Sécurité routière

Pourquoi est-il vraiment dangereux d’utiliser son portable au volant ?

Oreillette, kit mains libres, Bluetooth ou en main… l’utilisation du téléphone portable au volant multiplie le risque d’accident par vingt-trois. C’est communément le discours mis en exergue dans de nombreux pays par les instances gouvernementales et autres associations en charge de la sécurité routière, qui recommandent toutes de rester vigilant et attentif dans ce cas de figure. En revanche, ce dont on parle moins, ce sont précisément toutes les interactions sur notre cerveau que suscite un appel téléphonique au volant. Un processus que nous détaillent deux spécialistes issus d’une équipe scientifique suisse, à savoir le Capt. Edward E. Barbey et le Dr. Pascal Missonnier.


Soyons vigilants, restons attentifs, prenons nos précautions… tels sont quelques-uns des maitres-mots qui reviennent en boucle dans toutes les campagnes de sensibilisation, qu’ils s’agissent de la vitesse excessive, du téléphone au volant et de bien d’autres situations responsables de l’hécatombe routière. Des messages qui ont eu, certes, de l’effet dans la mesure où ils ont le mérite de faire réfléchir tout ou partie des usagers de la route. Mais à vrai dire, et pour abaisser significativement le taux d’accidents de la circulation, il est impératif d’avoir une nouvelle approche plus axée sur un volet scientifique. Elle permet de bien comprendre et de saisir avec beaucoup plus d’acuité les facteurs déclenchants dans le cas d’un accident de la circulation. C’est précisément ce à quoi s’emploie l’équipe scientifique CS2R (Cognitive Stress Recognition and Resolution program) du laboratoire de Neuroscience de l’Université de Fribourg en Suisse. Une équipe dirigée par le Capt. Edward E. Barbey Team leader du CS2R-SwissTeam, concepteur du Modèle Architectural Cognitif Opérationnel (MACOPS©) et le Dr. Pascal Missonnier, responsable du laboratoire de neuroscience de l’université de Fribourg en Suisse. Ils mettent en lumière à travers leur analyse et un modèle architectural cognitif, le processus logique, au niveau du traitement de l’information et à partir de plusieurs cas de figure liés à la conduite. Le premier d’entre eux a trait aux conversations téléphoniques mains libres ou pas.  

La notion fondamentale de vigilance

Selon les rédacteurs du MACOPS©, la vigilance se définit comme étant l’état d’activation du système nerveux central. Auquel cas, que vous dormiez ou que vous soyez éveillé, vous êtes, d’un point de vue cognitif vigilant, nous explique M. Barbey. Et il nous précise que la notion de vigilance comporte deux niveaux distincts : l’un qualifié «d’inopérant» à savoir le sommeil et l’autre appelé «opérant», qui n’est autre que l’éveil complet. Ils sont logiquement séparés par une phase transitoire. Ce qui revient à dire, qu’utiliser l’expression «soyons vigilants» n’est pas suffisamment clair pour faire passer un message de sensibilisation au niveau de la sécurité. Et les rédacteurs de l’étude de préciser : «conduire de façon sécuritaire un véhicule, c’est comme piloter un avion. Cela nécessite obligatoirement que l’opérateur aux commandes maintienne une représentation mentale de la situation intégrale, cohérente et sans cesse actualisée du début à la fin du trajet»

La représentation mentale et consciente, une question d’attention

Faut-il préciser que l’attention est un acte volontaire de l’esprit qui consiste à «prendre possession d’un objet ou d’une pensée», parmi d’autres possibles! C’est à partir du mode de vigilance opérationnelle que s’élève l’attention. Concrètement, il existe deux modes attentionnels «automatisé» ou en mode veille et un mode «activé», celui qui permet par exemple d’obtenir l’image sur notre téléviseur s’agissant de «notre représentation mentale consciente».

L’exemple révélateur du téléphone portable 

Considérons que vous effectuez un trajet classique sur une autoroute relativement dégagée en termes de trafic, vous permettant de circuler paisiblement, voire de vous laisser aller à la monotonie du parcours. L’équipe scientifique du CS2R dira que vous êtes fort probablement dans vos pensées, donc en matière de vigilance, au niveau «opérant» et en mode attentionnel «automatisé». Votre représentation mentale est en mode «imaginaire», non consciente. Quoi de plus distrayant de passer un coup de fil, ou d’en recevoir un. Que va-t-il se passer sur le plan cognitif du traitement de l’information, questionne l’étude ? Concrètement, elle fait la démonstration suivante : cette communication téléphonique crée un phénomène d’inversion de processus du traitement de l’information. C’est-à-dire que le mode attentionnel «activé» est alloué à la communication, alors que la conduite, elle, est reléguée au mode «automatisé». Du coup, l’impact en matière de sécurité se situe par rapport à l’absence de la représentation mentale consciente de la situation. «Résultat des courses, le risque est d’autant plus élevé que dans un tel mode dit automatisé, vous perdez totalement vos facultés de réaction anticipées», nous dira M. Barbey. Et le Team leader du CS2R-SwissTeam d’expliciter : «sur le plan cognitif, cette conversation téléphonique tout en conduisant affecte drastiquement le processus du traitement de l’information. Concrètement, la gestion des modes attentionnels devient aléatoire. Du coup, le mode dit activé alterne entre la communication téléphonique et la conduite de son véhicule». La cible sécurité n’est plus maintenue, le risque d’accident est manifeste. 

Et en cas d’effet de surprise  

Prenons le même exemple de cet automobiliste sur cette autoroute, accroché à son portable et supposons qu’il doit comme un pilote, faire face à un effet de surprise appelé dans l’aviation le «startle effect», un imprévu de dernière «seconde» tel un changement de direction, déviation en zone de travaux pour lequel il n’a pas anticipé, étant préoccupé par sa conversation téléphonique. Sur le plan cognitif, l’effet de surprise ajouté à cette situation ambigüe (conduire et téléphoner), va drastiquement impacter sur le processus du traitement de l’information au cerveau par saturation de la mémoire de travail. Ce que M. Barbey appellera le «mode saturé». Sur le plan cognitif, le traitement de l’information en situation de conduite dans une double tâche, peut vous faire perdre jusqu’à 40 % de vos ressources attentionnelles, précise l’étude, tout en augmentant drastiquement la charge cognitive. Il va sans dire que la prise de décision effectuée au dernier moment, alliée à l’effet de surprise, constitue un risque avéré d’accident de la circulation.

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