Interview

Omar Balafrej :« Au Maroc, le taux de chômage ne veut rien dire puisqu’il n’y a pas d’indemnité chômage généralisée »

Une minorité qualitativement forte adoptant comme règle d’or, une opposition critique et constructive. C’est ce que semble incarner Omar Balafrej. Cette interview se situe aussi dans cette optique. 


Challenge : Au-delà de son aspect conjoncturel officiellement mis en avant, la crise sanitaire actuelle a révélé des dimensions plus profondes, d’ordre structurel. Quelle serait cette face « cachée » et comment la rendre plus visible ?

Omar Balafrej : Il y a un indicateur essentiel dont on parle peu au Maroc, c’est le taux d’emploi. Il s’agit de la proportion de personnes en âge de travailler qui travaillent. Dans les pays de l’OCDE, ce taux est en moyenne de 70% avec quelques pays où il atteint même les 80% comme la Suisse ou l’Islande. Au Maroc, le taux d’emploi est à peine supérieur à 40% depuis longtemps, avec même une détérioration tout au long de ces 20 dernières années. Par ailleurs, plus des trois quarts de ces emplois ne sont même pas des emplois formels. Les récentes données de la CNSS (nombre de déclarés en février 2020) nous éclairent d’ailleurs enfin, sur la réalité de l’emploi déclaré au Maroc, loin des chiffres farfelus que nous lisions auparavant. Il est donc essentiel de s’attaquer à ce problème structurel de notre économie et de notre société. Les politiques publiques qu’elles soient d’ordre social, économique ou monétaire devraient toutes avoir pour indicateur principal, l’amélioration du taux d’emploi.

Challenge : Quelles sont les solutions que vous préconisez pour créer de l’emploi ?

Avant toute chose, utiliser les bons indicateurs. Arrêter de parler de taux de chômage ; cet indicateur ne veut rien dire dans un pays où il n’y a pas d’indemnité chômage généralisée. Le bon indicateur, c’est le taux d’emploi et il est à peine au-dessus de 40%. Si nous devons nous comparer aux autres, cela doit être avec cet indicateur. En ce qui concerne les politiques publiques à mener par le gouvernement ou les gouvernants de notre pays pour réellement s’attaquer au problème de l’emploi, voici quelques idées :

Il y a d’abord la question essentielle de l’Ecole. Nous ne créerons jamais assez d’emplois pérennes si nous n’éduquons et ne formons pas mieux nos concitoyens. Ce que nous essayons de défendre au Parlement depuis 2016, c’est qu’il faut commencer par avoir une vraie ambition pour l’Ecole marocaine en termes de programmes, mais aussi et surtout de moyens. On ne peut pas espérer mieux former nos enfants et les rendre ainsi plus à même de s’émanciper, y compris professionnellement, en ne dépensant que 7.000 dirhams par enfant et par an lorsque la Tunisie en dépense 11.000 et les pays du nord de la méditerranée 90.000. En pratique, et c’est ce que nous proposons depuis presque 4 ans au Parlement lors des lois de finances, nous devons mobiliser tout de suite 20 milliards de dirhams de plus pour l’Ecole publique. Pour rappel, dans nos propositions, ces 20 milliards viennent pour moitié de ré-allocation de budgets d’autres secteurs et pour moitié de 2 impôts de solidarité nouveaux : Impôt progressif sur les successions et impôt progressif sur la fortune. 

Sur la question de l’Ecole et des 20 milliards de dirhams en plus par an, il est important de noter que cet argent, en plus d’être nécessaire pour préparer l’avenir de notre pays, constitue aussi une injection non négligeable de liquidités dans l’économie en termes de consommation. N’oublions pas que si l’Ecole publique est améliorée, c’est probablement quelques 600 à 700.000 élèves qui migreront du privé vers le public, donnant ainsi un joli coup de pouce financier à la classe moyenne qui aujourd’hui, se saigne pour l’Education de ses enfants.

