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«Mon histoire avec les médicaments»,une autobiographie de feu Omar Tazi [Chapitre 15]

Son enfance, sa bataille contre le trust des multinationales qui dominaient le marché des médicaments à l’époque, son militantisme pour l’industrie pharmaceutique marocaine, plus épanouie, innovante et compétitive, son engagement pour un entrepreneuriat citoyen et responsable…« Mon histoire avec les médicaments », l’autobiographie de feu Omar Tazi publiée à titre posthume, véhicule des leçons aussi bien dans le champ managérial que sur le registre des valeurs morales et citoyennes ou encore pour les perles sur l’histoire économique et sociale du Royaume, que vous propose CHALLENGE à travers 19 chapitres. Capitaine d’industrie, feu Omar Tazi qui nous a quittés le 20 mars 2020, faisait partie de cette génération de grands industriels qui ont contribué à façonner l’industrie marocaine.


Les 20 années de prospérité
Pour fêter ses 25 ans, Sothema organisa en 2000 une cérémonie grandiose. De grands parasols furent installés à l’entrée de l’usine et un repas copieux fut servi. Je me souviens encore de ce jour mémorable. L’humoriste Abdelkhaleq Fahid, une célébrité de l’époque, avait amusé les Sothémiens par ses sketchs drôlement intelligents. Malgré l’enthousiasme qu’il suscita, je crois que je lui avais volé la vedette ce jour-là.

L’air sérieux, je pris le micro pour prononcer un discours. Tout le monde se demandait ce que je pouvais bien dire. Après les salamalecs, je m’adressais aux anciens Sothémiens avec une interrogation dont le ton ne cachait pas son goût de plaisanterie. « Vous n’avez pas remarqué quelque chose ? leur demandais-je. Sothema n’a que 25 ans alors que le plus jeune parmi nous a dépassé la cinquantaine. N’est-elle pas en train de nous rendre vieux ? ». Ne pouvant pas dire oui puisque la question venait de moi, ils se contentaient de rire. Les organisateurs prévoyaient des trophées et des chèques pour les Sothémiens ayant dépassé 20 ans de service. Etant le plus ancien, j’avais aussi droit à un cadeau.

Abderrahim El Gaoui, délégué du personnel et un de mes étudiants à la pharmacie centrale de Casablanca, se chargea de me le remettre. J’étais touché par l’amour que les Sothémiens m’exprimèrent lors de cette cérémonie. Quand je disais à mes confrères que Sothema coule dans les veines de mes employés, ils m’accusaient d’exagération. S’ils avaient été parmi nous ce jour-là, ils auraient changé d’avis. Nous avions décidé que cette cérémonie devienne une sorte de tradition organisée tous les deux ans. Depuis lors, elle s’intitula la journée du Sothémien.

Assis à côté de moi, El Gaoui chuchota au creux de mon oreille : « Monsieur Tazi, pourriez-vous dire au personnel comment vous voyez l’avenir de la société ? ». Je hochais la tête en signe d’approbation, puis je repris le micro. Ssi Abderrahim me demande comment je vois l’avenir. Eh bien, je le vois radieux. Notre famille grandira. Le nombre de Sothémiens qui est aujourd’hui de 400 triplera. Nous ouvrirons d’autres unités de production aussi bien au Maroc qu’à l’étranger. Notre gamme de médicaments s’enrichira de nouvelles spécialités.

Nous continuerons à être des pionniers et un jour, nous serons numéro un dans notre secteur. En conclusion, je ne vois pas l’avenir de Sothema sans vous. Je suis persuadé que nous nous reverrons pour fêter d’autres anniversaires. Le son aigu d’un youyou venant de l’audience me coupa la parole. Ensuite, dans une sorte de chorale, les Sothémiens se mirent à chanter collectivement les Sla W Slam 3la Rassoul Allah, la prière sur le prophète Sidna Mohammed (paix et bénédiction soient sur lui) qu’on répète lors des mariages. C’était un moment chargé d’émotions.

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Quelques mois après cette cérémonie, mes prévisions commencèrent à se concrétiser. En 2002, Sothema inaugura son unité des solutés massifs. Pour la première fois, des sérums en poches souples étaient fabriqués au Maroc. Une cérémonie d’inauguration fut organisée à cette occasion en présence d’Abdelouahed El Fassi, ministre de la Santé de l’époque. En 2004, Sa Majesté le Roi que Dieu l’assiste s’apprêtait à effectuer une visite historique au Sénégal. Il appela les opérateurs marocains à y investir.

