Interview

Benaceur Azday : « La culture du cannabis génère beaucoup d’emplois puisqu’elle compte beaucoup d’étapes de production »

Lors de ses derniers mois, le débat autour de la légalisation du cannabis et de l’usage thérapeutique de ce dernier a repris surface. Afin de mieux appréhender et comprendre les revendications des personnes qui militent pour la légalisation du cannabis, ainsi que les différents enjeux sanitaires, économiques et sociaux relatifs au cannabis, nous avons interviewé monsieur Benaceur Azday, co-fondateur du collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du Cannabis. 


Challenge : Avant d’aller vers le vif du sujet, pourriez-vous nous évoquer les raisons de votre militantisme et ses origines ?

Benaceur Azday : Merci d’avoir pensé à m’entretenir sur ce sujet qui a fait vibré des consciences. Il s’agit d’un sujet qui a pour longtemps divisé les avis, et qui continue de les diviser. Pour certains, il s’agit d’un tabou pour d’autres un danger sociétal et pour certains une plateforme de recherche intéressante. La plante du Cannabis est une plante médicinale, comme tant d’autres, qui fait partie de l’écosystème végétal marocain. Cette plante n’est venue ni de l’Orient et ni de l’Occident, comme le veulent entendre certains, mais elle connait sa genèse dans le septentrional du Rif. Cette plante du Cannabis, dont notre entretien fait l’objet, concerne et cela depuis la nuit des temps le Cannabis marocain plus connu sous l’appellation « la Beldia », dont la tétrahydrocannabinol, la THC, est relativement douce. Cependant et pour des raisons de production massive, elle a été substituée partiellement par des plantes hybrides importées d’ailleurs afin de satisfaire la demande importante du kif marocain qui a bien acquis une renommée mondiale à l’instar de la marijuana. 

Nos objectifs au départ étaient de déclencher tout d’abord un débat national et même international. Certes, nous avions eu le soutien de quelques médias et associations mais nous avions également été contrecarré par les autorités marocaines. Nous avons, entre autres, assisté à l’interpellation de certains membres du groupe. Malgré différentes perturbations, nous sommes arrivés à partir de 2012 à élargir notre réseau et à rentrer en contact avec différentes compositions et acteurs politiques du royaume. A titre d’exemple nous avons été contacté par différents partis politiques à l’image du PAM, le parti de l’Istiqlal ou encore le PJD. 

Finalement j’aimerais aussi préciser que pour bien aborder cette problématique du cannabis au Maroc, j’ai décidé d’adopter une démarche scientifique, qui répond à l’éthique de la recherche scientifique et ce via mon domaine de recherche sur la Biomasse. Ce travail approfondi était l’objectif primaire de la plateforme du collectif de la légalisation du cannabis marocain à des fins thérapeutiques et industriels.

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Challenge : Aujourd’hui quel est le danger ou l’inconvénient de la prohibition du Cannabis et quels sont vos arguments pour l’usage thérapeutique du Cannabis que vous prônez au Maroc ?

Benaceur Azday : Tout d’abord et en toute honnêteté intellectuelle il faut bel et bien préciser et rappeler que d’une manière générale le kif ou le cannabis marocain a des conséquences néfastes sur la santé des consommateurs et surtout les jeunes adolescents qui optent pour les dérivées du kif, à savoir « le joint ». 

Les êtres humains ont toujours été à la quête de la consommation de substances ayant le pouvoir de modifier les états de conscience, ou ce que les spécialistes désignent par les effets psychoactifs. Aujourd’hui, hélas le cannabis produit du « terroir » a été remplacé par des plantes hybrides qui ont provoqués des conséquences néfastes au niveau de la santé humaine et sur l’écosystème des nos terrains accidentés du massif septentrional. 

Tout d’abord il faut rappeler que l’usage thérapeutique a été voté aux nations unies lors du mois Décembre 2020. La commission chargée de travailler sur la question des stupéfiants a donc, via son vote, affirmé que le cannabis marocain n’est plus considéré comme étant une drogue dangereuse. Ils ont également souligné qu’il pouvait être utilisé à des fins thérapeutiques. Aujourd’hui, le gouvernement marocain se doit d’accompagner cette décision, approuvée par l’ONU et l’OMS, par une législation.

En ce qui concerne la thérapie, le cannabis peut être une réponse à maintes maladies à l’image du parkinson, le cancer mais cela reste à mon avis dans le cadre d’un calmant. Le cannabis peut également être une source de création d’un nombre important de produits cosmétiques.

