Interview

Larabi Jaidi : « les projets industriels du Ministère ne peuvent être viables que s’ils répondent aux critères de compétitivité »

Le ministère de l’industrie a mis en ligne, une banque de projets pour les produits que le Maroc est susceptible de produire au lieu de continuer à importer, déclinée en 100 fiches de projets. Larabi Jaidi, économiste, nous livre une lecture multidimensionnelle d’une telle approche.


Challenge : le ministère de l’Industrie a créé une banque en ligne de projets dans lesquels les industriels peuvent investir. Qu’en pensez-vous ? 

Larabi Jaidi : l’approche projet dans la mise en œuvre d’une politique industrielle nationale n’est pas nouvelle. Dans des temps antérieurs, le Bureau d’Etudes et de Participation Industrielle (BEPI) dans les années 60, puis l’Office de Développement Industriel (ODI), l’Agence Nationale pour la Promotion de la PME dans les décennies suivantes, accompagnaient le secteur privé par la mise à sa disposition d’idées de projets ou d’Etudes de projets pour donner de la visibilité aux industriels à la recherche d’opportunités d’investissement. Bien plus, ces organismes ont accompagné les entreprises dans l’identification et le montage de projets par des études sectorielles prenant en compte les avantages comparatifs du Maroc.  Que le Ministère renoue avec cette démarche en lui donnant plus d’ampleur et de profondeur est une bonne initiative. Elle s’impose dans la conjoncture actuelle marquée par de grandes incertitudes, où se dessinent des mouvements de relocalisation et où notre industrie est bousculée dans son marché intérieur par une politique agressive de nos concurrents. Elle aiderait l’entrepreneur industriel à prendre le risque d’investir dans des projets rendus attractifs par des indicateurs financiers estimatifs, de taille de marché ou de complexité du produit. 

Challenge : quels liens établissez-vous entre ces fiches projets et la politique d’accélération industrielle suivie par le Ministère ? 

L.J : une approche « projet » aussi bien renseignée soit-elle, devrait inscrire ses choix dans une politique portée par toutes les parties prenantes. Trois observations. La première est relative à l’appropriation de ces projets par les Fédérations sectorielles. Il semble que les 100 projets ont été identifiés dans le cadre d’une concertation entre les cadres du Ministère, des experts et des industriels. Reste à savoir comment les Fédérations, en tant qu’organisations professionnelles ont été impliquées dans cette démarche, comment perçoivent-elles ces projets et leur mise en cohérence avec le Plan de relance qu’elles ont adopté récemment.   

Deuxième observation, comment s’articulent ces projets avec la politique des écosystèmes industriels ?  Rappelons aussi à ce sujet, que ces projets concernent des secteurs ou branches (textile, agro-industrie, matériaux de construction, plasturgie, industries chimiques..) qui n’ont pas réussi à mettre en place les dynamiques d’écosystèmes prévues dans la politique d’accélération industrielle. Quelques projets figurant dans les fiches avaient déjà été identifiés par les organisations professionnelles  (Amith, Fédération des IMMEE, Fédération de la Chimie..). 

Troisième observation, ces projets ne peuvent être viables que s’ils répondent aux critères de compétitivité face aux concurrents extérieurs tant du point de vue de prix que de la qualité. La reconquête du marché intérieur ne peut pas s’appuyer sur un retour à la protection douanière ou à la remise en cause globale des Accords de libre-échange.  Elle ne peut que relever les défis dans un marché ouvert et géré par une politique de défense commerciale respectueuse de nos engagements bilatéraux ou internationaux. 

Challenge : pour inciter davantage les industriels à saisir les opportunités d’investissement dans les projets qu’elle a présentés, la tutelle met en avant également un certain nombre d’avantages d’investissement notamment les subventions, du foncier potentiel, l’aide à la formation ou encore le financement. Est-ce suffisant ? 

L.J : l’implémentation d’une politique industrielle s’appuie toujours sur un système incitatif favorisant l’investissement. Le ministère a reconduit les dispositifs mis en œuvre dans le Plan Emergence et le Plan de l’Accélération industrielle : accès à un foncier aménagé aux standards internationaux requis, des programmes de formation pour adapter la main d’œuvre et les compétences aux besoins des entreprises, des mécanismes de financement appropriés. Ces dispositifs méritent d’être revisités sur certains aspects pour qu’ils aient l’impact recherché. Rappelons qu’ils ont produit des effets positifs dans certaines industries mais n’ont pas été pleinement efficients dans d’autres ; ce qui suppose qu’il faut faire le point sur leurs acquis et leurs dysfonctionnements. A titre d’exemple, des zones industrielles ont performé plus que d’autres, plus précisément la zone franche de Tanger est un grand succès. Par contre, des P2I n’ont pas été de grandes réussites et ont été insuffisamment attractifs. Je pense aux cas de Fès ou d’Oujda par exemple. Les Agropoles de Meknès ou de Berkane sont restées largement inoccupées. Les programmes de formation dédiés aux secteurs des marchés mondiaux ou du Textile ont eu une plus grande audience. Quant aux lignes de financement dédiées, elles n’ont pas été totalement consommées. 