Répondant à la volonté du Souverain, je décidais d’ouvrir une filiale au Sénégal en partenariat avec Mohamed Lamrani et Mohamed Lahlou, deux jeunes entrepreneurs basés dans le pays de la Téranga. Grâce à leurs réseaux de connaissances, ils facilitèrent l’octroi des autorisations nécessaires à l’implantation de notre filiale qu’on nomma West Afric Pharma.

Sa Majesté le Roi que Dieu l’assiste en compagnie du Président Abdoulaye Wade lors de la cérémonie de pose de la première pierre de West Afric Pharma à Dakar

Lors de sa visite, Sa Majesté le Roi procéda à la pose de la première pierre dans un terrain situé dans la banlieue de Dakar. Quelques années après, le Souverain revint avec le Président Macky Sall pour inaugurer la filiale flambant neuve. L’événement fut largement couvert par la presse internationale. Pour la première fois, un laboratoire pharmaceutique 100% africain ouvre ses portes dans le continent. Le Sénégal qui importait la presque totalité de ses besoins en médicaments pourra désormais les produire et les vendre à des prix largement accessibles.

Je rends grâce à Dieu qui gratifia notre pays ainsi que la nation africaine d’un Roi visionnaire ayant œuvré pour la coopération Sud-Sud. Nos investissements ne s’étaient pas arrêtés au Sénégal. Des négociations en vue d’installer d’autres filiales eurent lieu avec des pays comme l’Algérie, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unies. Ces tractations se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Entre temps, Sothema consolida sa présence au Maroc en construisant sa 5ème usine entièrement dédiée aux injectables. Appelée UBS [1], elle se spécialisa dans des formes sophistiquées comme la seringue pré-remplie.

Un an plus tard, j’apprenais que Novartis cherchait un repreneur pour son usine de Casablanca. Le représentant du géant suisse au Maroc me proposa un deal intéressant. En contrepartie de racheter cette unité, au demeurant bien entretenue, Sothema sous-traitera la production des médicaments génériques de Sandoz, filiale de Novartis. J’acceptais sans hésitation. Quelques semaines après, un haut responsable de Novartis se déplaça au Maroc. Nous signâmes le contrat en vertu duquel les emplois d’une centaine de salariés furent préservés. L’information relayée par les médias était amusante. De gros titres disaient que Sothema avait racheté Novartis.

Je devais être infiniment riche pour absorber une firme qui pèse plusieurs milliards de dollars. Bref, les vingt ans suivant la journée du Sothémien de l’an 2000 étaient témoins plus que d’autres de la prospérité de Sothema. Comme je l’avais prédit, le nombre de Sothémiens tripla. Le nombre de nos commettants atteignit 35, parmi eux des leaders mondiaux de la recherche & développement. Notre portefeuille de médicaments compta 300 marques. Nos activités couvrirent l’ensemble des aires thérapeutiques comme l’oncologie, la diabétologie, la psychologie, la réanimation, l’ophtalmologie, etc.

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En janvier 2019, une grande cérémonie fut organisée à l’occasion du lancement de deux anticancéreux issus de biotechnologie. La presse les présenta comme « les premiers bio similaires [2] fabriqués en Afrique ». Anas Doukkali et Moulay Hafid Elalamy, ministres de la Santé et de l’Industrie, m’exprimèrent leur fierté en inaugurant notre unité des traitements oncologiques ainsi qu’une chaudière biomasse pour la production de l’énergie verte.

A cette occasion, un film de courte durée fut projeté. Retraçant les principales étapes de la vie de Sothema, cette brève séquence m’emporta dans une délicieuse nostalgie. Je visionnais avec plaisir les photos des succès passés. Qui aurait pensé que le laboratoire qui démarra avec 3 employés grandirait à ce point ? Qui aurait pensé qu’une entreprise qui afficha des déficits pendant de longues années deviendrait rentable ? Qui aurait pensé que mon ambition de concurrencer les big pharma sur des traitements avancés pouvait se concrétiser ? Ces réussites me remplirent de fierté.


[1] UBS est l’abréviation d’Unité des Blocs Stériles.

[2] Un médicament bio similaire est issu du vivant (bio) et est équivalent (similaire) à un médicament biologique d’origine qui a déjà une Autorisation de Mise sur le Marché.

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