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Le monde en 2033 [ Analyse ]

En ces temps de pandémie du Coronavirus, Adil Mesbahi, entre autres auteur d’ouvrages de géopolitique nous propose une prospective à horizon 2033. Trois articles à paraître sur trois semaines, proposant une lecture géopolitique à trois niveaux, du global au local. Une lecture du monde en 2033, puis du monde arabe, et enfin du Maroc. A chaque lecture, un éclairage macroscopique sera apporté, tout en faisant ressortir les plus significatifs des scenarii.


Par Adil Mesbahi Expert en Intelligence Economique et Stratégique, Adil Mesbahi est ingénieur grande école française, formation complétée par un MSc et quatre MBA.

Une première question se pose : pourquoi une lecture géopolitique à horizon 2033 ?

Ce choix de 2033 est justifié par deux raisons. D’abord, la durée de l’actuelle crise. En effet, les spécialistes estiment qu’aucun traitement existant ne peut être efficace à 100% contre un nouveau virus, et qu’en l’absence de traitement efficace, c’est un vaccin qui peut le faire reculer, au mieux, sous plus ou moins 2 ans. Et en prenant en compte les délais de production du potentiel futur vaccin pour faire face à l’énorme besoin mondial, il est vraisemblable que 2023 sera la première année complète du retour à la normale. Dans cette hypothèse, 2033 représenterait une décennie post coronavirus. La seconde et dernière raison du choix de l’horizon de 2033, est l’exemple Indien. Ce pays, qui jusqu’aux années 90 faisait partie des pays du tiers-monde, est aujourd’hui la cinquième puissance économique mondiale, et il est attendu à la troisième place dans moins d’une décennie. Comptant presque 1,4 milliard d’individus, l’Inde a fait un bond de géant après avoir mis en place un nouveau modèle de développement socioéconomique. Deux paris majeurs : dans l’IT et dans la pharmacie, et deux leviers pour y parvenir : l’enseignement refondé en partie, et la diaspora indienne appelée à participer à l’effort de décollage du pays. Treize années plus tard, l’Inde formait plus d’ingénieurs IT que les États-Unis et l’Europe réunis, et son industrie des médicaments génériques est devenue «la pharmacie du tiers-monde». 

La géopolitique des crises

Les crises mondiales se suivent mais ne se ressemblent pas. Pour preuve, la crise de 2008 a fait régresser les pays développés au profit des pays émergents, alors que la crise actuelle fera reculer l’ensemble des pays du monde. A date, alors que nous sommes loin du bilan, la crise du coronavirus peut être résumée en une phrase : « Aveuglement stratégique des gouvernants, encerclement médiatique et renoncement collectif des populations ». Il s’agit là d’un constat géopolitique d’ensemble qui éclaire les comportements face aux menaces mondiales, et les perspectives quant au monde de demain. Notre monde est devenu multipolaire, pour preuve les mouvements de retrait des Etats-Unis et de domination de la Chine dans de nombreuses instances internationales. A noter également, le retour de la Russie dans la scène géopolitique mondiale. Sans oublier le retour de l’idéologie communiste portée par une Chine autoritaire. Les guerres froides entre blocs idéologiques sont aussi de retour, avec des risques de mouvements protestataires majeurs de populations soumises aux dérives grandissantes d’idéologies dominantes, révélées au grand jour par la crise actuelle et par la société de l’information. Indépendamment de la pandémie du Coronavirus, par essence, toute crise mondiale peut aussi bien réduire, qu’amplifier les rapports de forces géopolitiques, et les tensions mondiales. L’entraide entre les pays et la solidarité, sont également des options entre les mains des gouvernants et des populations, et elles peuvent être déterminantes. 

Pour les États, une géopolitique du repli ? De la continuité ? Ou de l’ouverture ?

S’agissant de l’actuelle crise, les gouvernants passent par quatre phases. D’abord, le déni. C’est l’étape pendant laquelle de nombreux gouvernants ont minimisé la réalité de la situation. Ensuite, l’improvisation. L’absence de prévision a laissé la place à l’improvisation. Face à l’urgence de la situation, nombreux gouvernants ont fait face uniquement au risque sanitaire. Puis, le temps de la gestion, où la pensée tactique, voire stratégique remplit progressivement le vide stratégique initial. Certains pays envisagent le temps long, lorsque d’autres se focalisent sur les urgences du moment. Et certains gouvernants appréhendent tous les aspects de la crise, lorsque d’autres se focalisent sur l’urgence sanitaire. Enfin, viendra le temps du bilan, où les vérités d’aujourd’hui ne seront pas celles de demain. Le rapport coût-bénéfice des mesures prises et les conséquences sanitaires, économiques et sociales seront lus rétrospectivement plus sévèrement par les populations. A l’heure du bilan, les gouvernants gestionnaires seront malmenés, et les stratèges encensés. L’actuelle crise rebattra les cartes à l’échelle mondiale, et pas uniquement pour les grandes nations. Tous les pays parlent de souveraineté, de la nécessité de plus de résilience et moins de dépendance, et de protection de la population et des ressources essentielles à la continuité d’une nation. Toutefois, seuls les pays stratèges préparent l’après crise. Nous observons leur préoccupation en matière de restauration de la confiance, et leur volontarisme en termes de stratégie de relance, d’appréciation des secteurs et entreprises devant être sauvegardés, et leur agilité tactique en vue de saisir toute opportunité. 

