Livre

«Mon histoire avec les médicaments», une autobiographie de feu Omar Tazi [Chapitre 3]

Son enfance, sa bataille contre le trust des multinationales qui dominaient le marché des médicaments à l’époque, son militantisme pour l’industrie pharmaceutique marocaine, plus épanouie, innovante et compétitive, son engagement pour un entrepreneuriat citoyen et responsable…« Mon histoire avec les médicaments », l’autobiographie de feu Omar Tazi publiée à titre posthume, véhicule des leçons aussi bien dans le champ managérial que sur le registre des valeurs morales et citoyennes ou encore pour les perles sur l’histoire économique et sociale du Royaume, que vous propose CHALLENGE pendant ce mois de ramadan, à travers 19 chapitres. Capitaine d’industrie, feu Omar Tazi qui nous a quittés le 20 mars 2020, faisait partie de cette génération de grands industriels qui ont contribué à façonner l’industrie marocaine.


Autosuggestions


Un jour, un œuf d’aigle est tombé d’un nid et s’est retrouvé dans un poulailler. Croyant qu’il s’agissait d’un de ses œufs, une poule l’a couvé jusqu’à éclosion. Un aiglon noir est sorti de l’œuf. Il était différent des autres poussins. Ses ailes étaient plus longues et son bec plus pointu. En grandissant, l’aiglon remarqua sa différence, mais il ne parvint jamais à l’expliquer. Il chercha dans la terre de la nourriture. Et, lorsqu’il volait, c’était sur quelques mètres à peine. Bref, toute sa vie, l’aiglon se croyait une poule. Un jour, notre jeune aiglon aperçut dans le ciel des aigles royaux volant majestueusement à travers les nuages. Subjugué, il resta planté pendant quelques minutes à contempler ces oiseaux magnifiques. « Moi aussi je veux voler comme eux », s’était-il suggéré.  


– « Maman, as-tu vu ces magnifiques oiseaux ? ».                  
– « Oui mon fils ».                                                                           
– « Est-ce que je pourrai voler comme eux un jour ? ».                      
– « Mais non mon fils, tu es une poule et les poules ne s’élèvent pas comme ça dans les airs ».


Déçu, l’aiglon retourna à sa basse-cour. Les années passèrent sans qu’il ose un jour déployer ses ailes. Il mourra dans le poulailler. La moralité de cette histoire est évidente : les gens qui acceptent qu’on leur suggère qu’elles ne pourront pas accomplir leur rêve, finissent par nourrir des prophéties auto-réalisatrices les empêchant de réussir. Dans le jargon de la psychologie, on appelle cela « le syndrome de l’imposteur »[1] qui se manifeste par un doute maladif niant la possibilité de tout accomplissement personnel. Dieu merci, j’ai toujours résisté aux suggestions négatives. Quand je suis convaincu de quelque chose, je ne me laisse jamais décourager par les critiques, mêmes celles bien intentionnées venant de mes proches. En me suggérant toujours que je vais réussir, je parviens à prendre possession de mon esprit et à le mettre à l’abri des affirmations démotivantes. Je crois que je dois beaucoup de mes réussites à ce don de Dieu que j’ai  développé au fur et à mesure où j’avançais en âge et où mes expériences devenaient plus riches.  

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Une fois mes études de pharmacie achevées, je caressais déjà le rêve de créer le premier laboratoire pharmaceutique 100% marocain. Beaucoup de gens prédisaient mon échec, me considérant comme un jeune pharmacien démesurément ambitieux. Pour moi, le secteur présentait un vide à combler. A la fin des années 1960, les rares laboratoires pharmaceutiques installés au Maroc étaient soit des multinationales, soit des joint-ventures avec des multinationales. L’essentiel des médicaments consommés était importé. La fabrication locale était rudimentaire se limitant à quelques formes simples comme les comprimés, les pommades et les sirops.

Mon rêve n’était pas de fabriquer de simples médicaments, mais plutôt de produire les traitements de dernière génération. J’avais également l’ambition de me spécialiser dans les formes injectables qui restent les plus compliquées à produire. Le processus de fabrication de ces formes pharmaceutiques est laborieux nécessitant, entre autres, un respect scrupuleux des instructions de qualité dans les ZAC[2]. Il s’agit de directives draconiennes concernant le traitement d’air, le régime de soufflage, la climatisation, les prélèvements, la pesée, la stérilisation et la qualification du matériel et des locaux. Elles impliquent également la formation de ressources humaines suffisamment familiarisées avec le processus d’habilitation, de lavage hygiénique des mains, des techniques d’habillage, des comportements et gestuelles adéquats, des contrôles, etc. Tout cela transformait mon rêve en un vrai challenge. Néanmoins, ma conviction de l’accomplir resta intacte. Grâce à des stages effectués en France dans les blocs stériles du laboratoire Roussel Diamant, j’étais parmi les rares marocains disposant d’une qualification en pharmacie industrielle et d’un savoir-faire dans les injectables. 

