Interview

L’Intelligence économique et stratégique, cet instrument de pouvoir

L’IES est un outil de leadership que le Maroc, sous l’impulsion royale, a développé depuis des années et s’en est servi pour se positionner au niveau régional. Mehdi Hijaouy, expert en affaires sensibles, et Adil Mesbahi, titulaire de deux MBA de l’EGE, nouveaux contributeurs de Challenge font le point sur une stratégie gagnante.


Challenge : Qu’est-ce que l’Intelligence Economique et Stratégique ?

Adil Mesbahi: L’Intelligence Economique et Stratégique (IES) a vu le jour à la chute du mur de Berlin, en 1989. A la fin de la guerre froide, ne sachant quoi faire de leur énorme « machine de guerre » du renseignement, les États-Unis ont orienté une partie de leur capacité d’espionnage vers le champ économique.

Mehdi Hijaouy: Cette orientation stratégique leur a permis de conserver leur place de première puissance économique mondiale. Place qui leur est aujourd’hui disputée par la Chine, nouvelle grande puissance mondiale en matière d’espionnage économique.

Challenge: Et l’IES au Maroc ?

M.H.: L’Intelligence Economique et Stratégique marocaine a été impulsée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, il y a une dizaine d’années. L’esprit de la discipline fût résumé avec le triptyque suivant : « Surveiller comme les Chinois, Analyser comme les Français et Agir comme les Américains. » Leitmotiv d’Abdelmalek Alaoui, un des précurseurs marocains de l’IES, qui en l’absence de doctrine marocaine, voulait prendre le meilleur chez les meilleurs.

Challenge: Quel est le bilan de cette décennie d’IES au Maroc ?

A.M.: A l’échelle nationale et régionale, l’IES marocaine s’est souvent faite remarquer. Au niveau national, des entreprises sont devenues « championnes » grâce à des stratégies gagnantes. Sur le plan régional, le Royaume s’est projeté en Afrique, appuyé par une stratégie continentale offensive, notamment dans les secteurs de la finance, de l’assurance, des télécommunications et du BTP.

M.H.: Les acteurs marocains de l’IES, avec peu de moyens, comparativement à ceux des grandes nations, abattent de bons résultats à l’échelle du continent africain, ce qui n’est pas le cas s’agissant de leurs confrontations au niveau mondial. Pour exemple, les batailles avec l’Union Européenne dans le secteur agricole et de la pêche, ou le déséquilibre de l’accord de libre-échange économique avec la Turquie.

Challenge: Quels sont les ressorts de ce bilan globalement positif ?

M.H.: La vision Royale de l’IES s’est appuyée sur des fondamentaux. En effet, les réussites précitées sont le fruit de bases solides sur lesquelles se repose l’IES marocaine. Aussi bien dans la sphère étatique que privée, les acteurs de l’IES marocaine sont formés dans les meilleures écoles mondialement reconnues. Ajouté à cette « science » acquise, un savoir-faire de longue date en matière de renseignement. Sans oublier le soin apporté à la réflexion stratégique qui guide toute action. L’IES marocaine est incontestablement une affaire de spécialistes qui recherchent constamment l’excellence.

Challenge: Quelles perspectives pour l’IES au Maroc ?

A.M.: Les nouvelles confrontations sont économiques, cybernétiques et informationnelles. Et les nouveaux rapports de force exigent de nouvelles armes. Les acteurs marocains de l’IES, avec peu de moyens, comparativement aux grands acteurs mondiaux, sont pourtant là, avec beaucoup de pragmatisme et une volonté infaillible de gagner chaque engagement. Tantôt défensifs, par obligation de préserver ce qui doit l’être, et tantôt offensifs, dans une volonté de conquête, notamment économique. A l’échelle étatique, les perspectives sont essentiellement défensives, en matière de contre-ingérence multiforme. Et à l’échelle des entreprises, les perspectives sont aussi bien défensives qu’offensives.

M.H.: A l’avenir, les acteurs de l’IES marocaine investiront le domaine de la contre-ingérence, et ils continueront à progresser dans tous les champs, pour qu’un jour on dise : « Surveiller, Analyser et Agir comme les Marocains ». Avec peu de moyens et beaucoup de résultats.

Challenge : Pouvez-vous nous parler de l’IES défensive au niveau étatique ?

M.H.: Que cela soit dans le champ économique, cybernétique ou informationnel, qu’il s’agisse d’Opérateurs d’Importance Vitale (OIV), d’Opérateurs de Services Essentiels (OSE), de personnalités importantes ou de médias, les nouvelles menaces sont devenues une réalité. Ces dernières années, le Maroc a vu émerger de nouvelles menaces de l’intérieur et de l’extérieur. Et quelles soient économiques, cybernétiques ou informationnelles, dans un but d’espionnage, de criminalité ou de déstabilisation, il importe de progresser en matière de contre-ingérence, puisque ces menaces sont devenues permanentes et en constante progression.

A.M.: A titre d’exemple, uniquement dans le champ économique, la France subit annuellement environ mille actions d’ingérence, dont le tiers concerne des entreprises stratégiques.

Challenge : Pouvez-vous illustrer l’IES offensive au niveau étatique ?

A.M.: L’Inde, jusqu’aux années 90, faisait partie des pays du tiers-monde. Or l’Inde d’aujourd’hui est la 5ème puissance économique mondiale, et elle est attendue à la 3ème place dans moins d’une décennie. Savez-vous comment ce pays qui compte presque 1,4 milliard d’individus a fait ce bond de géant? En 1991, a été mis en place un nouveau modèle de développement socioéconomique. A postériori, on peut le qualifier de réussi, mais à l’époque, il s’agissait d’un changement de mindset qui consistait à faire deux paris majeurs : dans l’IT et dans la pharmacie. L’enseignement a été refondé en partie, afin d’atteindre les deux objectifs précités, et la diaspora indienne a été appelée à participer à l’effort de décollage du pays. Treize années plus tard, l’Inde formait plus d’ingénieurs IT que les États-Unis et l’Europe réunis, et son industrie des médicaments génériques est devenue « la pharmacie du tiers-monde ».

M.H.: Seulement deux paris et deux leviers pour y parvenir! Alors si on peut réussir le décollage socioéconomique de plus d’un milliard d’Indiens, il nous est permis d’envisager de faire autant pour nos trente-six millions de Marocains. C’est l’objet du nouveau modèle de développement socioéconomique que notre Souverain a appelé de ses voeux.

Challenge: Quelles vont être vos futures contributions dans Challenge ?

M.H.: Notre univers est large, il va de l’échelle nationale à l’internationale, et de la confrontation entre entreprises à celle entre Etats. Nos futures contributions auront pour objectif de sensibiliser les décideurs économiques et étatiques marocains sur les nouvelles menaces; qu’elles soient économiques, cybernétiques ou informationnelles. Un défi que nous relevons pour les lecteurs de Challenge.   

A propos de Mehdi Hijaouy :Titulaire de deux MBA de l’EGE, Mehdi Hijaouy est expert en affaires sensibles et dispose d’une grande expérience dans le monde de la sécurité. Mehdi est instructeur de Close-Combat au Maroc, il est également expert en penchack silat, Atemi Ryu, Daito Ryu Akijutsu, karaté Kyokushinkai, et 7ème dan de Ju-jitsu japonais.

A propos d’Adil Mesbahi :Ingénieur grande école Française, formation complétée par un MSc et quatre MBA. Après une riche expérience dans le conseil et la banque, Adil Mesbahi est professeur, auteur, analyste et conseiller auprès de Décideurs économiques et Etatiques.

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