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Pourquoi le Hirak ne peut rien contre le régime Algérien ?

À quelques jours du second anniversaire du Hirak en Algérie, le régime, les observateurs internationaux, les ambassadeurs en poste à Alger, tous se demandent si après le premier anniversaire avorté du fait de la pandémie, le second sera l’occasion de redonner un nouveau souffle au mouvement et faire descendre à nouveau les Algériens dans la rue.


Si aucun élément ne permet de se prononcer sur ce qui se passera le 22 février, le pouvoir algérien, conscient de son impopularité, a d’ores et déjà pris les dispositions sécuritaires et politiques pour tenter de tuer le mouvement dans l’œuf.

Ainsi, les forces de sécurité du pays sont en train d’être massivement acheminées vers Alger, parées à contrer toutes contestations le 21 février ainsi que le vendredi qui précède. De plus, pour donner un élan politique après plusieurs mois d’absence du pays, le Président Abdelmajid Tebboune prépare un remaniement ministériel et pense, semble-t-il, à dissoudre le Parlement, autant de gages politiques face à une population qui ne croit plus en la capacité du régime à changer de l’intérieur.

Du côté de la rue, il semblerait que la date marquante de l’anniversaire du Hirak peut créer un élan de mobilisation suffisamment important, pour précisément dissuader les forces de sécurité de céder à la répression. En effet, l’ensemble des tentatives pour redonner vie au mouvement ont été violemment réprimandées. Le pouvoir a intelligemment attendu la pandémie pour organiser une vague d’arrestations et de répressions contre les militants du Hirak ou contre l’auteur de postes contestataires sur les réseaux sociaux. En quelques mois, la peur a changé de camp, le régime qui était acculé s’est retrouvé à l’offensive, face à des militants en situation de vulnérabilité en pleine période de confinement. Ainsi, pour beaucoup de militants le Momentum est capital, il permettra la renaissance d’un mouvement et un rééquilibrage du rapport de force politique ou la mort définitive de ce dernier.

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S’il sera intéressant d’observer la situation ces prochains jours en Algérie, il est crucial d’apporter une analyse politique sur les raisons de l’échec du mouvement.

Constat d’un échec

Ce qui a commencé comme une marche pour la dignité contre le cinquième mandat d’un Président que le peuple a jugé incapable d’exercer ses fonctions, a petit à petit pris un tournant d’une contestation sociale et politique. Or il est un fait incontestable, que tout ce pour quoi les Algériens ont manifesté durant presque une année chaque vendredi, a empiré ces deux dernières années.

Concernant la personnification du pouvoir, le Président Abdelmadjid Tebboune, gravement touché par le Covid-19, a été incapable de gouverner pendant plusieurs mois du fait de son hospitalisation à l’étranger, et présente aujourd’hui encore  un certain nombre de séquelles l’empêchant d’être autonome, ce qui n’est pas sans rappeler les éternels questionnements sur l’état de santé de son prédécesseur.

Sur le plan politique, le slogan porté chaque vendredi : « un État civil, pas militaire » n’a jamais été aussi éloigné de la réalité. En effet, l’ancien Président Abdelaziz Bouteflika, grâce à une alliance intelligente avec l’ancien DRS et le Chef d’État major Gaid Salah, avait réussi à affaiblir un tant soit peu l’institution militaire qui voyait ses prérogatives et ses influences sur l’appareil d’Etat limité.

Or, avec la vacance de pouvoir provoquée par le départ du Président Bouteflika, l’institution militaire s’est à nouveau retrouvée au centre du jeu politique. Les milieux d’affaires et politiques qui constituaient un relatif contrepouvoir, se sont vus affligés des procès pour corruption, ouvrant à nouveau le bal d’une autre guerre des clans dont l’Algérie a le secret.

Enfin, le décès de Gaid Salah, ancien allié de Bouteflika et son remplacement par Saïd Chengriha, a fini par renforcer l’institution militaire face à une présidence en mal de légitimité populaire et sans aucun bilan positif qui pèse pour elle.

Quant à ce qui a trait aux libertés politiques, la presse et l’opposition sont davantage bâillonnées que sous l’ère Bouteflika où il subsistait seulement quelques lignes rouges, les arrestations et les procès politiques se sont multipliés dans le pays, à l’image de l’ancien candidat à la présidentielle Rachid Nekkaz, toujours emprisonné sans procès dans une prison en plein désert à 600 km au sud d’Alger, réputée être l’une des pires du pays.