Pour régler la problématique du sous-emploi, il y a donc l’Ecole et l’Education à revoir, mais il faut aussi une politique industrielle ambitieuse qui favorise l’emploi au Maroc et la consommation de produits fabriqués au Maroc. Ce sont des choix que les gouvernements successifs n’ont pas faits et le gouvernement actuel ne semble pas disposé à le faire. Est-il normal de trouver encore sur nos marchés des conserves de tomates égyptiennes, des bouteilles d’huile d’olive espagnoles alors que nous produisons plus de 2 millions de tonnes d’olives pas an? Réviser la plupart des accords de libre-échange, signés de manière précipitée, est aujourd’hui encore plus qu’hier, une nécessité si nous souhaitons créer de l’emploi industriel marocain. La crise du COVID-19 a permis d’identifier des niches sur lesquelles nous devrions pouvoir construire : à commencer par l’industrie pharmaceutique et plus largement les besoins matériels dans le secteur médical. Le textile, mais aussi l’ameublement médical, la petite machinerie…

De nombreux secteurs peuvent être des locomotives pour créer plus d’emploi au Maroc. Encore faut-il vraiment les encourager d’un point de vue de la consommation aussi. L’agroalimentaire marocaine a besoin d’être valorisée (label Maroc) et protégée. Nous pouvons, à l’instar de nombreux pays mettre en place quelques barrières non tarifaires simples et efficaces. Par ailleurs, pourquoi ne pas créer une taxe environnementale qui avantagerait les produits locaux tout en protégeant notre planète ? N’avons-nous pas hébergé la COP 22 ? 

Challenge : D’un point de vue fiscal, n’y a-t-il pas des mesures à imaginer ?

Si, bien entendu. Nous ne cessons de dire depuis 4 ans, que notre système fiscal en plus d’être injuste, est inéquitable, car il taxe plus le pauvre et le moyen qu’il ne taxe le riche. C’est un système fiscal qui encourage la rente au détriment du travail. Le travail légal est taxé à 38% à partir de 180.000 DH par an, alors que les dividendes ne sont taxés qu’à 20% même s’ils dépassent un milliard de dirhams ! Les loyers d’appartement et d’immeubles sont eux aussi taxés sans aucune progressivité… 

A chaque loi de finances, nous présentons une refonte de l’impôt sur le revenu, permettant d’une part de donner du pouvoir d’achat à la classe moyenne en espaçant les tranches et en en créant d’autres, mais surtout en uniformisant l’impôt sur le revenu pour qu’il soit le même pour tous les types de revenus. Il y a pour le moment unanimité contre les propositions de la FGD. On verra dans quelques semaines…

De même, pour ce qui est de l’impôt progressif sur la fortune ou l’impôt progressif sur l’héritage, nous commençons à entendre ici et là que certaines formations politiques y seraient enfin favorables. Nous présenterons donc à nouveau nos propositions raisonnables en espérant convaincre quelques députés à ces idées.

Challenge : Que pensez-vous de la politique monétaire de Bank Al Maghrib ?

Lors du débat sur la loi cadre de Bank Al Maghrib, nous étions malheureusement bien seuls à la FGD à proposer que le Wali de Bank Al Maghrib vienne au moins une fois par an au Parlement, pour rendre des comptes sur la politique monétaire du pays. Nous avions aussi proposé une modification de l’article 6 de la loi. Cet article spécifie la mission et les objectifs de la Banque centrale marocaine. Nous avions proposé que la mission de la banque soit la maîtrise de l’inflation et de l’Emploi, à l’instar de la Banque centrale américaine. Personne n’a accepté malheureusement. Tous nos amendements à la loi cadre relative à Bank Al Maghrib, avaient malheureusement été rejetés à l’unanimité contre 2. Il ne faut donc pas s’étonner aujourd’hui d’avoir l’une des Banques centrales les plus orthodoxes au monde, fière d’une inflation à 1% malgré un taux d’emploi à 42%.

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