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Nicole Elgrissy Banon : chroniques d’une amputation !

Série été « 50% rigolo, 50% mélo, 100% marocain » ! C’est en fille de pub que Nicole Elgrissy Banon lançait en 2010 « La renaicendre, mémoires d’une marocaine juive et patriote ». Un pavé dans la mare du débat sur l’exode des juifs marocains. Lecture. 


Je n’ai appris l’existence de Nicole Elgrissy qu’après la sortie de son livre. Pourtant, on habitait la même rue à Casablanca, Tahar Sebti ! Elle logeait, avec ses parents dans le même immeuble que mes amis les chanteurs Haim Botbol et Lahbib Elidrissi. À l’occasion de la préparation des 60 ans de carrière de Haim, je l’avais contactée via Facebook pour évoquer les deux rossignols qui ont bercé son enfance. À la lecture de son opus, je retrouve cette ambiance de symbiose judéo marocaine. Je me souviens de la famille Danan habitant le 15, les sandwichs Américano, de jojo et ses boulettes de merlan, d’Armant et son frère à barbichette, un authentique  berbère, qui tenait l’armerie en face…plus loin il y’a Nessim du bar National et autre Amar. Je me souviens de ces petits vieux prenant leurs petits déjeuners en plein ramadan dans un café au coin des rues 11 janvier et Farhat Hachad…

Après des études au lycée Lyautey, un DUT en gestion des entreprises et des administrations en 1978, Nicole retrouve le cocon familial et se lance dans le monde du travail entamant une carrière dans les domaines du marketing, de la communication et de l’événementiel. Au chapitre «LA PUUUUUUB !», elle rend hommage à la patronne de Top Publicité en des termes émouvants : « il n’y a pas un seul matin de ma vie où je ne pense à Collette Amram qui a tellement marqué ma vie en m’obligeant à me surpasser tous les jours parce que pour elle, le mot impossible n’avait pas lieu d’exister. »

Un pépin de santé cloue Nicole au lit. Sous les conseils de la copine et poétesse Fatima Chahid, elle se met à l’écriture et pond son premier opus, «la renaicendre», suivi par « Dames de cœur sur le carreau », roman sorti en 2015 et «Si c’était à refaire…», roman publié en 2016.

Dédié aux rois du Maroc, Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI, et à sa famille, père, mère et frères, elle y cultive entre larmes et rires un art de vivre purement marocain hérité d’une maman dont l’épitaphe annonce : « Ci-gît celle qui a passé sa vie à donner du bonheur aux autres ».  Telle mère, telle fille ! Nicole cultive la passion du partage.

