Interview

Mehdi Hijaouy : «le monde vit une réelle guerre de l’information. Notre pays dispose de tous les atouts pour y exceller»

Mehdi Hijaouy- expert en sécurité, défense, stratégie et intelligence économique – analyse les inputs et les outputs de la guerre mondiale de l’information. Tous les pays s’y engagent, de manière drastique, ce qui induit une réelle éclosion de batailles informationnelles acharnées.


Que ce soit au niveau de l’internet, via les réseaux sociaux ou encore à travers des plateaux de télévision ou des émissions de radio, la manipulation de l’information devient un art très prisé par les Etats, lequel leur permet de mener, de manière très intelligente, des opérations d’influence et de contre-influence.

Challenge: pouvez-vous nous éclairer sur cette expression de «guerre de l’information» ?

Mehdi Hijaouy : Guerre de l’information, Infoguerre, Warfare ou encore Infowar, il s’agit d’une osmose entre manœuvres humaines et techniques pour s’emparer, détruire ou brouiller de l’information. Pour être plus simple, les personnes les plus avisées l’appellent la « guerre des propagandes ». Aujourd’hui, les Etats n’y adhérent plus par simple choix, mais par la contrainte.

Une guerre de l’information est-elle menée en toute éthique et dans un total respect du Droit ?

A vrai dire, quelques pays ont tenté de confectionner des législations qui puissent cadrer, en quelque sorte, la production, la diffusion et la circulation de l’information. Mais cela reste très timide. Par exemple, nous savons tous, que les réseaux sociaux, toutes sortes confondues, en tant que médias, explosent, en drainant, à la seconde près, des milliards d’informations. Pourtant, à date, aucune charte mondiale d’éthique, permettant de réguler et de contrôler les différents échanges et partages, n’a encore vu le jour.

Le mensonge est devenu monnaie courante : qui dirait, il y a une décennie que des Chefs d’Etats pouvaient se permettre de mentir et de véhiculer, sans la moindre honte, des fakenews ? Alors qu’une personne occupant une fonction suprême doit être intègre, honnête et loyale. A cet égard, je ne vais pas m’empêcher de citer un exemple récent : celui d’un TEBBOUNE, qui se permet de vouloir créer la zizanie entre SA MAJESTE LE ROI MOHAMMED VI et son peuple qui éprouve, par ailleurs, depuis l’aube des temps, un attachement indéfectible et inaliénable au Glorieux Trône Alaouite.

Je dirais pour terminer ma réponse : rien n’empêche un pays de mener une guerre de l’information, sur la base de stratégies, de tactiques et en toute diplomatie, mais que cela – j’y insiste – se fasse de manière totalement éthique et transparente.

Pouvez-vous nous éclairer sur l’information en période de conflits entre Etats, allant des médias de masse aux médias sociaux numériques ?

Généralement, deux pays engagés dans un conflit ne trouvent pas, si aisément, un terrain d’entente. Dans les us et coutumes diplomatiques, il y a toujours des tiers parties qui viennent apporter secours ou plutôt qui interviennent, en toute neutralité et en bon(s) arbitre(s), pour trouver une issue à la crise. Mais entre-temps, surgissent, ce qui est totalement normal, des crises informationnelles qui trouvent, en ce XXIème siècle numérique, un terreau extrêmement fertile, pour des considérations historiques et sociologiques, liées, essentiellement, à la nature et aux liens des médias, notamment, télévisés; qui suit, assez souvent, le chemin sinueux de l’anonymat et qui se répand, de nos jours, à une vitesse exponentielle, pour couvrir toutes les zones géographiques. Ce qui permet d’envenimer davantage les mésententes et les discordes.

Mais finalement, comme disait J.-N. Kapferer : « la rumeur est propagée par des experts spécialisés, détenteurs de clefs de lecture de signes indéchiffrables, l’expert est une source classique de rumeur habilité à porter des jugements, des pronostics, des prédictions, il dispose d’une chambre de résonnance ».

En réalité, une personne avisée n’est pas du tout troublée par l’actualité mais plutôt par des propos, émanant directement de leaders d’opinions. Ce n’est pas non plus de l’entourage de ces derniers qu’un individu éclairé puiserait l’information, car c’est dans cet intervalle (Leader d’opinion – entourage) que naissent les rumeurs. Celles-ci enfantent de la déformation de l’information.

Comment à votre sens, un état pourrait, en pleine guerre informationnelle, se prémunir contre la circulation de publications fallacieuses via le Net ?

D’une part et comme je l’ai énoncé plus haut, il y a un vide juridique marqué par une absence de réglementations internationales spécifiques en la matière, notamment, d’organisation du secteur médiatique en termes de Droit et de libre circulation de l’information ou encore de la lutte contre l’anarchie plurielle des médias et des réseaux sociaux.

D’autre part, le Web n’est pas un espace de non-Droit et a, malgré tout, ses bons usages. A titre d’exemple, rien n’empêche de saisir une plate-forme d’hébergement de contenus, un moteur de recherche ou même un réseau social, pour supprimer des contenus litigieux. Toutefois et il faut le reconnaitre, parfois cela n’est pas du tout possible, pour une raison ou une autre.

