyens marocains l’ont déjà fait. par S.ALATTAR

Selon le rapport du CESE, les villes sont appelées non seulement à satisfaire les besoins en emplois pour le million de chômeurs urbains actuels, mais aussi à se préparer aux effets engendrés par la transition démographique. Selon les projections du Haut-Commissariat au Plan, la population en âge d’activité, celle dont l’âge se situe entre 15 et 59 ans, continuerait de s’accroître jusqu’en 2020. Alors qu’elle représentait 55.9% en 1994, elle est passée à 60.7% en 2004 et atteindrait son point culminant, à savoir 65% entre 2010 et 2020. Son impact sur le marché du travail sera donc important et ira en grandissant dans les années à venir. Les villes devraient, durant les 15 prochaines années créer annuellement plus de 250.000 emplois, au minimum, contre seulement 150.000 aujourd’hui.
 
Des villes faiblement inclusives et donc inadaptées

Le CESE évalue le déficit en matière de logements au niveau urbain à plus d’un million d’unités, soit le tiers du parc logement actuel. Ce déficit qui se manifeste sous forme de bidonvilles et d’habitat sous équipé ou insalubre s’explique par le déséquilibre permanent entre l’offre et la demande de logements abordables pour les ménages à faible revenu. D’où un déplacement de la demande insolvable vers les périphéries urbaines et une partie de l’espace rural. Ainsi, plus de 30% des constructions réalisées annuellement au niveau urbain se font sur des terrains agricoles périphériques en dehors de toute planification. Ce phénomène d’étalement urbain classique est aggravé à partir de ces dix dernières années par l’émergence de grands projets d’habitat social qui deviennent des foyers d’insécurité et de tensions sociales grandissants. Ces grands projets d’habitat, notamment à Casablanca (Errahma, Lahraouiyne etc..), en recevant, d’une façon massive, des ménages issus des bidonvilles de diverses communes du grand Casablanca créent une situation sociale et spatiale inédite : La reconstitution sur place par des ménages issus d’un même bidonville des communautés qui font face à d’autres ménages issus d’autres bidonvilles et ayant un comportement similaire. D’où des conflits et des heurts renforcés par le taux de chômage élevé des jeunes de ces quartiers. Selon le CESE, ce climat d’insécurité dans les périphéries de Casablanca présage des lendemains difficiles pour la capitale économique.
 
