Tribune et Débats

Le désordre économique mondial à la une de la révolution monétaire [Tribune]

Par M’Fadel EL HALAISSI Economiste

Déjà depuis quelques décennies, le monde vit dans un désordre économique pathétique, le conduisant allègrement vers l’impasse et la fatalité d’une profonde crise (avant sa transformation), validant ainsi la théorie économique de la destruction créative au sens schumpetérien du terme.


Les fondements de ce désordre économique actuel tirent leurs origines de deux facteurs, l’un géostratégique et politique, et l’autre de nature économique.

A – Les facteurs idéologiques et géopolitiques

Sur le plan politique, l’ordre économique mondial, prévalant depuis la fin de la seconde guerre mondiale à la date du démantèlement de l’ex-URSS (symbolisé par la chute du mur de Berlin en 1989), était marqué par le duopole du bloc Atlantique-Nord «OTAN» et le bloc du «Pacte de Varsovie». Les deux belligérants sont menés respectivement par les USA d’un côté et l’ex-URSS de l’autre, avec leurs alliés respectifs à travers le monde. Ce modèle dit «de guerre froide» avait un certain sens, alimenté par un certain équilibre (certes fragile) mais suffisant pour atténuer les ardeurs belliqueuses ou boulimiques de l’un ou de l’autre. La disparition de ce système dualiste a laissé le champ libre à une seule puissance économique, qui imposa ses règles dès le début des années 80, et tissera un ordre économique mondial sans contre-pouvoir et à sens unique. La conséquence de cet état de fait, est l’aboutissement à un désordre économique mondial sans précédent.

B – Les dérives économiques d’un système «mono-doctrinal»

Plusieurs facteurs constituent le sous-jacent de ce désordre économique mondial. La présente crise sanitaire de COVID-19 précipitera inéluctablement sa déchéance et annoncera l’avènement d’un nouvel ordre économique mondial, conduit par une autre nouvelle puissance économique : la Chine. En effet, l’économie de marché se développe et prospère davantage dans une économie mondiale équilibrée, où la règle fondamentale de la doctrine économique libérale de l’adéquation de l’offre à la demande est relativement respectée. Or, il est indéniable de constater qu’au cours des dernières décennies, le système économique mondial a été caractérisé par de flagrantes inadéquations, et de déséquilibres abyssaux de diverses natures.

D’abord, un déséquilibre dans la répartition des richesses entre les nations, et à l’intérieur de chaque pays entre les plus riches et les plus pauvres. Le système qui a prévalu a largement contribué à creuser davantage cette disparité, créant ainsi un déséquilibre entre la consommation et la production.

Un déséquilibre dans l’affectation de l’épargne mondiale, sous l’impulsion de la mondialisation, vers les pays les plus riches -déjà suralimentés en  investissements- au détriment des pays pauvres, en carence structurelle d’un minimum vital d’infrastructures. L’orientation d’une partie de cette épargne mondiale vers les pays en développement aurait permis l’accroissement de la demande mondiale, et donc de la croissance. Pis, le gavage des places financières des pays riches a conduit à la crise financière de 2008

Un déséquilibre entre le niveau de l’endettement des Etats et la capacité de leurs économies de secréter des richesses, en adéquation avec l’évolution de leurs taux d’endettement. Ainsi, l’endettement au niveau mondial, exprimé en % du PIB, est passé de 200 % en 2008 à 230 % en 2018.

Une inadéquation entre l’affichage des valeurs boursières des grandes places financières du monde, et la valeur réelle des économies qu’elles représentent. Cette déconnexion, relative au départ entre les marchés financiers et boursiers et l’économie réelle, a été exacerbée par les flux financiers massifs de l’épargne mondiale et la sur-liquidité entretenue par des politiques monétaires de conjoncture.