Ce qui manque, comme je disais dans un passage de  l’une de mes réponses antérieures, c ’est un Code mondial d’éthique . Je compléterais par ce qui suit : « il devient, aujourd’ hui, fort opportun que l’ONU produise un instrument juridique à portée internationale et auquel les Etats devraient, impérativement se soumettre .

Pourriez-vous nous indiquer quelques types d’attaques menées lors d’une Warfare ?

Ces attaques peuvent être soit de nature technique (hacking, déni de service, référencement négatif) ou le plus souvent, de nature éditoriale. Les attaques techniques – bien que moins usitées dans le cadre d’une guerre classique d’information – ne sont pas, non plus, à négliger. Je ne vais pas m’y étaler dessus mais par contre, j’estime fort important, du moins, d’en évoquer l’une d’entre elles, que le monde vient de vivre, tout récemment : des difficultés d’accès à de nombreux sites internet à travers le monde se sont produites, empêchant, momentanément, l’accès à de grands médias mais également à des sites institutionnels, à l’exemple de celui de la Maison-Blanche.

Un important fait qui pourrait, dans une large probabilité s’inscrire dans le cadre d’une guerre informationnelle

Revenons aux attaques de nature éditoriale sur lesquelles je préfère expliquer. A ce titre, l’Internet est un terreau favorable, notamment, à la manipulation de l’opinion, à l’émission de diffamations, d’injures ou de rumeurs ou encore à la divulgation de la vie privée. Ce sont, à mon sens, les principales attaques que l’on peut recenser lors d’une guerre d’information.

Quelle place pour les médias en temps de crise ?

Nous devons en être conscients : les médias d’aujourd’hui, principalement digitaux, sont constitués, dans une large mesure, de l’information des internautes eux-mêmes. Ces médias, comme principaux outils de communication, restent, en temps de crise, des outils incontournables en matière de conduite de tout événement. Clarifier les faits, reprendre la main sur la situation, anticiper et préparer le futur et regagner la confiance sont autant de fonctions que devraient remplir les médias en temps de crise.

Toutefois, les Etats devraient, dans le cadre d’une communication de crise, être conscients du bon choix de leurs interlocuteurs (médias), publics et privés, soigneusement formés et sensibilisés, parfaitement aptes à défendre ses intérêts suprêmes.

Le Maroc est-il, aujourd’hui, suffisamment outillé pour mener, glorieusement, une guerre de l’information ?

Le Maroc, grâce à la vision clairvoyante de SA MAJESTE LE ROI MOHAMMED VI est doté de tous les atouts intrinsèques pour mener brillamment, en toute efficacité, toutes formes de guerres, soient-elles militaires, cyberattaques ou autres. Nos services de renseignement sont classés parmi les meilleurs, à l’échelle mondiale.

Il est aussi important de souligner que le Royaume détient, parmi sa population, un nombre élevé de ressources immatérielles, expertes en matière, notamment, d’ingénierie informatique, de lobbying, de veille, de communication de crise, d’influence… Compte tenu de la haute importance accordée par les pays dans la gestion de crise liée à la guerre de l’information, la France est sur le point de créer une Agence nationale de lutte contre les manipulations de l’information, dont l’objectif principal serait d’identifier les tentatives d’ingérence venues de l’étranger. Un modèle dont pourrait s’en imprégner la communauté internationale, particulièrement africaine.

L’Afrique et la guerre mondiale de l’information : qu’en est-il ?

Dans le passé, le continent africain servait de terrain d’entrainement pour certaines puissances, en vue d’expérimenter des manœuvres de désinformation. Aujourd’hui, ces Etats étrangers se livrent plutôt à une nouvelle guerre de l’information, pour gagner les marchés africains. En manipulant le débat public et/ou en influençant les résultats des élections, grâce, notamment, aux réseaux sociaux, ces puissances réussissent à faire pression sur tel ou tel autre gouvernement.

Rien que l’année écoulée (2020), Facebook avait révélé l’existence de faux profils, se livrant à une guerre informationnelle pour le compte de puissances étrangères. Ce qui avait abouti à la suppression de 150 faux comptes Facebook. A mon sens, l’Afrique est, aujourd’hui, appelée à assurer, en parfaite indépendance, une gestion de l’information de manière coordonnée, efficace et intégrée. C’est dans cet esprit que les africains devraient s’inscrire, pour éviter de se faire manipuler et de construire, de manière autonome, leurs stratégies de développement.

Dites-nous, en quelques mots, que retenir de la guerre de l’information ?

« Gérer l’information en amont, afin de pouvoir prévenir une crise, et gérer l’information en aval, en vue de se repositionner après une éventuelle crise, deviennent des aspects plus importants encore que la gestion de la crise proprement dite ». Anticiper, pour s’adapter au changement. Avoir l’œil ouvert par veille interposée 24H/24 sur les pratiques de guerre informationnelle, pour en tirer le meilleur et y faire, ainsi, face, de la manière la plus appropriée, en parfaites efficacité et cohésion.

 
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