C’est dire que ces incitations doivent être revues non pas dans leur principe, mais dans leurs modalités pour leur assurer l’impact souhaité. D’autant que ces dispositifs, quelle que soit leur importance, ne peuvent avoir de l’effet que s’ils sont renforcés par une démarche d’accompagnement intégrée favorisant une croissance pérenne de l’entreprise, par un appui technique à l’investissement (conseil et expertise) et un accès facilité aux services d’appui.

Challenge : au delà des discours bienveillants, quelles sont les difficultés que rencontrent toujours les investisseurs sur le terrain ?

L.J : l’environnement des affaires a connu de réels progrès au Maroc. Le classement du Doing Business indique que beaucoup d’entraves aux investissements ont été levées. Il n’en reste pas moins que des lourdeurs administratives persistent, notamment dans les régions de l’intérieur du Royaume. Une nouvelle charte de l’investissement est en cours d’adoption. Espérons que ses dispositions amélioreront substantiellement les conditions de l’acte d’investir.  Les CRI nouvelle version pourront aussi contribuer à rendre le parcours de l’investisseur plus fluide si ces Centres parviennent à faciliter l’éclosion d’écosystèmes territoriaux et travaillent en bonne intelligence avec les élus locaux, les services extérieurs des ministères sous l’égide des autorités locales et des collectivités territoriales. N’oublions pas que l’investissement industriel est aussi entravé par quelques aspects confus ou non résolus de la régulation du marché du travail, notamment le droit de grève, par la persistance de la corruption, le poids du secteur informel dans quelques secteurs industriels et par les positions de rente ou d’ententes qui faussent la concurrence loyale dans le marché. 

Enfin, la performance de l’industrie ne dépend pas que de la «bonne» politique du Ministère. La réussite industrielle exige une coordination efficace avec toutes les activités connexes qui, de manière directe ou indirecte détermine les résultats des entreprises : la logistique, l’énergie, l’agriculture, les télécommunications et bien d’autres activités. Elle dépend aussi de la soutenabilité de la politique macro-économique. 

Challenge : est-ce toujours une bonne idée d’investir dans l’industrie au Maroc ? 

L.J : plus qu’une bonne idée, c’est un impératif ! Le renforcement de la position industrielle de notre pays constitue un objectif fondamental de la stratégie de développement. La tertiairisation des économies ne doit pas cacher le rôle moteur de l’industrie dans le développement économique global via ses gains de productivité. La dépendance de nombreuses activités tertiaires vis-à-vis de l’industrie, le poids écrasant des biens manufacturés dans les produits échangeables et, en conséquence, l’importance du secondaire dans l’équilibre extérieur d’une économie sont d’autres arguments montrant le caractère primordial du développement industriel. Sans parler de l’apprentissage technologique qu’il permet. 

La mondialisation des marchés dans les trois ou quatre décennies précédentes, avait remis radicalement en cause les stratégies nationales fondées sur le seul volet de la substitution des importations et sur la surprotection du marché national. Cette évolution a imposé aux entreprises d’être ouvertes sur l’extérieur et d’être en compétition avec des concurrents étrangers sur le marché intérieur. La politique industrielle d’aujourd’hui ou de demain, restera toujours confrontée à une contrainte majeure: celle de la mondialisation. La plupart des secteurs sont et resteront caractérisés par la mondialisation des produits et des services. Un bon produit, un bon service se définissent de plus en plus par rapport à des standards internationaux, et il y a donc aucune raison pour que sa production et sa diffusion se cantonnent à un marché local; l’espace d’organisation de la production et de la commercialisation des produits créés par les projets devrait s’étendre progressivement au marché mondial. 

Si l’on se fixe – à l’instar de nos concurrents- comme ambition première, l’accélération du rythme de notre développement, la reconquête du marché intérieur et le redressement de la balance des échanges industriels, des conditions de base dépassant celle de l’identification d’opportunités de projets d’investissement vont devoir être réunies. Deux nous paraissent essentielles: le positionnement des entreprises nationales sur les activités d’avenir, à haute valeur ajoutée, à contenu technologique et à forte croissance potentielle dans la demande et les échanges mondiaux au lieu d’un simple recentrage des entreprises sur leurs points forts traditionnels (textile, alimentaire, matériaux de construction…) ; l’adoption par les entreprises de stratégies de conquête qui peuvent les émanciper des stricts objectifs de rentabilité à court terme pour préparer les conditions d’une réelle émergence industrielle. 

Reste que les modalités de la politique industrielle doivent réunir des conditions suffisantes à la réalisation d’un tel objectif qui appelle certainement la mise en place d’une approche macro-économique soutenable, d’une politique du commerce extérieur performante. C’est la bonne convergence entre ces politiques en amont et en aval, qui créerait une politique de développement industrielle cohérente permettant aux entreprises marocaines de mieux se positionner sur la cartographie industrielle mondiale. Autrement, les incitations risquent de demeurer sans l’effet attendu. L’approche projets de la nouvelle politique industrielle, risque de ne pas contribuer de manière très efficace au redressement de l’industrie nationale si elle ne s’appuie pas sur une vision globale, volontariste.

 
Article précédent

Casablanca-Settat : voici les grands chantiers du budget 2021

Article suivant

[ Podcast ] Dr. Moncef Slaoui « Je suis un conseiller avec une influence notable, pas un décideur »