Je suis rentré au Maroc au début des années 1970. Comme tous les pharmaciens de ma génération, je démarrais ma carrière en ouvrant une pharmacie. J’avais acheté une officine à Casablanca à un prix dérisoire grâce à l’argent collecté auprès des membres de ma famille. Après quelques semaines, je m’ennuyais derrière le comptoir. Je commençais à faire des prospections pour exercer en tant que pharmacien industriel dans un laboratoire. Je fis la connaissance d’Omar Chaoui, président fondateur d’Africphar, une petite joint-venture avec un laboratoire américain. L’activité d’Africphar consistait à plus de 90% en l’importation de médicaments. Chaoui me proposa de passer des demi-journées à superviser la production dans son laboratoire. Je passais donc la matinée dans mon officine et l’après-midi chez Africphar. Après quelques jours, je constatais l’état lamentable de cette fabrique de médicaments. « Cette unité n’est pas conforme aux normes pharmaceutiques» , avais-je alerté Chaoui lors de notre deuxième rencontre.              

                                                 
– « Que proposes-tu ? me demanda-t-il ».                                  
– « Une nouvelle usine ».                                                                
– « D’accord, mais t’occuperas-tu du chantier de construction ? »                                                                          
– « Bien volontiers, à condition que je sois actionnaire ».

Omar Chaoui accepta le deal. Quelques jours après notre conversation, le ministère de la Santé adressa un avertissement à Africphar en raison de l’état de son usine. La construction de la nouvelle unité devint urgente. Chaoui mit à ma disposition un terrain à la zone industrielle d’Aïn Sebaâ. Je me suis endetté à gauche et à droite pour collecter mon apport qui s’éleva à 37% du capital. Pour lancer les travaux, il fallait une autorisation de construction ( …) Quelques mois plus tard, je reçus une invitation signée par Laâfoura pour assister à une célébration officielle. Je me rendis à la cérémonie. Il m’accueillit avec beaucoup d’hospitalité. Depuis ce jour, nous étions devenus amis. Il ne rata aucune occasion pour m’inviter et me consacrer une place parmi les VIP. Il m’avait même invité à un voyage en Égypte au début des années 1980 afin d’assister à une cérémonie de jumelage entre Bouskoura et une ville égyptienne. J’avais eu de la peine pour lui en apprenant ses démêlés avec la justice.

Les mois qui suivirent l’obtention de l’autorisation de construction étaient fatigants. Les réunions de chantier étaient longues et les problèmes à régler interminables. La plupart relevaient du détail futile qui absorbait énergie et temps précieux. Je n’avais pas le choix que de les régler moi-même. En 1973, la nouvelle usine d’Africphar était fin prête. C’était un petit joyau. Je me souviens toujours du bonheur exprimé par Chaoui le jour de son inauguration. Convaincus que les problèmes de conformité étaient derrière nous, nous commencions l’exploitation de la nouvelle unité avec beaucoup d’optimisme. Hélas, des problèmes d’une autre nature surgissaient. Ceux-là avaient à voir avec la gestion. Omar Chaoui avait un style de management différent du mien. Il était prudent, peu fonceur et souvent hésitant. Tout le contraire de moi. Les semaines passèrent et je me sentais bloqué chez Africphar. Nous essayâmes d’accorder nos violons sur certains projets, mais nous échouâmes à chaque fois. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour me rendre à l’évidence que l’aventure chez Africphar n’attendait que son clap de fin.

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Je ressentais le besoin de prendre l’avis de ma femme. En 1973, Bahia et moi formions un jeune couple plein d’ambitions. « J’ai décidé de quitter Africphar », lui avais-je annoncé après un dîner.


– « Est-ce mon opinion que tu veux ou juste tu m’informes ? », a-t-elle répondu avec sarcasme.  
– « Je veux ton avis bien sûr ! ».
– « Je suis d’accord ! ».
Sa brève réponse était réconfortante. Elle prit un petit moment de réflexion. Puis elle enchaîna.
– « Que feras-tu de tes actions ? ».
– « Elles resteront chez Africphar ».
– « Et si l’envie de démarrer une nouvelle affaire te gagne, comment comptes-tu la financer ? ».
– « Dieu m’aidera» .
– « Dieu aide toujours, mais comment comptes-tu faire ? ». 
– « Je chercherai des multinationales qui voudront bien me donner des licences de représentation. Avec ces cartes, j’aurai le financement de n’importe quelle banque ».
– « Tu veux dire que tu comptes t’absenter de la maison ? ».


Je hochais la tête en signe d’approbation. Bahia baissa la tête, visiblement déçue. Puis elle la leva, un sourire illuminant son visage. « Vas-y, tu as toujours fait ce qui est bien. Je suis confiante que tu réussiras. Puisse Allah te donner son soutien », a-t-elle conclu. L’énergie positive émanant des paroles de ma femme me remplit de confiance en l’avenir. Après cette conversation, je compris que pour une personne ambitieuse comme moi, les suggestions positives, surtout émanant d’une personne qu’on aime, sont une bénédiction dont seuls les chanceux profitent. Dieu merci, avec une femme comme la mienne, je fais partie de ces rares chanceux.


[1] Appelé également le syndrome de l’autodidacte, le terme a été inventé en 1978 par Pauline Rose Clance & Suzanne Imes, deux professeurs de psychologie clinique à la Georgia State University. D’après leurs travaux, 70% des personnes douteraient de la légitimité de leurs succès. 

[2] Zones à atmosphère contrôlée.

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