Nation

Le Maroc en 2033 [Analyse]

En ces temps de pandémie du Coronavirus, Adil Mesbahi, entre autres auteur d’ouvrages de géopolitique nous a proposé une prospective à horizon 2033. Une prospective du monde en 2033, puis du monde arabe, et cette semaine, du Maroc. A chaque lecture, un éclairage macroscopique a été apporté, tout en faisant ressortir les plus significatifs des scenarii.


2020 : un contexte global défavorable et une réponse locale discutable 

Par Adil Mesbahi Expert en Intelligence Economique et Stratégique. Il est ingénieur grande école française, formation complétée par un MSc et quatre MBA. Après une riche expérience dans le conseil et la banque. Adil Mesbahi est également professeur, auteur d’ouvrages de géopolitique, analyste et conseiller auprès de décideurs économiques et étatiques.

Les précédents éclairages, du monde, puis du monde arabe dressent un tableau sombre. Dans ce contexte global défavorable de récession économique mondiale généralisée, conséquence de la présente crise, le Maroc ne fait pas exception. Ses principaux partenaires européens subiront en 2020 une contraction de leurs PIB encore plus importante que les 5,2% attendus dans le Royaume, selon le HCP ( Haut Commissariat au Plan, NDLR). Prévision annuelle alarmante accompagnée d’une perspective négative, formulée en ces termes par la Commission européenne : «L’ampleur et la durée de la pandémie, ainsi que les mesures de confinement qui pourraient s’avérer nécessaires à l’avenir, restent largement inconnues». Unique levier activable à court terme, l’augmentation de la dette du Royaume est attendue à 75,3% du PIB en 2020. Augmentation qui devra s’accompagner d’une vigilance particulière, notamment en matière de soutenabilité des intérêts de la dette, et aux risques liés aux profils de ses détenteurs.  

Cela nous renvoie à la question : Aurions-nous pu faire et pouvons-nous faire mieux ? 

Probablement, particulièrement en matière de stratégie globale de gestion de la présente crise. Le Maroc aurait gagné et gagnerait à adopter une «stratégie des fins», au lieu d’épuiser ses modestes moyens. Car les risques s’identifient, s’évaluent, se priorisent et se gèrent, non pas en fonction des moyens disponibles pour faire face à la pandémie, mais des finalités poursuivies. En ce sens, la réponse du gouvernement est discutable, comme sur de nombreux autres aspects qui pourraient ultérieurement être soulevés lors d’une mission parlementaire.

Un Maroc défensif ou gestionnaire ?

En ces temps de crise, le réflexe serait d’aller vers un Maroc défensif, en optant pour « le repli, la sécurité et la résilience». Et la facilité serait d’aller vers un Maroc gestionnaire, en privilégiant «la continuité, l’endettement et la relance». Alors, allons-nous assister à un retour en force de l’État ? Avec moins de dépendances stratégiques, et plus de protection de la population et des ressources essentielles à la continuité de la nation. Avons-nous les moyens d’aller vers un Maroc plus résilient ? Jusqu’à quel périmètre de résilience ? De nos OIV* et nos OSE* ? Et jusqu’à quel degré de résilience? Et avons-nous les moyens d’aller vers un Maroc plus solidaire ? Certes, les matelas sociaux amortissent les chocs, mais ce faisant, ils ne favorisent pas le développement en temps normal et le rebond en temps de crise. 

Une «nation résiliente et solidaire» pourrait être un modèle cible pour le Royaume, toutefois, ses ressources limitées, ramenées aux besoins grandissants de sa population ne plaident à priori pas pour un Maroc résolument défensif. Avec la présente crise, nous avons toutefois vu l’importance des dispositifs de dignité sociale activables au besoin. A l’avenir, le Registre Social Unifié saura remplir cette fonction, en permettant d’octroyer des aides conjoncturelles ciblées.  

Un Maroc offensif ?

Lorsque le réflexe et la facilité seraient d’aller vers un Maroc défensif ou gestionnaire, la difficulté est d’aller vers un Maroc offensif, en prônant « l’ouverture, la stratégie et l’agilité ». Difficulté réelle, car le « mindset » offensif est peu enseigné même dans les plus prestigieux cursus, et peu encouragé même dans les plus grandes institutions des grandes nations. Ainsi, comme nous l’avons vu précédemment, le contexte mondial actuel et la tendance globale observée mettront le Maroc de demain devant un choix récurrent: « se battre ou se battre ! » . Dans cette configuration mondiale et régionale que nous avons qualifié de géopolitique des intérêts et de crises, le Royaume a des atouts sur lesquels il devra adosser une vision long terme qui guidera l’action du pays, avec une agilité quant au choix des partenaires, dans un monde en changement permanent. Le Maroc de demain gagnerait à avoir constamment un « mindset » offensif. Pour ce faire, il importe de libérer les énergies et encourager la faculté de penser hors des cadres. Un Maroc plus ouvert qui s’exprime sur un terrain de jeu Euro-africain, avec des partenaires néanmoins concurrents. Un Maroc plus stratège qui envisage le temps long, avec une vision d’avenir audacieuse. Et un Maroc plus agile qui permet d’allier les bénéfices de la projection stratégique, à ceux de l’agilité tactique, afin d’éviter les obstacles imprévus et de saisir les opportunités inattendues. 

Pour les gouvernants publics et privés, ce Maroc espéré de demain exigera un logiciel éminemment plus offensif, et nécessitera des réformes structurelles préalables au nouvel élan de développement socio-économique. Pour la population, relativement plus nombreuse, ce Maroc espéré de demain, affirmant plus de puissance et d’influence régionalement, doit également se traduire par une plus grande inclusion. Dès aujourd’hui, et particulièrement dans le contexte actuel de crise, il importe d’insuffler de l’espoir dans la population, notamment chez les plus jeunes. Plus largement, il importe de donner la priorité au capital humain en investissant dans les marocaines et les marocains. La priorité des priorités devant être accordée à la réforme de l’enseignement, véritable pourvoyeur des compétences du Maroc de demain. Disons-le simplement, d’ici 2033, le vrai challenge marocain devra être de devenir une «nation apprenante», et non pas un pays industriel, une «startup nation», une «digital nation», un hub régional, ou tout autre objectif stratégique qui pourrait être reconsidéré avec le temps. Le socle durable du Maroc de demain est l’investissement dans les marocains. Un défi collectif atteignable, avec de la volonté et des moyens significatifs pour y parvenir.

2033 : un Maroc plus prospère 

En 2033, le Maroc gagnerait à être offensif avec une aptitude à être défensif, afin de se protéger et protéger sa population, au besoin. Une «nation ouverte, stratège, agile et apprenante», avec la faculté, lorsque cela s’avèrera nécessaire, d’être une «nation résiliente et solidaire». L’actuelle crise est un test grandeur nature de la résilience du Royaume, en plus d’avoir déjà éprouvé et prouvé son caractère solidaire. Quant à la CSMD ( Commission spéciale sur le modèle de développement , NDLR) , dont la pertinence et l’intérêt ont été appréciés avant la crise, elle aura le privilège d’esquisser les chemins possibles vers un Maroc plus prospère.

*OSE : Un Opérateur de services essentiels est un opérateur tributaire des réseaux ou systèmes d’information, qui fournit un service essentiel dont l’interruption aurait un impact significatif sur le fonctionnement de l’économie ou de la société.

*OIV : Un opérateur d’importance vitale est une organisation identifiée par l’Etat comme ayant des activités indispensables à la survie de la nation ou dangereuses pour la population.

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