Une blessure qu’on a du mal à cicatriser

Après un prélude où elle note que le livre «…n’est pas destiné à ceux qui pensent qu’ils sont encore des étrangers au Maroc, alors qu’ils sont nés et qu’ils y vivent. Ni pour les Marocains qui vivent à l’étranger et qui ne revendiquent pas tous les jours leur marocanité, convaincus à jamais que leur passeport grenat bien apparent dans leur poche poitrine est la preuve irréfutable de leur intégration. Ceux-là n’ont pas besoin de me lire. Ils ont besoin de parler. Avec leur psy….», le livre est une série de chapitres succincts aussi hallucinants les uns que les autres. L’ensemble dominé par la fuite des juifs marocains du pays de leurs ancêtres. Après 2000 ans de coexistence, de symbiose, de fraternité, ils s’évaporent rejoignant Israël, le Canada, la France…Qui les a fait fuir ? Comment se sont déroulés ces événements? L’écrivain en parle avec rage tellement sa famille fut disloquée, ses frères «perdus»! «Quand certains juifs vous racontent les circonstances de leurs départs, vous avez l’impression, en les écoutant, qu’ils ont été pris d’assaut dans un mouvement de foule qui les a fait monter dans un bus contre leur gré. Beaucoup n’ont fait que suivre les premiers partis. Et voilà… Ils étaient là, debout devant cet arrêt de bus, et ils se sont laissés emporter par la foule. Celle d’Edith Piaf qui parlait d’une folle farandole. Elle avait raison…». Certes il y a ce conflit, dont on ne voit plus comment le résoudre, israélo-palestinien. A chacun de ses guerres, c’est la panique au Maroc, les rumeurs les plus insensées, la peur de l’Autre, du voisin de palier. Le livre grouille des déchirements, des séparations entre amis et famille. Comment peut-on pardonner à ceux qui sont derrière ces drames, qu’ils soient israéliens ou marocains? Ils ont amputé le pays d’une partie de son identité, de sa substance et de sa mémoire. Comment un berbère de Ouarzazate peut-il s’adapter en Israël, lui qui ne parle ni arabe, ni français, ni hébreu? Les sionistes ayant besoin de bras et de chair à canon, les ont embarqués dans l’illusion. Une fois là bas, ils se rendirent compte qu’ils étaient bernés. Trop tard, on déchira leurs papiers marocains pour qu’il n’y ait pas possibilité de retour ! Les Ashkénazes les méprisent et les traitent de « moroko sakin », d’arabes ! Des personnalités des mondes du commerce et de l’art ont fini mendiants ou vivent dans le dénuement et la solitude. Maâllem Ayuch, auteur de ksaids, dont une sur le prophète Mohamed, chantée par Ahmed Pirou, a fini sa vie à Natanya vendant des cigarettes en détail. Zohra Elfassia cuvait ses souvenirs de grande diva dans la solitude…Si les juifs d’Europe ont subi la Shoah, les nôtres la « Choha » comme le décrit bien Nicole Elgrissy. Ceux qui sont partis dans les autres pays européens, voulaient s’intégrer coûte que coûte. Hélas, on n’oublie pas ses origines et la revanche des racines n’oublie pas. L’histoire de Mimi Aflalo est déchirante. Nicole parle de juifs mais aussi de musulmans ayant choisi l’exil et le dénigrement de leur pays avant de se rendre compte qu’ils ont le cul entre deux chaises. Au long de plus de 300 pages, on lit, on rit et on pleure. Avec un style décoiffant, une écriture personnalisée, agrémentée de proverbes, de calembours, de parodies et de trouvailles stylistiques, Nicole évoque les drames avec humour appliquant le fameux adage, « ktert lham katdahak » !

L’année prochaine au Maroc !

Il y a quelques années, les juifs orientaux, inadaptables aux dictats Ashkénazes, revendiquent leur culture, la musique orientale, la danse du ventre, les brochettes et le couscous. Ils sont de mode ! Les hommes politiques l’ont compris, Netanyahou s’invite chez une famille marocaine à l’occasion de la Mimouna pour ingurgiter des moftellas ou msamen, les confondant avec les hamburgers de l’oncle Sam ! Avec ce que Nicole appelle «le tourisme religeux », nos juifs reviennent pour les pèlerinages après des années d’absence. Leurs enfants, les sabras, découvrent le paradis perdu de leurs parents. Et quelques uns décident de s’y installer, à l’instar de Shlomo. «Après l’année prochaine à Jérusalem», entonné pendant des millénaires, les juifs marocains d’ailleurs chantent-ils aujourd’hui, « l’année prochaine au Maroc » ? N’ayant pas été déchus de leur nationalité, leur pays biologique reste le Maroc et ils y sont les bienvenus. Nicole qui ne cesse depuis des années de faire la promotion Maroc, un office à elle seule, conclut son livre par le souhait suivant : «Il ne nous attend que des beaux jours ensemble. Alors vivons-les. A vous tous, je dis du fond du cœur ce mot magique qui marque le commencement de tous les grands moments : Marhaba, Baroukhaba, Ahlan wa sahlan, Bienvenue, Welcome dans Votre Pays : LE MAROC». On peut espérer, on peut rêver !

Challengenews
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