Culture

Michel Serres, un indomptable antidogmatique

Il vient de nous quitter le 1er juin. Né tout juste après la grande crise économique internationale de 1929, un 1er septembre 1930, Michel Serres, philosophe et historien des sciences, a été le témoin de toute une époque. C’est un observateur qui n’est jamais tombé dans le piège des dogmes


Dès son enfance, au cours de son expérience de scout, ses camarades le qualifiaient de «Renard enthousiaste». Il fit un «faux départ » à l’Ecole navale, mais se rattrapa immédiatement en réussissant le concours de l’ENS, en 1952.

Dès le début de ses études, il établit un pont solide entre les sciences, l’histoire et la philosophie. Après un bref passage au service militaire à la Marine nationale où il est rattrapé par son passé de marin, il entame une carrière universitaire en fréquentant Michel Foucault et Jules Vuillemin. Il enseignera l’histoire des sciences à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’université John-Hopkins, à Baltimore, aux Etats Unis d’Amérique, pour être ensuite nommé professeur à l’université Stanford, en 1984. De 2004 à 2018, retour au bercail, en France, où il participera chaque dimanche, à la chronique de France Info « Le sens de l’info », avec Michel Polacco.

La nature, pour Serres, doit devenir un sujet de droit, et non plus seulement un objet

Dès le début, Michel Serres a consacré ses réflexions philosophiques aux progrès de la science et de ses effets sur la dimension éthique de l’être humain. Ecartant le déterminisme mécanique de la science, il s’appuie sur le principe de l’incertitude, basé sur la liberté et l’inattendu. Sa thèse de doctorat porte d’ailleurs sur cette problématique déjà abordée par Leibniz. En fait, Serres fait un retour dans la gestation des sciences pour expliquer la complexité du processus de formation de la pensée scientifique et essayer de comprendre les nouvelles formes d’aliénation cachées par un discours prétendument scientifique, mais qui, en fait, fait obstacle à l’esprit innovateur.

Serres a été profondément marqué dans son enfance/adolescence par la « grande boucherie mondiale » qu’a été la deuxième guerre mondiale (1939-1945). Comment la science a-t-elle pu être détournée et mobilisée pour détruire la vie, pour contribuer à l’horreur, au lieu de servir le bonheur humain et permettre le développement d’une « éthique universelle » conformément à l’esprit profond des premiers scientifiques humanistes ?

Serres va en fait plus loin, en posant le concept fondamental de «contrat naturel», à la place du «contrat social». Ce dernier se limite à l’espèce humaine, alors que le premier vise tous les êtres vivants, y compris l’humain. La nature, pour lui, doit devenir un sujet de droit, et non plus seulement un objet. C’est là une grande réconciliation de l’humain avec toutes les composantes de l’univers.

Dans ses réflexions, il n’y a pas de frontières entre la science, la poésie, la magie (…). Il «décloisonne » pour mieux comprendre. Là, le regard scientifique se relativise pour s’enrichir. Dans «Hominescence» (2001), il démontre comment l’habitat devient topologie grâce à l’internet et au portable. La voix se confond de plus en plus avec l’écrit et inversement. M. Serres saisira ainsi les profondes mutations induites sur la vie humaine grâce aux nouvelles découvertes scientifiques et à leurs applications. Un livre jaillira de cette percée intellectuelle: «Petite Poucette», énorme succès d’édition, avec plus de 300.000 exemplaires vendus dans le monde. Il s’agit d’une fable où sont décrits les changements provoqués par la révolution numérique sur le comportement humain. Fantastique est aussi cette inversion du mythe de la caverne platonicienne, où M. Serres dans « Yeux » (2014), incite à voir la nuit étoilée, plutôt que le jour, comme source de notre curiosité à la base de notre quête permanente du savoir, synonyme de lumière.

Le «Grand récit de l’univers», dans le «Gaucher boiteux», tente de retracer toutes les péripéties de l’humanité, en termes d’innovations, de bifurcations et d’inventions. Copernic, Galilée, Darwin, Wagener (…) illustrent bien ce cheminement intellectuel non linéaire. L’histoire n’est rien de plus que ce récit communément partagé par l’espèce humaine naviguant parmi d’autres espèces.

Tout inventeur est un gaucher boiteux

En effet, toute invention suppose par essence une sortie des sentiers battus, une rupture avec le conformisme.

«Penser c’est inventer, pas imiter, ni copier !». Certes au début, l’apprentissage des savoirs exige un commencement par l’imitation, mais sans aboutir à un «enfermement». L’esprit doit rester constamment ouvert. La flamme de la curiosité et de la critique doit rester allumée en permanence.

La philosophie de M. Serres, présente dans ses soixante ouvrages, nous invite à rejeter les dogmes, à aimer la vie, voire à la savourer, pour ne pas regretter de la quitter.

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