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«Mon histoire avec les médicaments», une autobiographie de feu Omar Tazi [Chapitre 1]

Son enfance, sa bataille contre le trust des multinationales qui dominaient le marché des médicaments à l’époque, son militantisme pour l’industrie pharmaceutique marocaine, plus épanouie, innovante et compétitive, son engagement pour un entrepreneuriat citoyen et responsable…« Mon histoire avec les médicaments », l’autobiographie de feu Omar Tazi publiée à titre posthume, véhicule des leçons aussi bien dans le champ managérial que sur le registre des valeurs morales et citoyennes ou encore pour les perles sur l’histoire économique et sociale du Royaume, que vous propose CHALLENGE pendant ce mois de ramadan, à travers 19 chapitres. Capitaine d’industrie, feu Omar Tazi qui nous a quittés le 20 mars 2020, faisait partie de cette génération de grands industriels qui ont contribué à façonner l’industrie marocaine.


Le petit fumiste cravaté


Je m’appelle Omar Tazi. Né à Fès le 12 septembre 1945, je suis le troisième fils d’une fratrie qui compte deux filles et trois garçons. Certains pensaient que mes parents avaient choisi mon prénom en hommage à Omar Ibn El Khattab, le deuxième calife bien guidé de l’Islam. Ce n’est pas le cas. Ma famille n’était pas si conservatrice bien que son respect des préceptes de l’Islam et des traditions marocaines était toujours profond. C’est ma mère qui choisit mon prénom en référence à Haj Omar Tazi, le puissant vizir du Sultan Moulay Hafid. Elle voulait que je devienne aussi important que lui. Comme toutes les familles de la première moitié du vingtième siècle, la mienne rêvait d’un avenir radieux pour ses enfants. Ma mère me ressassait toujours une phrase qui s’ancra dans mon esprit comme une croyance libératrice. « Tu sais mon enfant, me dit-elle en rapprochant son visage du mien, depuis ta naissance, tu as toujours été Merzaq [1] ! » Le fait de croire que j’attirais l’abondance fut pour beaucoup dans ma réussite. Cette conviction nourrit ma volonté. Quand mes projets rencontraient les pires obstacles, je persistais dans ma quête aux solutions en me disant que mon rendez-vous avec le succès est immanquable. Cette devise ne m’avait jamais trahi.

Malgré mes liens naturellement proches à ma mère, j’étais plus proche de ma grand-mère, la personne que je chérissais le plus au monde. On dit que la grand-mère est doublement mère, surtout si son enfant est une mère. La mienne l’a vraiment été pour moi. Un lien indéfectible nous unissait. Femme silencieuse et souriante, ma grand-mère eut de son mariage avec mon grand-père, Mohamed Tazi, le célèbre Pacha de Fès, une fille unique, à savoir ma mère. C’est peut-être pour cette raison qu’elle devint ce précieux repère affectif au cœur d’une famille nombreuse où ma mère ne pouvait pas à elle seule assumer la responsabilité de nous élever. Je me souviens encore de l’image de ma grand-mère, en hiver froid et bien arrosé, lavant les couches en tissu de mon frère encore bébé et les séchant grâce à la fumée chaude émanant des brûleurs d’encens qui ornaient le salon. Avec une méthodologie de virtuose, ses gestes étaient pleins de douceur, de délicatesse et d’infinie tendresse. Elle pouvait confier cette tâche à une de ses domestiques, mais elle la faisait elle-même en témoignage de son amour pour son petit-fils. Ma relation avec elle était quasi maternelle, amicale, empreinte de complicité et de sérénité. Bref, ma grand-mère était mon rempart contre toutes sortes de problèmes que je rencontrais.