Des outils de planification faibles et loin de la performance

Le Maroc fêtera le centenaire de la mise en place d’une législation moderne d’urbanisme. Il est indéniable que cette législation a permis un aménagement urbain relativement acceptable. Néanmoins, cette législation d’urbanisme qui, malgré les améliorations qu’elle a connues, reste en retard par rapport à l’évolution de la ville et de la société marocaine en général. Pour le CESE, l’urbanisme reste encore très centralisé ce qui crée des tensions permanentes avec les acteurs locaux. Pour les communes, ce sont des documents «imposés», «inadaptés» qui limitent les champs d’action d’un conseil qui hérite un PA auquel il n’a pas contribué. Quant aux services extérieurs, ils ne se sentent même pas concernés par les dispositions de ces documents lors de l’élaboration de leurs programmes ou de leurs cartes (scolaires ou sanitaires par exemple). Face aux « rigidités» des documents d’urbanisme, renforcées par l’absence d’outils d’urbanisme opérationnel, les demandes de plus en plus pressantes et insatisfaites fusent. L’urbanisme se trouve en situation « d’exception permanente » surtout depuis la mise en place du système d’urbanisme dérogatoire au début des années 2000.
Ainsi, pour le CESE, la problématique de la planification urbaine se pose à deux niveaux : Le mode de conception des documents d’urbanisme et leur mise en œuvre ou leur opérationnalisation.
Voici les principaux reproches que fait le CESE aux instruments de la planification urbaine :
– Lenteur dans la réalisation et l’homologation des documents d’urbanisme, que ce soit les Schémas Directeurs ou les Plans d’Aménagement
– Inadéquation des dispositions des documents d’urbanisme avec les réalités spécifiques sur le terrain. Les documents d’urbanisme sont conçus de façon standardisée sans tenir compte des spécificités locales.
–  Rigidité des documents par rapport à la dynamique de l’expansion urbaine. Leurs révisions ou actualisations obéissent aux mêmes règles de procédure qu’un nouveau document d’urbanisme.
–  Un système de contrôle marqué par une pluralité des intervenants, une confusion dans la répartition des compétences, une absence de détermination des responsabilités. Le système actuel se réduit à la formule suivante : Tout le monde est compétent et personne n’est responsable.
Selon le rapport du CESE, Il ne suffit pas qu’un document d’urbanisme (Plan d’Aménagement) soit homologué et publié dans le Bulletin Officiel pour qu’il soit applicable sur le terrain, notamment pour les zones nouvelles ouvertes à l’urbanisation. Pour ces zones, particulièrement, leur urbanisation effective nécessite, au préalable, la réalisation des équipements hors site (branchement de la zone aux réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement, ainsi que l’ouverture des voies structurantes de circulation). Naturellement, ces équipements se font sur des zones de plusieurs dizaines d’hectares. Or,  la réalisation de ces aménagements nécessite des investissements lourds dont la récupération des coûts s’échelonne dans le temps et impose le recours à un préfinancement. La maîtrise des opérations d’aménagement requiert le recours à une maîtrise d’ouvrage spécialisée capable de conduire le processus d’aménagement en mobilisant le préfinancement et le financement du hors site.
En dehors des opérations de lotissements de grande envergure réalisées par des opérateurs publics qui peuvent supporter le coût du financement du hors site, il n’y a aucun mode opératoire permettant à des maîtres d’ouvrage publics ou privés de mener des opérations d’aménagement sans supporter l’intégralité des coûts du hors site. Ce constat conduit à geler des emprises importantes à la périphérie des villes, livrées parfois à des zones d’habitat non réglementaires ou à des lotissements équipés, mais non reliés aux réseaux d’équipements.
On peut donc résumer ainsi, les conséquences de cette politique : Une offre effective de terrains sur le marché qui reste réduite, quel que soit le volume des superficies ouvertes à l’urbanisation. Pour le CESE, il existe un décalage important entre l’offre potentielle de terrains urbanisables figurant sur les PA et l’offre réelle sur le marché. La mobilisation du foncier en dehors des tissus urbains plus ou moins denses nécessite des investissements lourds que seuls les promoteurs de grande envergure peuvent supporter. Etant donné, également, que le « stockage» du foncier urbain dans les villes marocaines est gratuit, associé à une valorisation certaine, rien ne presse les propriétaires d’équiper leurs terrains pour les mettre sur le marché. Ainsi, on est face à des collectivités locales passives et déresponsabilisées qui se comportent comme n’importe quel acteur urbain vis-à-vis de la question des extensions urbaines . Pour sortir de cette impasse, le CESE recommande le recours à la planification urbaine stratégique qui est une nouvelle approche pour penser et planifier le développement urbain. Elle vise à conduire les villes vers un développement stratégique durable en mobilisant leur potentiel et ressources dans le cadre d’une vision concertée et ambitieuse. Le Maroc a expérimenté, ces dernières années cette approche, et le rapport CESE cite à titre d’exemple : l’expérimentation de l’approche stratégie de développement urbain dans le cadre des villes de Settat et El Jadida en 2008. Sur ce plan, le CESE recommande la généralisation de cette approche dans le cadre d’une politique de développement urbain intégré.
Une gestion des services publics urbains non efficiente
Selon le rapport du CESE, les services publics urbains, notamment dans les grandes villes, sont assurés dans un contexte souvent difficile et avec des moyens qui n’évoluent pas en fonction des besoins. Deux exemples sont révélateurs de ces difficultés : le transport urbain et le secteur de l’assainissement (solide et liquide). Pour le CESE, le transport urbain souffre de plusieurs maux, notamment le transport collectif qui se caractérise par son insuffisance et par son inadéquation avec la demande de déplacements des citadins. Cette situation a des conséquences sur l’accès des populations aux services et aux activités économiques qui se retrouve réduit. En tenant compte des «déséconomies» engendrées par le dysfonctionnement du secteur, en plus de la pollution et des autres nuisances, le Plan de Déplacements Urbains (PDU) de Casablanca estime le coût pour la collectivité pour le sous-investissement récurrent dans le secteur de déplacement urbain à 127 milliards de DH pour la période 2004-2019. Au niveau de la gestion des déchets solides,chaque année, plus de 95%, soit environ 8 millions de tonnes de déchets solides ne sont pas traités. De même, les services publics locaux occupent une place importante dans les compétences des Communes urbaines. Ils constituent l’instrument de satisfaction des besoins quotidiens des citoyens dans des secteurs vitaux tels que l’eau potable, l’assainissement, l’électricité, le transport urbain et l’évacuation des déchets solides. La charte communale a attribué à la Commune une compétence générale en matière de services de proximité. De ce fait, la responsabilité des collectivités locales est essentielle, dans la mesure où elles ont pour mission de créer, d’organiser et de gérer ces services.
 De multiples données montrent que les défaillances au niveau de la gestion des services publics locaux a un impact sur les conditions de vie des ménages urbains et sur leur environnement. Le modèle de croissance urbain « Croitre en salissant et nettoyer après » est chèrement payé; l’impact de la pollution des eaux sur l’économie du pays est estimé actuellement à plus de 4,3 milliards de dirhams par an. Notre modèle doit affronter deux défis majeurs, celui de la faiblesse des compétences humaines en matière de gestion et celui lié à la bataille pour des villes durables. Selon le CESE, une gestion durable des SPL, qui reste pour le moment un souhait, va permettre aux villes marocaines, de rompre progressivement, avec le modèle actuel de métabolisme linéaire qui accentue la pression sur les ressources et réduit le coût de l’inaction qui est estimé en 2011 à 32.1 milliards de DH. Ce coût risque d’exploser à l’horizon 2025 si rien n’est fait.

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