Une inadéquation entre les volumes des masses monétaires injectées sur le marché mondial, et la valeur de la progression des économies réelles. Cette déconnexion achèvera fatalement la confiance des investisseurs dans le choix entre la détention des actifs financiers et actifs réels. La meilleure illustration de cette inadéquation se mesure dans l’incapacité de la BCE ( NDLR : la Banque Centrale Européenne ) de relancer l’économie européenne après la crise de 2008, malgré un effort d’injection de plus de 2 600 milliards d’euros, soit l’équivalent du PIB d’un pays de la taille de la France !

Un déséquilibre dans les rapports de forces économiques, influant sur l’orientation de l’ordre économique mondial, et leurs poids réels dans l’économie mondiale. Les multiples groupements qui se sont constitués au cours de ces dernières décennies, les G7-G4-G8 et G20, expliquent en partie l’inlassable quête de cet équilibre. La première puissance économique mondiale, la Chine, exprime avec légitimité depuis bien quelques années, un sentiment d’inéquité.

Enfin, un déséquilibre insoutenable dans ce désordre économique mondial, qui accorde des privilèges incommensurables à la monnaie Dollar au détriment du reste du monde. Cette problématique de l’hégémonie du roi «Dollar», dans le système monétaire international, reste le pivot et la pierre angulaire de l’édifice de cet ordre économique international.

C – La fin de l’époque de la «rente Dollar»

Le détricotage des fondements de ce désordre économique mondial, débutera nécessairement par le retrait des privilèges que s’octroyait l’économie américaine, à travers la domination de sa monnaie: le Dollar. Valeur de référence d’échanges internationaux dans l’ordre économique, taillée à la mesure et aux intérêts de l’économie américaine, le Dollar a régné en maître absolu. En effet, tout au long de la seconde moitié du siècle dernier à ce jour, les mécanismes de fonctionnement de l’ordre économique mondial ont connu des évolutions successives au gré des conjonctures et selon les intérêts de l’économie US.

Cette évolution peut être scindée en 3 étapes historiques :

1/  1944 – 1971

Les accords de Bretton-Woods signés en 1944, attribuaient le rôle dominant du Dollar US, en lui conférant le privilège de monnaie de réserve internationale convertible en or pour les Banques centrales, dans un système de change fixe entre les autres monnaies, mais gravitant autour du Dollar. (étape Etalon Or)

2/  1971 – 1989 

Les conséquences financières de la guerre du Vietnam sur le déficit budgétaire, conjuguées à l’accumulation exponentielle du déficit commercial de l’économie américaine, ont conduit le Président Nixon à déclarer unilatéralement l’inconvertibilité du Dollar US. Ce dernier est la monnaie américaine, et il est aussi le problème du reste du monde … Cette décision a plongé le système monétaire international dans une série de crises monétaires, marquées notamment par l’adoption du régime de change flottant en 1973, des dévaluations répétitives, une inflation galopante, et des taux d’intérêts élevés. Les accords de Plaza de 1985, suivis des accords du Louvre en 1987, expriment le désarroi dans lequel le système monétaire international a été placé, cherchant désespérément à freiner la dépréciation continue du Dollar US. Cette période chaotique a mis en état de crise financière profonde le Japon et plusieurs autres économies, à des moindres mesures, et a provoqué de multiples secousses sur les marchés boursiers et obligataires. Le grand gagnant de ce chaos reste incontestablement l’économie américaine, qui a accentué le creusement de son déficit par l’émission du billet vert.