Aujourd’hui, selon comment il a appréhendé la présente crise, chaque pays pourra se ranger dans l’une des trois catégories. Les plus défensifs ont opté pour «le repli, la sécurité et la résilience», les pays gestionnaires sont dans «la continuité, l’endettement et la relance», et les plus offensifs privilégient «l’ouverture, la stratégie et l’opportunisme».

Pour les populations, une géopolitique de la colère ou de l’espoir ?

S’agissant de l’actuelle crise, les populations passent également par quatre phases. D’abord, la sidération face à la crise et à la réaction des gouvernants. Ensuite, la peur. Psychose collective et angoisse individuelle, où l’on a peur de l’inconnu et des difficultés à venir. Une peur généralisée face aux nombreuses incertitudes sanitaires, économiques, sociales et sécuritaires. Peur amplifiée par notre société de l’information et par une communication anxiogène des politiques, des scientifiques et du corps médiatique. Puis, viendra l’espoir. Espoir d’un déconfinement, d’un traitement et d’un vaccin. Enfin, sonnera l’heure du bilan. Le moment où les gouvernants devront rendre compte à leurs populations, et où ces populations exprimeront leur gratitude ou leur mécontentement. Nous le voyons dès aujourd’hui, les mouvements protestataires s’amplifient concomitamment avec cette crise qui les nourrit. Et les populations mondiales initialement soumises à la géopolitique de la peur depuis la survenance de cette pandémie, empruntent une voie parmi deux : celle de la géopolitique de la colère, ou de la géopolitique de l’espoir. Voies empruntées par les populations, dépendamment des options de leurs gouvernants.

2033 : un monde plus désorganisé ou plus apaisé ?

La démographie est une clé de lecture importante pour envisager le monde en 2033. A cet horizon, la population mondiale comptera environ un millard d’individus en plus, essentiellement en Asie et en Afrique. L’occident vieillissant gardera toutefois le même attrait migratoire, pour les jeunes populations des pays moins favorisés et moins stables. L’environnement est également déterminant à l’avenir. La tendance actuelle est incertaine, tout en étant inquiétante. A l’avenir, les changements climatiques sont susceptibles d’engendrer des pénuries en ressources naturelles. In fine, cela se traduira par des tensions entre les populations et leurs gouvernants, et entre les Etats, amplifiant ainsi les conflits géopolitiques, avec une population mondiale et des besoins en eau et en alimentation en constante augmentation, alors que les ressources naturelles sont en constante diminution. 

Plus la nation est grande, plus la suprématie importe. Elle implique le maintien, voire l’accroissement de sa puissance, dépendamment de ses rivaux. Et lorsque la guerre physique était autrefois synonyme de puissance étatique, aujourd’hui, elle laisse la place à de nouvelles formes d’affirmation de sa puissance. Ces nouvelles stratégies d’accroissement de la puissance étatique sont devenues hybrides, mélangeant le subtil «soft power», au traditionnel «hard power». Toutefois, une constance demeure dans l’accroissement de sa puissance ; elle se fera toujours au détriment de ses rivaux. Aussi, comprendre la géopolitique des grandes nations revient à comprendre que leurs surcapacités militaires, économiques et en matière de renseignement, doivent constamment trouver des terrains d’expression, et de ce fait, guident leurs options stratégiques. Hier comme demain, de nombreux pays feront la course à la superpuissance, en usant de guerres visibles et invisibles de toutes les natures. Guerres invisibles idéologiques, économiques, cybernétiques et informationnelles amplifiant les tensions géopolitiques mondiales. Tensions entre nations, auxquelles il faudra ajouter les contestations et aspirations des populations.

Une dernière question se pose : En 2033, serons-nous face à plus de tensions géopolitiques mondiales ?
Aujourd’hui, nous assistons à la poursuite de la course à la domination géopolitique mondiale entre des superpuissances prêtes à tout dans un contexte global défavorable nourrit de tensions entre Etats/Etats et Etats/populations, et une tendance globale de pénurie des ressources et d’augmentation des besoins des populations.  
Très probablement, il n’y aura pas de continuité géopolitique à la suite de la crise actuelle.  Et il est fort à parier que la discontinuité géopolitique deviendra la règle, avec des événements majeurs occasionnant des crises sanitaires, environnementales, économiques, financières, sociales, humanitaires et migratoires, à des échelles géographiques et temporelles inconnues, et avec des conséquences multiformes aussi inconnues. 
Au pire, 2033 sera un monde plus désorganisé, avec l’accumulation de crises et de tensions, et au mieux, il sera plus apaisé, avec moins de tensions entre les grandes nations. Et répondre à la question posée revient à apprécier les tendances mondiales à venir, en termes démographique, environnementale, sanitaire, idéologique, économique, sociale et technologique. Aujourd’hui, le fait est, à l’exception de la technologie, le reste des tendances mondiales semble évoluer défavorablement. 

 
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