Portrait

L’avocate d’affaires qui se rêvait diplomate


Elle a gardé le look de sa carrière d’avocate d’affaires à Paris, et les rapports frontaux d’une citoyenne armée du droit et qui sait ce qu’elle veut. Lina Fassi Fihri est de ces femmes à poigne de nature timide dans la vie, mais hargneuse dans une cour de justice.  Par  Noréddine El Abbassi

Il est des profils atypiques, et que tout prédestine à la réussite. Il suffit alors seulement de la conjonction d’un environnement favorable, et d’une ambition affirmée, pour réaliser pleinement leur potentiel. Justement, Lina Fassi Fihri, a son propre style, plutôt singulier, rapporté au contexte local. Elancée, elle adopte la mode parisienne, tendance XVIIIe arrondissement en pleine gentrification et colonisation par les hipsters, qui n’est pas forcément le plus courant. Mais si l’on gratte la surface  lisse et apparente, on découvre un tourbillon, bien enfoui. Une sorte de “puissance rentrée”, d’une introvertie qui s’assume comme telle.
Elle se distingue d’abord, par son origine familiale. Lina Fassi Fihri est née à Rabat en 1979 d’un père fonctionnaire et d’une mère médecin, d’origine italienne. Plus précisément  du Nord de la péninsule, pas spécialement représentative de la botte méditerranéenne : “Ma famille maternelle vient de la région montagnarde de Frioul, où l’on parle slovène. Les habitants de cette région, sont grands et blonds. Mais la spécificité de la “mama” italienne est présente. C’est peut-être ce pays qui a déteint sur ma mère ”, explique-t-elle, non sans un certain humour. D’ailleurs, dans son récit, Lina Fassi Fihri manie le sarcasme avec subtilité, adoptant de longues poses, le dos droit, jambes et bras croisés, derrière une table de réunion. Tel un joueur d’échecs, qui prend la mesure de son vis-à-vis.
Derrière cette attitude, on imagine une certaine fascination pour le pouvoir. Peut-être, “un héritage” légué par  la figure du grand-père paternel : “C’était le patriarche. Il dégageait un certain charisme, d’une grande érudition. Il fut diplomate, fonda plusieurs associations tout en contribuant à différentes revues. Il fut même Président du club de foot Kawkab El Marrakchi de 1963 à 1966 et a remporté 3 Coupes du Trône », explique-t-elle, encore marquée par une admiration filiale, très perceptible.
Lina est à l’école,  une bonne élève, timide, qui recherche la compagnie de ses deux frères et soeurs. Elle assiste aux séances d’équitation de l’une, et aux virées de motocross du grand frère. Mais à quatre ans, le virage s’opère, lorsque la famille quitte le Maroc pour suivre le père de famille, affecté à la Délégation de l’Office du Tourisme pour l’Allemagne et la Belgique. L’expatriation hors du pays aura duré quatre années, au bout desquelles la famille regagne le bercail. Ce sera alors un parcours classique, via la mission française. Lorsqu’elle décroche son Bac économique en 1996, Lina a dix-sept ans. “S’est posée alors la question, de savoir, si je n’étais pas trop jeune pour partir poursuivre mes études à l’étranger. Ma mère a insisté pour que je fasse mes études à l’étranger, et de mon coté, je voulais marcher sur les pas de mon grand-père qui a fait son droit à Bordeaux et peut être devenir plus tard diplomate…” expose-t-elle, avec sincérité, un rêve qu’elle aurait caressé.
Elle finira par opter pour la ville des lumières, pour entamer des études de droit, à  l’Université Paris V. Elle sera logée dans un foyer protestant de jeunes filles. La “coloration” stricte de l’établissement rassure les parents.

Jean Claude Woog, un mentor qui trace la route

Malgré la difficulté connue des premières années d’études, à Paris notamment, Lina passe d’année en année, sans encombre. Certes avec facilité la première année, mais avec un peu plus d’efforts la deuxième. Mais au stade de la maîtrise, elle s’interroge sur la suite des évènements : “Je ne savais plus si je voulais réellement rentrer au Maroc. J’ai  donc passé une année en partie en stage à Barcelone, chez l’embouteilleur de Coca Cola, avant de reprendre un DESS en Commerce international,” explique-t-elle. Comme si les rêves d’enfant, ont de propre, qu’ils ne font que stimuler l’ambition, avant que la maturité ne les rattrape.
Lina entre à l’Institut d’études judiciaires en 2003 et opte pour le barreau, stimulée par   une rencontre, celle de feu Jean Claude Woog : “Il était déjà âgé de plus de  80 ans, mais c’était une figure emblématique du barreau parisien. Il a cofondé l’Union des Jeunes Avocats et a rédigé des ouvrages majeurs, notamment en procédure civile. Ma rencontre avec lui a été primordiale et m’a convaincue dans mon choix d’opter pour une carrière d’avocat. C’est même lui qui  m’a écrit une de mes deux lettres de recommandation lors de mon inscription au Barreau”, développe-t-elle. Non sans une certaine fierté à peine dissimulée.
C’est dans le cabinet d’un ténor qu’elle fera son stage, chez Woog-Sari-Freville puis chez Racine, un autre Cabinet parisien. Lina obtient sa certification d’aptitude à la profession d’avocat en 2005, et poussée par son mentor, se lance dans le droit des affaires. Plus précisément dans le droit du contentieux des affaires, au sein d’un cabinet spécialisé en restructuration d’entreprises : “moi qui suis timide de nature, j’ai dû apprendre très vite à m’exprimer en public. Une semaine après mon entrée en qualité de collaboratrice dans ce cabinet, je plaidais devant la juge Isabelle Prévost-Desprez, la juge débarquée de la récente affaire Bettencourt”, explique-t-elle.
Malgré ses affirmations de timidité, on se remémore l’expression d’Alexandre Jardin : “Ce sont les plus grands timides, qui ont le plus de culot”. Elle se découvre des talents surtout en avocat de la défense, et s’adonne avec passion à son métier. Mais comme c’est souvent le cas à la trentaine, elle remet en question sa vie, et prépare son retour. Ce sera Monçef Belkhayat, alors nommé Ministre de la Jeunesse et des Sports qui la propose afin de faire partie de son équipe. Nous sommes en 2009, et Lina est nommée Directrice Centrale chargée des ressources humaines, de la formation et de facto des affaires juridiques. Elle aura en charge, entre autres, le décret d’application de la loi relative à la professionnalisation du sport. Lina reste à ce poste jusqu’en fin 2011, date à laquelle elle retourne à ses premières amours : le droit.
Ce sera une nouvelle rencontre qui lui donnera cette dernière opportunité. Alain Gauvin qui a ouvert le bureau au Maroc du cabinet Lefèvre Pelletier et Associés, en 2009. Ce cabinet compte 50% de femmes parmi ses associés, et au Maroc tous les collaborateurs sont marocains. Depuis, les associés donnent des cours de droit en Master à l’Université de Rabat et apportent à l’occasion, leur contribution à l’arsenal juridique marocain. Ce n’est que tout récemment que Lina Fassi Fihri s’est mariée. Même si le droit est un amant jaloux… !

 
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