Portrait

L’horloger du rail

Il a les traits marqués de ceux qui ont roulé leur bosse et ont multiplié les expériences. A 52 ans, il aura été l’homme d’un seul métier et d’une seule entreprise, mais qui est passée de main en main, jusqu’à devenir Colas Rail. PAR NOREDINE EL ABBASSI


 

Philippe Zuliani est de  ceux qui ont réussi à la force du poignet. Pour ce quinquagénaire assumé, la vie aura étéune lente ascension vers la  réussite, malgré un environnement loin d’être favorable au départ. D’ailleurs, sa leçon de vie se résume à ce que l’ “on  réussit en travaillant!” Dès le premier contact, on se rend compte qu’on a affaire à un homme facile, disponible  et profondément positif. 
Même si la vie ne lui a pas fait de cadeaux. Il arbore un style décontracté, et porte une  chemise ouverte sur une veste et un jean. Il a le sourire engageant, et ne fait aucun mystère  sur sa personne. Il est né en 1961, à Comines, dans le froid et la brume du Nord de la France. Il est l’aîné des trois enfants d’un briquetier  et d’une standardiste. Son père est un immigré italien, venu, à l’époque et à l’instar  de nombre de compatriotes, dans le Nord de la France travailler sur les chantiers de la république. C’est là qu’il a rencontré celle qui deviendra sa femme, la mère de Philippe.

C’est donc dans cet environnement ouvrier, où l’on travaille dur, que ce dernier passera  ses premières années : “c’était un melting pot de genres et de
langues qui constituait cet environnement  laborieux. Nous côtoyions aussi bien des Portugais, que des Marocains des Algériens ou des Polonais”, explique-t-il  le regard pensif. Cependant, la famille ne tardera pas à s’installer près de la grande ville, dans la banlieue de Lille. Changement de décors. La famille vit à  la campagne, dans une maison. Certes modeste, où il n’y a pas de chauffage centrale, ni de salle de bain. Pour se laver, on utilise une bassine dans la  cuisine, et on fait chauffer l’eau dans des casseroles. Ce n’était pas la vie de château. Pour toutes les familles d’immigrés de l’époque, la valeur cardinale  reste le travail et peu de place pour le divertissement. Les loisirs des enfants se limitent au football et aux jeux dans les prés. On doit aider à la maison.  “Nos parents travaillaient tous les deux. Nous devions aider aux tâches ménagères et contribuer au jardinage. A cette époque, pour se chauffer, il fallait  ramasser le charbon à la pelle et le transporter, à la brouette, sur plusieurs kilomètres.

C’était le type de tâche qui nous incombait”, développe-t-il, sur le  ton de la confidence. De ces souvenirs, il garde une certaine combativité, celle de ceux qui n’oublient pas d’où ils viennent. Néanmoins, les vacances  d’été se passaient en Italie, auprès des grand-parents. L’occasion de garder le contact avec le pays d’origine, et ne pas oublier la langue paternelle.  On apprend aussi bien l’italien que la langue de la région originelle, le “friullan”. Le grand père de Philippe est également dans le bâtiment, et apprend à son petit-fils le carrelage, la  maçonnerie et l’utilisation des outils de la profession. C’est, peut-être, au contact de cet ancien qu’il développe une âme de bâtisseur.
Les études pour s’en sortir
La vie tourne, essentiellement,  autour du travail. La conviction est que l’on ne peut s’en sortir que par les études. Pour avoir plus de chances, il est interne dès 1975 dans l’établissement St Amant les Eaux. Il sera même surveillant des plus jeunes en tant que “maître au pair”- ce qui lui permettait de “payer” une partie de ses études. Mais c’était, malgré tout, une période d’épanouissement. Une  fois par semaine, le jeune Philippe avait droit au ciné-club. Il découvre également le Rugby, sport qu’il pratique avec passion. Son récit est ponctué de doctes analyses sur ce parcours,  et de touches d’humour sur la cherté des études.