Je tiens aussi à souligner que les utilisations thérapeutiques et industrielles pourront alléger et atténuer le côté sédatif et stupéfiant qui découlent du cannabis. 

Challenge : Quel est l’avantage de la légalisation du cannabis du point de vue économique au Maroc ? Qu’est-ce que cela signifierait pour les recettes fiscales et les caisses de l’Etat ? 

Benaceur Azday : En principe, nous retrouvons des pays à l’image d’Israël qui ont commencé la culture industrielle du cannabis. Ce dernier est sujet à exportations pour des fins thérapeutiques. L’économie marocaine pourrait bénéficier de cette légalisation pour différentes raisons. Tout d’abord, au niveau de la thérapie, le cannabis marocain est connu pour sa qualité et son efficacité comparé aux autres drogues « douces ». 

Au Maroc, existent plusieurs plantes qui peuvent être qualifiées de dangereuses mais qui ne sont pas pour autant illicites. Nous pouvons donc inscrire le cannabis dans ce sens et avoir recours à ce dernier pour produire des produits thérapeutiques ou pharmaceutiques ou encore cosmétiques qu’on pourra exporter par la suite. Cela s’avérera être bénéfique pour le Maroc du point de vue de la balance commerciale mais aussi dans le processus de création d’emploi. 

D’un point de vue industriel, nous pouvons réduire la Tétrahydrocannabinol à 0,03 et utiliser le cannabis dans le textile. Il y’a notamment une expérience qui a réussi en Suisse dans la production de textile via le cannabis. Le Maroc peut se distinguer donc dans la production textile via cette option. Mais pour cela, il faut avoir une culture industrielle du cannabis. Il faut en cultiver dans le Gharb, au Haouz et non au Rif.

Comme les autres plantes médicinales, il faut noter que la fibre de la plante du cannabis est très forte et qu’elle peut donc générer du textile, des matériaux, des isolants thermiques ou des ustensiles de cuisine par exemple.

C’est une culture qui génère beaucoup d’emplois puisqu’elle compte beaucoup d’étapes de production. Ces emplois peuvent faire intervenir même des femmes au foyer. Dans le détail, 90.000 ménages vivent de cette culture. Elle est ainsi génératrice de revenu pour près de 760.000 individus. Il s’agit donc d’un impact socio-économique non négligeable. Il est alors nécessaire de réglementer l’usage thérapeutique et industriel du Cannabis, activité génératrice d’emplois et ancrée dans la culture locale notamment dans le Rif.

Aujourd’hui, je peux vous assurer via mon expérience que plusieurs bailleurs étrangers sont prêts à investir dans ce domaine si l’Etat marocain procède à la légalisation de la culture industrielle. Cela demande aussi des superficies agricoles très grandes. 

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Challenge : Comment voyez-vous donc cette légalisation au Maroc ? serait-ce une légalisation contrôlée par un monopole d’Etat de production et de distribution du cannabis ou bien celle d’une légalisation par le marché ou autres ?

Benaceur Azday : Ce ne serait pas une première. On le fait pour la culture de la betterave par exemple. C’est l’Etat qui contrôle. Aujourd’hui, et à mon avis, il faut qu’il y ait un office ou un organisme étatique sous l’égide du ministère de l’Intérieur qui va essayer de gérer ce fléau. L’Etat doit contrôler les graines de semence et les productions et introduire des mesures qui combattraient le trafic. Il faut une législation qui suit et qui pourra mettre en places des outils de contrôle. C’est facile de contrôler. On peut contrôler par la semence et par la superficie. Donc par un calcul simple, on peut connaitre la production de chacun. Le contrôle doit être au niveau de la culture et des superficies agricoles dédiées à cette culture.

Challenge : Comment est-il possible de procéder à la légalisation du cannabis tout en améliorant et en renforçant les mesures de prévention, notamment en direction des mineurs ? 

Benaceur Azday : Toute chose interdite encourage le trafic et les tentations. Si on arrive à faire de cette belle plante marocaine, une source de production cosmétique ou thérapeutique, il faut casser ce tabou illicite de cette plante. Si les citoyens, et principalement les jeunes, voient l’utilisation de cette plante dans le textile, dans le cosmétique et le thérapeutique, le coté stupéfiant connaîtra une réduction. Nous avons combattu, ou essayons de combattre, le SIDA à travers les médias, les institutions étatiques, les écoles et autres. Dans la même logique, l’Etat se doit d’effectuer un travail à tous les niveaux (rues, écoles, centres de formation…) pour dire que le cannabis peut être dangereux et peut pousser les jeunes à essayer des drogues dures. C’est donc le rôle des écoles, des mass média et des institutions étatiques.

 
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