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Mon enfance était paisible. Ma scolarité n’était pas brillante. Le plus important est que je réussissais. A l’époque du protectorat, entrer à l’école était un luxe. Mes parents étaient peu impliqués dans les études de leurs enfants. Nous étions libres de faire ou de ne pas faire nos devoirs. Chacun de nous avait le choix et surtout la responsabilité de réussir. Il faut dire que nous avions profité du système éducatif du protectorat. On avait toujours dit qu’on pouvait classer les colonisateurs en mauvais et moins mauvais. La colonisation française fut la moins mauvaise grâce notamment à son système éducatif dont elle fit profiter les enfants marocains, majoritairement analphabètes à cette époque. Mon jugement sur ce système ne changea pas malgré un incident dont j’ai été victime à l’âge de huit ans et qui marqua ma vie à tout jamais. Ce fut la première fois où je vécus du racisme. Un de nos instituteurs français se moquait toujours de moi et de mes camarades en raison de nos tenues vestimentaires.  Pour lui, les enfants des « indigènes » devaient se présenter à l’école les crânes rasés, les pieds nus et surtout portant des djellabas déchirées. Celui parmi nous qui osait venir en classe dans de jolis accoutrements européens représentait à ses yeux une insulte à la civilisation française. Chacun de nous avait droit à un surnom savamment concocté par ce maigre instituteur, aux cheveux roux frisés qui ressemblait étrangement au professeur de la série Tom Sawyer.

Pour moi, il me fit nommer le petit fumiste cravaté car je portais toujours une cravate. Ma grand-mère insistait pour que j’aille à l’école bien tiré. Je ne comprenais pas pourquoi il était si cruel envers moi à chaque fois qu’il me voyait. Le matin, à l’entrée de classe, devant tout le monde, il exprimait son mépris en m’appelant le petit fumiste cravaté, puis il enchaînait avec un rire nerveux qui cachait peu sa sévérité. En même temps qu’il prenait plaisir à me voir agacé, il orientait son regard menaçant envers mes camarades les invitant à le rejoindre dans sa plaisanterie de mauvais goût. Cet instituteur français ne faisait pas que se moquer de nous. Il sévissait souvent contre de faibles mômes marocains pour des raisons futiles. Personne n’osait le dénoncer. Ma seule consolation était l’expression de rage que je lisais dans ses yeux en me voyant, le lendemain même du supplice psychologique qu’il m’infligea, le défier en portant à nouveau une cravate.

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Un jour, je rentrais de l’école, le moral en berne, impuissant face à cet énergumène qui portait injustement le titre d’instituteur. J’en avais ma claque de son comportement mais je ne pouvais rien faire pour l’arrêter. Je décidais alors de ne plus me rendre à l’école. Ma grand-mère remarqua mon humeur morose. Elle voulait savoir ce qui n’allait pas. Face à son insistance, je lui avais tout raconté. Je n’oublierai jamais sa réaction. Elle se précipita, le visage ferme, au grand salon où se tenait une réunion importante présidée par mon grand-père. Elle le fit sortir au milieu de ses invités et lui raconta l’incident. Mon grand-père se dirigea vers une pièce adjacente où un vieux téléphone était branché. Il appela son frère, El Abbès Tazi, Pacha de Rabat, et lui raconta l’affaire. Ce dernier appela à son tour le résident général français et se plaignit du racisme de mon instituteur.

A cette époque, la France insistait pour se montrer en faveur de la tolérance religieuse et communautaire dans ses colonies. Un incident de cette nature, de surcroît dans une école censée refléter les valeurs de la République française, ferait passer les colons pour des propagandistes. C’est pourquoi la réaction du résident général était immédiate. L’instituteur qui s’était longtemps moqué de moi fut renvoyé en France le lendemain même de la plainte de mon grand-oncle. Toute l’école était soulagée du fait qu’on venait de la débarrasser de son raciste. Néanmoins, personne ne sut que c’est ma grand-mère qui déclencha cette petite révolte.


[1]Un mot en dialecte marocain qui se dit de quelqu’un qui attire la richesse.

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