Il obtient son baccalauréat en 1978, et dès après essaie de se lancer dans sa passion de toujours, l’aviation  de chasse. Il passe différents tests, qu’il réussit, mais un problème d’oreille interne mettra fin à ses grandes espérances. Il veut alors se réorienter vers l’horlogerie, et prépare un  BTS de micro-mécanique, en 1981. Le diplôme en poche, il doit passer le service militaire, alors encore en vigueur. Il le passera en Allemagne, dans les Chasseurs Alpins. “C’était une période très structurante  et très intéressante. On faisait énormément de sport et il y régnait une ambiance de franche camaraderie,” se remémore-t-il avec un sourire nostalgique.

L’armée a quand même du bon,  laisse-t-il entendre, regrettant à demi-mot, une carrière de pilote de chasse. C’était l’époque  où sévissait, en Allemagne voisinante, la “Bande à Bader” et fleurissaient les groupes  marxistes révolutionnaires en Europe de l’Ouest. Arrive 1982, quand il s’acquitte de son service militaire et doit réintégrer la vie civile. Après un bref séjour en famille,  il trouve à s’employer, et se marie dans la foulée. Il commence à la RCFC (Routes chemins de fer et canaux) comme conducteur de travaux. “C’était une vraie école de la vie. J’y  ai appris le métier, et me suis passionné pour les professions de la construction,” lance-t-il dans un sourire gourmand. Dans un éclair, il a des airs d’enfants dans un magasin de jouets. Son âme de bâtisseur  trouve à s’exprimer, et il s’y retrouve dans l’autonomie et la conduite de gros travaux. C’est là qu’il apprendra son métier, à une époque où il n’y  a pas d’école des constructions des chemins de fers en France.  Il travaille comme un forcené. La consécration viendra avec sa nomination à la tête de l’entreprise pour les régions Nord,  le Pas de Calais et la Somme.  Dans l’intervalle, deux de ses trois enfants ont vu le jour. Les prémices d’une réussite Il gravit les échelons les uns après les autres, à la grande fierté de son père.

Malheureusement, ce dernier décède peu après, en 1988, dans un accident de chantier. Philippe doit alors prendre la responsabilité de chef de famille. Mais l’entreprise dans laquelle il travaille connaît  des difficultés financières, et finit par être absorbée par un concurrent Desqueunes et Giral. D’ailleurs, cette dernière sera elle-même absorbée par le groupe Colas, une filiale du groupe Bouygues, en 1992. C’est à cette date qu’il est nommé Directeur des  Travaux. En parallèle, il gère une entreprise de BTP Belge, également dans les chemins de fer. Riche année que 1992,  qui verra la naissance de son troisième enfant. Philippe Zuliani continue à progresser, et en 2000 se retrouve responsable pour tout le quart Nord Est de la France. L’entreprise  a changé de nom, et devient Seco rail. Nous sommes en 2005 lorsqu’il est nommé à  la  tête de la région Sud de la France.

Il est d’abord basé à Lyon, avant de prendre en  charge un chantier en Corse. A cette période, il visite déjà régulièrement le Maroc. Il a l’occasion de se rendre dans le Sahara, de vivre avec les touaregs et de visiter la vallée  du Draa, en Renault 4L ou en 4×4. Deux années plus tard, il apprend que le groupe prospecte au Maroc, et Philippe postule à cette affectation. Il commencera par décrocher  de petites affaires, en tant que directeur de projet, sur le Tramway de Rabat Salé. Parallèlement à cette date, Colas rachète Spi rail, qui fusionne avec Seco rail. Il en résulte Colas Rail, dont il prend la direction  en 2010. C’est la même année qui verra son remariage, et la famille recomposée vit, depuis, au Maroc. C’est le nouveau monde pour un nouveau départ, une nouvelle  aventure. ■ 

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