3/  1989 – 2020

Dès le début des années 80, l’ouverture de la Chine aux règles de l’économie de marché, lancée par le Président Deng en 1979, conjuguée à la politique dite de la Perestroïka engagée en URSS en 1985 par le Président Gorbatchev, l’ordre économique mondial change radicalement de paradigme. La confrontation idéologique entre l’économie du marché et l’économie socialiste est désormais révolue. La mondialisation des systèmes économiques est irréversiblement engagée, un nouvel ordre économique s’impose. Paradoxalement, c’est au cours de cette période de la globalisation de l’économie mondiale, que l’ordre économique fut le plus chaotique et le plus désordonné. Dans ce désordre, la richesse mondiale exprimée en augmentation du PIB a enregistré une progression géométrique inégalée dans l’histoire du monde, en dépit des tensions régionales, voire des guerres touchant certains pays. Les conséquences économiques de ce désordre se sont traduites par des crises singulières en termes d’intensité, mais dont le corollaire et le dénominateur commun se cristallisent essentiellement sur l’accumulation des distorsions créées par le système monétaire (valeur du Dollar, taux d’intérêts, masses monétaires) qui finissent par s’éclater en crise économique. La pensée économique de l’école de Vienne, sous la conduite de son disciple F. Vonhayek, trouve largement sa démonstration dans ces crises cycliques. En effet, les crises successives ont atteint plusieurs pays à travers le monde, notamment :

– la crise du système monétaire Européen en 1993

– la crise du Mexique en 1994

– la crise de la Russie en 1998

– la crise de l’Argentine et de la Turquie en 2002

– la crise bancaire et financière de 2008

Force est de constater que l’ordre économique mondial, sous la domination absolue du Dollar comme monnaie de référence, n’a pas réussi à stabiliser les marchés, bien au contraire, l’injection massive du billet vert et le foisonnement des actifs financiers libellés en Dollars, couvrant les déficits de l’économie américaine, ont conduit à terme à un désordre chaotique. Le poids du Dollar US dans l’économie mondiale n’est plus en adéquation avec le poids économique des USA. A titre d’illustration, selon le rapport du FMI de 2019, 61 % des réserves des Banques centrales du monde sont en Dollars. Selon la même source, 88 % des devises traitées sur les marchés de changes sont en Dollars, c’est juste insoutenable !

D – La révolution monétaire

La transformation des règles régissant le système économique mondial, dans le cadre d’un ordre respectant les principes d’équité et d’équilibre des rapports de forces économiques, passera inéluctablement par l’abandon de l’hégémonie du Dollar dans toutes ses relations marchandes. Cet acte sonnera le glas de la fin d’une époque datant depuis 1944 à nos jours, et annoncera l’amorce d’un nouvel ordre économique, en adéquation avec l’ère du capitalisme numérique et l’émergence de nouvelles puissances économiques. Cette transformation se fera bien sûr graduellement, toutefois beaucoup plus vite que nous pouvons l’imaginer, et sera incontestablement un bouleversement du désordre économique mondial actuellement en vigueur, par le biais d’une révolution monétaire. La seule puissance économique actuellement capable d’amorcer cette bataille, c’est la Chine. Avec un PIB de plus de 16 % du PIB mondial à elle seule, et un espace économique d’influence sur le continent asiatique, la Chine enrôlera sous sa bannière plus de la moitié de la population mondiale, pour ériger un nouveau modèle d’ordre économique «taillé à sa mesure», sans référence au Dollar. Ce détricotage pourrait s’acheminer comme suit :

– d’abord, une déconnexion du Dollar au prix du baril de pétrole, mettant définitivement fin au règne des pétrodollars.

– ensuite, l’adoption de l’abandon du Dollar comme monnaie de référence, dans l’espace économique de l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS). Les principaux membres regroupent notamment la Chine, la Russie, le Kazakhstan, l’Inde, le Pakistan, et d’autres Républiques de l’Asie Centrale. D’autres pays observateurs se joindront aisément à cet espace, notamment la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, et l’Azerbaïdjan entre autres.

– enfin, élargir le modèle ainsi érigé au reste du monde.

Cette stratégie est probablement déjà dessinée selon l’option, soit d’imposer le Yuan comme monnaie de référence aux côtés du Dollar/Euro et autres, soit d’engager le monde vers l’ère de la monnaie unique comme référence internationale, telle la monnaie digitale universelle. La crise sanitaire de COVID-19 apportera certainement dans ses sillages de telles transformations. D’aucuns peuvent avancer que celle-ci n’était peut-être qu’une diversion pour créer l’effet de surprise, en vue de l’adoption d’un nouvel ordre économique mondial.

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