Finalement sur le plan économique et la délicate question de la diversification de l’économie, le pays n’a pas réussi à engager une transition économique. Les hydrocarbures restent le principal moteur de l’économie, les importations de denrées alimentaires ont explosé ces deux dernières années, et le dinar algérien a perdu plus de 40% de sa valeur ces dernières années ce qui se traduit par une hausse de l’inflation qui, elle-même alimente les frustrations sociales et politiques.

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En somme, les trois facteurs qui ont donné naissance au Hirak se sont aggravés et restent plus que jamais d’actualité. Au moment où une renaissance du mouvement semble possible, il faut se pencher sur les raisons structurelles qui ont causé l’échec politique du mouvement.

Un mouvement aussi populaire, qu’inefficace

Le rassemblement des millions d’Algériens dans la rue pour une manifestation civique, pacifique, et même bon enfant avait créé une sympathie internationale pour le mouvement sans précédent. Or, ce sont précisément ces facteurs, à la base de sa popularité qui ont condamné le mouvement à une défaite politique certaine. Quelle que soit la forme que cela prend, la politique est d’abord un rapport de force, à fortiori lorsque l’enjeu est aussi grand que de renverser un régime au pouvoir depuis presque 60 ans.

La faiblesse structurelle du Hirak en plus du fait qu’il n’était pas politiquement organisé, ce qui était impossible du fait de l’étendue massive de la contestation, résidait dans la naïveté du mouvement qui se voyait plier un régime sans pression politique ou économique, mais simplement du fait de la récurrence de leurs protestations inlassablement répétées chaque vendredi.

Or, lorsqu’on analyse le phénomène des contestations politiques, que ce soit dans les démocraties libérales ou dans les régimes autoritaires, que l’enjeu soit l’abandon d’une réforme économique ou le changement de régime, c’est toujours le degré de pression politique utilisé qui conditionne le succès de la protestation populaire.

En France, le mouvement des Gilets jaunes a non seulement su contrecarrer une réforme politique dans l’agenda libéral porté par le Président Emmanuel Macron, mais a également obtenu d’importants acquis sociaux inespérés en temps de morosité économique. L’ensemble des analystes et connaisseurs de la vie politique française, savent que c’est le degré de violence utilisé par les Gilets jaunes qui a contraint le pouvoir à infléchir sa politique.

Or, dans le cas de l’Algérie, le trauma national de la décennie noire empêche le mouvement à être plus vindicatif de peur de perdre le contrôle et d’entrer dans une escalade entre les manifestants et les forces de répressions.

En l’absence d’éléments de violences politiques, les contestations pacifiques qui ont connu un succès utilisent souvent une autre arme qui est la pression économique. En 2011, la révolution égyptienne était globalement pacifique, mais la contestation massive empêchait le bon fonctionnement de l’économie et particulièrement du secteur du tourisme qui représentait en 2011 presque 15% du PIB.

Dans le cas algérien, la nature de l’économie n’étant pas tournée vers le tourisme ou la consommation interne, les manifestations monstres dans les grandes villes n’empêchaient en rien l’exploitation des champs de Hassi Messaoud et leur acheminement via pipeline jusqu’au port pétrolier du pays.

Ainsi, seule une grève importante des travailleurs du secteur de l’Énergie, névralgique pour l’État, ou des manifestations incluant un degré de violences politiques peuvent donner au mouvement l’instrument de pression nécessaire au rapport de force avec l’État.

Cela dit, comme toutes contestations, ces deux instruments de pression ne sont pas sans risques. Le degré de violences politiques peut décrédibiliser le mouvement ou entrainer un engrenage dangereux pour la sécurité du pays. Enfin, l’arme de pression économique dans le seul secteur pourvoyeur de devises risque de fragiliser considérablement la viabilité de l’État et accélérer la faillite économique.

En somme, plus que la question d’un retour du Hirak, il faut pour la rue algérienne connaitre le degré de sacrifice auquel elle est prête à consentir pour parvenir à ses objectifs.

Par Anas Abdoun

Anas Abdoun est un analyste en prospective économique et géopolitique chez Stratas Advisors, une compagnie de consulting spécialisée dans le secteur pétrolier, où il suit les marchés énergétiques au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, ainsi qu’en Afrique subsaharienne. Il est également consultant indépendant basé à Casablanca.

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